Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

LA CRISE ASIATIQUE

Crise « saké » et répercussions internationales

· Inprecor n° 421, février 1998 · p. 18-20 · 2 530 mots

Japon et Corée Économie mondiale Philippines et Asie du Sud-Est

Par Eric Toussaint Depuis la fin octobre 1997, toutes les Bourses du monde sont bousculées. Les valeurs boursières qui s'étaient en général fortement appréciées ces dernières années ont connu une chute de leur cours. Le mouvement est inégal. Les hérauts du néo-libéralisme triomphant — gouvernants, requins de la finance, dirigeants du FMI, de la BM, de la Banque des règlements internationaux, chroniqueurs boursiers - affichent un moral à toute épreuve mais ils dissimulent mal leurs inquiétudes. Il faut (se) rassurer : telle est la consigne. D'où vient cette crise ? Le FMI l'avait-il prévue ? Qui paie les pots cassés ?

Depuis avril 1997, une gigantesque

crise économique et financière a explosé en Asie du sud-est. Initiée en Thaïlande dès février 1997, elle s'est étendue, à partir de juillet 1997, à la Malaisie, à l'Indonésie et aux Philippines. Ces quatre pays, cités il y a peu par le FMI, la Banque mondiale et les banques privées comme des modèles à suivre en raison de leur grand degré d'ouverture au marché mondial, de leur faible taux d'inflation et de leur taux de croissance élevé, constituent les quatre « tigres » asiatiques lancés à la poursuite des quatre « dragons » (Corée, Taïwan, Hongkong, Singapour). Aujourd'hui, les institutions précitées les critiquent pour avoir laissé trop de pouvoir aux mains de l'Etat ; un Etat qui, par ailleurs, aurait accepté à tort que les institutions financières et industrielles privées s'endettent démesurément et spéculent.

Dans les cinq années qui ont précédé la crise, leur endettement extérieur a très fortement augmenté (plus de 100 %). La crise qui les a touchés de plein fouet en 1997 a entraîné une nouvelle explosion des dettes de telle sorte que tous les pays ont été subitement confrontés à d'énormes difficultés de remboursement (Taïwan et la Chine semblent faire exception mais pour combien de temps ?). La croissance des « tigres » (Thailande, 60 millions d'habitants ; Indonésie, 203 millions ; Philippines, 73 millions ; Malaisie, 20 millions) était en fait soutenue par des apports de capitaux extérieurs, par des importations de biens et par de bas salaires. Cela a provoqué rapidement un double effet négatif : une forte croissance de la dette extérieure (contractée essentiellement auprès des marchés financiers sous la forme de prêts à court terme) et un déficit croissant sur le plan commercial. Les importations en effet ont systématiquement été supérieures aux exportations. En d'autres termes, la productivité de ces pays est restée structurellement inférieure à celle des pays industrialisés avec lesquels ces économies échangent. Bref, les quatre « tigres » ont gardé fondamentalement les caractéristiques d'économies du Tiers monde et subissent en conséquence les effets de l'échange inégal : le prix relatif de leurs exportations est inférieur au prix relatif des biens qu'ils doivent importer pour soutenir leur effort de croissance et pour satisfaire les besoins de consommation des couches enrichies de la population. Seules ces dernières ont le pouvoir d'achat suffisant pour se payer des biens de consommation durables de haute qualité. Une grande partie de la population est restée à l'écart de la croissance ce qui explique le constat suivant : malgré une augmentation du revenu national, l'écart entre riches et pauvres à l'intérieur des pays concernés a augmenté. Avec la crise, les plus riches ont continué à s'enrichir tandis que la grande masse de la population, y compris la majorité des classes moyennes, a vu ses revenus chuter drastiquement. Cela ne pourra qu'accentuer les traits caractéristiques d'une économie « sous-développée ».

