Julio Anguita El Viejo Topo : Vous avez déclaré qu'IU est entrée dans un processus de clarification. Pourriez-vous nous expliquer quelle est l'origine de la crise que déclenche ce processus?
Il est vrai que dans IU il y a eu des affrontements, mais il ne s'est jamais agi de questions personnelles. La raison en est beaucoup plus profonde et de nature politique. Nos convergences et nos divergences avec les syndicats, avec Nueva Izquierda (Nouvelle gauche) (1) et Iniciativa per Catalunya (2) et même avec le PSOE ne sont pas le produit d'une plus ou moins grande alchimie entre dirigeants. Le croire c'est bien frivole. Ce qu'on est en train de discuter dans IU - je dirais presque depuis sa naissance - en reprenant un débat qui était déjà sous-jacent dans le Parti communiste espagnol, c'est, ni plus ni moins, de savoir s'il est possible de construire un projet alternatif à partir de la gauche non sociale-démocrate.
Dans le texte de fondation d'IU, signés, entre autres, par Cristina Almeida, Jaime Sartorius, Nicolas Sartorius, Enrique Curiel, Gerardo Iglesias, Alonso Puerta (3), le point de vue de départ est que le projet du PSOE a fait faillite en tant que projet de gauche.
Entretien avec julo Anguita
De cette constatation, faite dès 1986 alors qu'il ne s'était encore rien passé, ni la corruption, ni le GAL, ni les fonds réservés, et que seule la question de l'OTAN (4) sifflait aux oreilles, surgit l'idée de construire un projet alternatif reprenant les traditions classiques de la gauche, rénovées, mais aussi de nouveaux projets de libération (comme le féminisme et l'écologie.) C'est justement au moment où on signe ce texte que commence à predre forme un discours qui le contredit. Voulez-vous dire que dès cette époque il y a des secteurs d'IU qui ne misent pas sur un projet alternatif à la socialdémocratie ?
Sur le papier tout le monde est d'accord. Mais une chose est de rédiger un texte, autre chose d'être conséquent avec son contenu. Beaucoup de ceux qui l'ont signé provenaient de la tradition du PCE, qui a donné à IU ce qu'il avait de meilleur, mais lui a aussi transmis certains de ses défauts. Déjà à la fin de l'époque Carrillo (5) on parlait de souder la fracture de 1920, ce qui était le prélude à la « maison commune ». Sur le terrain électoral ça s'est traduit par le mot d'ordre : « Ensemble nous pouvons. » Je me rappelle ce qu'Enrique Curiel a dit au Comité central du PCE lorsque j'étais déjà secrétaire général : « Il faut rééquilibrer la gauche. » En d'autres termes : IU c'est bien pour gagner des voix mais ensuite nous les donnons au PSOE pour rééquilibrer la gauche.
Voilà l'origine d'un discours qui se concrétise dans une phrase de Juan Berga : « IU est née pour corriger la déviation droitière du PSOE. » Après « ensemble nous pouvons » et le « rééquilibrage » de la gauche émerge le discours de la « maison commune », qui maintenant devient la «cause commune». Est-ce que cela veut dire que selon vous IU doit mener une politique de confrontation permanente avec le PSOE ?
Nous reproduisons ici de larges extraits d'une interview de
Julio Anguita, coordinateur d'Izquierda Unida, réalisée par Miguel
Riera et publiée par la revue espagnole de gauche El Viejo Topo.
Anguita explique les problèmes qu'affronte
IU à la veille de son congrès qui se tient début décembre.*
Entretien avec
Julio Anguita
IU est un instrument qui coupe le cordon ombilical avec le PSOE. Ce faisant, IU réclame un discours indépendant, autonome, un espace différent où construire l'al-
• Les notes de bas de pages sont de la rédaction d'Inprecor.
1) Courant formé au cours de la 3e assemblée d'IU, partisan d'un • oui - critique au traité de
Maastricht.
2) Associée à IU en Catalogne avec un discours plus modéré.
3) Cristina Almeida et Jaime Sartorius sont membres du Parti démocratique de la nouvelle gauche (PDND) ; Nicolas Sartorius est un ex-dirigeant du courant Nueva Izquierda (Nouvelle gauche); Enrique Curiel est actuellement membre du PSOE ; Gerardo Iglesias a quitté IU arpès avoir été relevé de ses fonctions par
Anguita ; Alonso Puerta est secrétaire général du
Parti d'action socialiste (PASOC).
4) IU a été créée par des forces qui, contrairement au PSOE, avaient appelé à voter non au référendum sur le maintien de l'État espagnol dans l'OTAN, le 12 mars 1986.
5) Ex-secrétaire général du Parti communiste espagnol.
ternative. Cela n'implique pas de rejeter le dialogue avec le PSOE. Mais ce dialogue ne peut pas se développer dans la subordination, mais sur un pied d'égalité. Voilà le vrai débat dans IU et la véritable cause des problèmes et de la crise qu'elle connaît. Certes, défendre cette position d'indépendance n'est pas facile parce que cela touche, entre autres, au terrain organisationnel, où se perpétuent de vieilles pratiques qui parfois relèvent de l'inertie, ou d'oscillations vers le nouveau, sans qu'il y ait aucune synthèse. Mais cette politique de défense de l'autonomie du projet cristallise un certain nombre de voix qui sont fondamentales pour le PSOE pour arriver au gouvernement. C'est l'essence de la question. La situation que vous décrivez révèle l'existence de deux projets au sein d'IU...
Plus précisément d'un projet et d'une inertie. Puisque « l'autre » n'est pas un projet. ... Je me demande jusqu'à quel point ces deux projets correspondent, selon vous, à la dichotomie alternative/alternance que vous avez mentionnée dans d'autres occasions. Votre projet représenterait l'alternative et ce que vous qualifiez d'inertie représenterait l'alternance. Que deviendrait IU si le projet d'alternance s'imposait ?