La Thaïlande a été le premier pays à basculer dans la crise parce que sa monnaie était en parité fixe avec le dollar (ce n'était pas le cas des trois autres « tigres »). Le dollar s'étant fortement apprécié, le bath thaïlandais a suivi, ce qui a rendu les exportations thailandaises beaucoup moins compétitives et a provoqué une fuite des capitaux. La Thaïlande a ensuite entraîné les trois autres « tigres » dans sa chute

La Thaïlande (60 millions d'habitants) est devenue le cinquième pays du Tiers monde le plus endetté (en chiffre absolu) se plaçant juste derrière le Brésil (170 millions d'habitants), le Mexique (90 millions d'habitants), la Chine (1 200 millions d'habitants) et la Corée du Sud (45 millions d'habitants). La crise boursière internationale

La crise ne s'est pas limitée aux quatre « tigres ». En octobre 1997, elle a touché de plein fouet Hongkong et a commencé à déstabiliser la Corée. Elle a renforcé la

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situation de crise économique que traverse le Japon. Fin octobre - début novembre, toutes les bourses du monde ont été ébranlées. Les « zinzins » autrement dit, les grands détenteurs de capitaux que sont les fonds de pension, les mutual funds, les assurances et les banques, ont été effrayés par l'instabilité monétaire et boursière (instabilité dont ils sont largement responsables), ils ont amplifié le mouvement en vendant une partie de leurs actions pour conserver leurs avoirs sous forme de liquidités ou pour acheter des obligations d'Etat des pays les plus industrialisés, obligations considérées plus sûres même si leur rendement a immédiatement baissé étant donné le nombre très élevé de « zinzins » qui se sont portés acquéreurs de celles-ci La fuite des capitaux hors du Sud-Est asiatique a été initiée début 1997 ; son ampleur a obligé les autorités des quatre « tigres » à dévaluer leur monnaie par rapport au dollar à partir de juillet 1997. Le déplacement des capitaux a fini par toucher Hongkong, principale place boursière du Tiers monde (sixième place boursière mondiale). Les bourgeoisies latino-américaines qui avaient cru pouvoir attirer de manière durable une grande partie de ces capitaux en migration, ont subi un échec cinglant : les bourses de Mexico, Sao Paulo et Buenos Aires, les trois principales places du continent, ont connu un véritable krach le lundi 27 octobre (en décembre 1997, la bourse de Mexico a remonté mais pour combien de temps ?). Le mouvement est devenu incontrôlable : toutes les bourses ont plongé les 27 ou 28 octobre 1997. A noter que pour les quatre « tigres », l'effet combiné de la forte dévaluation de leur monnaie et les prêts d'urgence accordés par le couple FMI/BM, les autres institutions financières et certains Etats, a augmenté fortement le poids de leur endettement extérieur. Le fait que les deux agences américaines de notation Moody's et Standard and Poor's aient augmenté le risque-pays pour les quatre « tigres » et la Corée oblige ceux-ci à verser des taux d'intérêt très élevés pour obtenir des prêts à court terme leur permettant de rembourser leurs dettes. Coût social en Asie du Sud-Est et effet boomerang dans le monde

Dès la fin de l'été 1997, les économies du Sud-Est asiatique ont commencé à souffrir d'une chute importante de leur croissance industrielle. Quelle sera la durée de la crise ? Nous ne nous aventurerons pas dans des prévisions hasardeuses. Néanmoins, la croissance risque d'être proche de zéro, voire négative en 1998. Depuis l'été 1997, les 350 millions d'habitants qui vivent dans les quatre «tigres » connaissent une baisse importante de leur pouvoir d'achat. De plus, selon la BM, début 1998, il y avait déjà 2 300 000 Indonésiens qui avaient perdu leur travail (International Herald Tribune, 12 janvier 1998). Un million de Malais et 1 700 000 Thaïs étaient dans la même situation. Une véritable catastrophe sociale a débuté

La chute de la croissance industrielle des « tigres » aura pour conséquence une baisse de leurs importations de produits en provenance des économies industrialisées. Cela aura un effet dépressif sur ces économies. L'ampleur de celui-ci dépendra de l'importance que le marché sud-est asiatique représente pour les exportations de tel ou tel pays. Les pays asiatiques touchés par la crise (Corée incluse) ont absorbé en 1996 pas moins de 19 % des exportations des Etats-Unis. Quant aux pays du Tiers monde, ils seront vraisemblablement touchés par la crise car le prix de la plupart des matières premières qu'ils exportent ont fortement chuté dans la deuxième moitier de 1997. Alan Greenspan, président de la Réserve fédérale US a lui-même évoqué début 1998, le risque de déflation mondiale. Quelles sont les causes de la crise coréenne ?

La Corée a connu un développement industriel incomparablement plus développé et plus ancien que les quatre « tigres » lancés à sa poursuite. Certaines multinationales coréennes avaient même réussi à concurrencer les puissantes firmes des pays les plus industrialisés dans différents domaines (semi-conducteurs dans le domaine de l'informatique, automobile, chantiers naval, équipement industriel). La Corée a constamment gagné des parts de marché sur le plan mondial jusqu'en 1996. Son modèle de développement était à maints égards l'antithèse du modèle néo-libéral. Il a combiné réforme agraire profonde dans les années 1950, industrialisation stimulée et protégée par l'Etat, dictature militaire et répression du mouvement syndical suivie d'une politique de fortes concessions face aux puissantes mobilisations des travailleurs. Après leurs collègues japonais, les travailleurs coréens ont les salaires les plus élevés d'Asie

Les causes de la crise coréenne sont de trois ordres :

1) une dégradation des termes de l'échange entre la valeur relative de ses exportations et la valeur de ses importations. En 1996-1997, les exportations coréennes ont progressé de 37 % en volume mais elles n'ont rapporté que 5 % de recettes supplémentaires. La valeur en dollars des exportations coréennes a chuté approximativement de 15 % en 1996 et de 12 % en 1997 (M. Durand, « Les 4 crises », Rouge, 15/1/98). La faiblesse de la monnaie japonaise a rendu les exportations nippones plus compétitives. La Corée a également subi la concurrence de la Chine et des quatre « tigres » qui appuyaient leur compétitivité sur une politique de bas salaires. Enfin, la Corée qui s'était spécialisée dans la production et l'exportation de semi-conducteurs a été touchée de plein fouet par la chute du prix de ceux-ci ;

2) une dépendance accrue à l'égard de l'afflux récent tout autant que massif de capitaux étrangers sous la forme la plus volatile : les investissements de portefeuille et les prêts à court terme. Pour éponger leurs pertes aux niveau des exportations, les entreprises coréennes se sont lancées dans des emprunts massifs à court terme misant sur une relance économique qui n'est pas venue ;

3) l'échec des patrons coréens dans leur effort de faire payer aux travailleurs les pertes subies sur les marchés extérieurs. Les patrons ont tenté de s'attaquer aux travailleurs de l'industrie (dont les salaires avaient augmenté au rythme annuel de 16 % entre 1987 et 1996 (Financial Times, 9 janvier 1997) en obtenant du gouvernement qu'il révise le code du travail à la sauvette fin décembre 1996 (l'opposition n'a pas participé au vote au parlement). Cela a provoqué une grève générale semi-victorieuse au sens où les travailleurs ont obtenu un moratoire de deux ans sur la question des licenciements.