A moyen terme IU disparaîtrait, absorbée par le PSOE. Pas moins. Dans une première phase il y aurait certains accords, ensuite des listes communes et le pas suivant serait l'intégration organique dans le PSOE. La conséquence de la pensée unique, c'est un projet politique fondé sur • l'idée que l'économie échappe à la volonté des hommes et que les marchés sont des divinités secondaires qui expriment cette volonté. Le projet politique unique consiste dans l'acceptation de tout cela. Et où se situe-t-il ? Au centre : centre droit, centre gauche. Donc toutes les formations politiques convergent vers ce trou noir qui est le centre et qui dévore toute créativité, tout ce qui serait alternatif. Naturellement cela mène au bipartisme. Mais pour l'atteindre complètement, il ne faut pas que subsistent des zones politiques gênantes.
On fait des lois qui favorisent le bipartisme, on transforme la politique en une simple technique électorale, on empêche de discuter les choix économiques qui sont présentés comme nécessités absolues. La pensée unique débouche sur le projet politique unique. Nous sommes face au monde orwellien. C'est pourquoi nous sommes de trop, IU est de trop. Nous sommes comme des enfants mal aimés, nés par accident. Pourtant c'est cet accident qui remporte plus de 10% des voix, 2,5 millions, et il ne semble pas que nous allons en perdre. Nous pouvons même progresser un peu, si nous réglons certaines questions. Et donc, nous gênons. Dans une certaine mesure nous représentons l'option « c'est possible » ; nous sommes un peu le flambeau allumé pour quand viendront les temps meilleurs — ce n'est pas le flambeau « phare unique », je veux éviter tout malentendu —, la possibilité de maintenir un groupe d'électeurs important qui peut augmenter au fur et à mesure que le pacte de stabilité révèle son véritable visage et que les problèmes commencent à se poser. Il y aura un moment où les deux grands partis. le PSOE et le Parti populaire (PP) déblaieront notre terrain. Si le PSOE et le PP réussissaient à former une grande coalition — ce qui est pour l'instant difficile parce que les syndicats permettent au PSOE d'apparaître comme une forme d'opposition —, si la lutte sociale se relançait, ou si les deux partis, pour quelque autre raison, brandissaient le drapeau des intérêts de la patrie, autrement dit du pacte de stabilité, alors ils faciliteraient notre entreprise. Un projet alternatif dans les conditions actuelles est quelque chose plutôt à long qu'à moyen terme.
De toutes façons, le plus important à court terme est une consolidation qui nous permette de continuer de progresser. Et nous progresserons si nous corrigeons certaines habitudes, si nous nous organisons mieux, si nous assumons complètement l'idée d'être un mouvement politico-social et si — je fais ici un mea culpa — nous corrigeons certaines erreurs. Mais il y a aussi des facteurs qui ne dépendent pas de nous. A quels types de facteurs vous référezvous ?
Par exemple aux effets qu'aura le plan de stabilité. Ces effets seront terribles et vont se traduire déjà dans les prochains budgets. Tôt ou tard, les syndicats se « rendront compte » de ce qu'ils ont signé et il y aura d'un côté un rejet, de l'autre une reconsidération de la situation. Le PSOE lui-même pourrait reconsidérer la politique qu'il est en train de défendre. Dans une telle situation il est possible qu'IU enregistre un progrès important. Aujourd'hui, en restant seulement a notre niveau actuel, nous posons problème : si nous nous renforçons, nous serons encore plus gênants. Même si l'idée ne me séduit pas beaucoup de passer de 10,5 à 15 ou 16 %, s'il n'y a pas de base articulée et organisée. Le développement d'un projet alternatif exige la convergence de nombreux facteurs, entre autres, les trois suivants : le dépassement de la dynamique interne d'IU puisqu'il est évident qu'une crise prolongée amène inévitablement à la stérilité ; une connexion plus directe avec la société et surtout avec des protagonistes sociaux non intégrés dans des organisations politiques ; et la neutralisation de l'hostilité active de certains médias engagés dans une espèce de guerre sainte. Comment atteindre ces objectifs ?
En ce qui concerne le problème intérieur, nous tiendrons notre 5e assemblée au mois de décembre. Nous allons y discuter politique. Je dirais à titre personnel , et je dis bien strictement personnel, qu'il n'y a aucune possibilité de retour en arrière. Dans le cas du Parti démocratique de la nouvelle gauche (PDNI) (6) je constate que nous nous trouvons face à un autre projet politique ; pas des variantes du même projet politique, mais un autre projet qui, franchement, n'a pas sa place dans IU. Et cette divergence qui s'est au fur et à mesure consolidée a été orchestrée par le PSOE (dixit Almunia), même si de nombreux camarades du PDNI n'en étaient pas conscients, du moins je préfère le croire. Logiquement donc l'assemblée devrait mettre chacun à sa place si auparavant a eu lieu un processus de clarification. Cela signifie que la rupture avec le PDNI est inévitable?
Cela signifie qu'il n'y a pas de solution, pas d'entente possible. Il n'y en a pas eu au cours de ces dernières années malgré toute la bonne volonté, y compris de ma part, par exemple dans la composition des listes électorales. Mais il n'y pas de solution : nous représentons des projets incompatibles voire opposés. Dans la 5e assemblée il y aura un débat politique intense d'où devra surgir une force politique avec un projet, des propositions et le pluralisme. • 6) Parti issu du courant Nueva Izquierda, tient un discours proche de celui du PDS italien. Lors de son congrès de fondation, le PDNI a sollicité son adhésion comme observateur à l'Internationale socialiste.