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La contagion de la crise du sud-est asiatique, la poursuite de la montée du dollar et de la dépréciation du yen, le départ massif des capitaux volatils de Corée (qui avait commencé progressivement au printemps 1997) ont fait basculer la onzième puissance économique mondiale dans une crise très grave et l'ont lancée dans les bras du FMI et des Etats-Unis. La bourse de Séoul a chuté de 67 % entre le 11 août et le 17 décembre 1997, la monnaie coréenne a perdu 96,5 % de sa valeur face au dollar entre le 2 juillet 1997 et le 8 janvier 1998. L'ajustement structurel imposé par le FMI à la Corée, à la Thailande et à l'Indonésie

C'est un véritable réaménagement structurel qui est mis en œuvre : fermeture de nombreux établissements financiers, licenciements massifs, autonomisation de la banque centrale par rapport au gouvernement (ce qui permet notamment au FMI de mieux la mettre sous influence), aug mentation brutale des taux d'intérêt (ce qui plonge l'industrie locale et les travailleurs dans la récession), abandon de grands projets d'investissements, démantelement des grands conglomérats coréens (les chaebols), modification du code du travail coréen de manière à permettre des licenciements massifs, abandon par l'indonésie de ses projets de construction aéronautique et automobile.

La cure néo-libérale imposée aux économies et aux populations de la région est radicale. Ces pays sont plongés dans une récession profonde

Les gouvernements sont mis sous la tutelle du FMI et de la BM (et derrière eux, celle du G7 à commencer par les Etats-

Unis). Ils devront faire rapport de manière régulière à leurs tuteurs qui pourront chaque fois les menacer de fermer le robinet des prêts dont ils ont tant besoin pour rembourser les créanciers privés. Il s'agit d'un véritable abandon de souveraineté nationale

Les prêts accordés par le FMI, la BM et les banques privées comprennent tous une prime de risque (sauf une petite partie des prêts de la BM destinée aux secteurs les plus vulnérables de la population). Ces institutions vont engranger de plantureux bénéfices.

M.

l'a

Camdessus reconnu lui-même dans une conférence de presse donnée le 18 décembre

1997. Les dizaines de milliards de dollars prêtés ont été immédiatement utilisés pour rembourser les banques et autres « zinzins » internationaux

Tous les participants au dit plan de sauvetage seront remboursés grâce aux revenus d'exportations et aux coupes claires dans dépenses les publiques.

Les recettes fiscales serviront également à payer la dette extérieure.

Les possibilités d'investissements étrangers (sans limite de rapatriement des bénéfices) permettront aux multinationales US, européennes, voire japonaises, d'acheter à bon compte des entreprises asiatiques. Le FMI a obtenu des autorités coréennes qu'elles acceptent que des entreprises étrangères fassent l'acquisition de 100 % du capital de sociétés coréennes. Les « zinzins » vont pouvoir revenir progressivement dans la région pour placer une partie des capitaux qu'ils ont retirés précipitamment. George Soros, qui reconnaît avoir retiré ses fonds de la région en 1997, a été accueilli comme un chef d'Etat par Kim Dae-jung, le nouveau président coréen qui veut lui proposer de bonnes affaires. Le président a annoncé que les investisseurs étrangers peuvent librement acheter tout le secteur financier national, soit 71 établissements. Qui va payer la casse ?

Dans un éditorial cynique, le Financia Times écrivait le 5 janvier 1998 : « les profits sont pour les propriétaires privés tandis que les pertes, si elles sont suffisamment énormes, sont charge des contribuables ». Les banquiers internationaux demandent aux autorités coréennes (et à celles des « tigres ») de nationaliser les énormes dettes contractées à court terme par les entreprises privées coréennes. C'est exactement ce qui avait été réalisé lors de la crise de la dette des années 1980 en Amérique latine. A l'instar de leur attitude à l'égard de la dette latino-américaine, les banquiers privés menacent de ne pas accorder de nouveaux prêts aux asiatiques, aux capitalistes coréens en l'occurrence, si leur gouvernement ne prend pas en charge l'ardoise contractée par les entreprises privées et n'émet pas des emprunts obligataires pour rembourser cette dette. Le Financial

Times poursuit en disant : « Les créanciers qui ont concédé des prêts à haut risque vont être sauvés - d'abord par le FMI, ensuite par les contribuables coréens — simplement parce que eux et leurs débiteurs sont trop importants pour faire faillite. Pour ajouter l'insulte au dommage subi, certains créanciers vont faire fortune ». Cela se passe de commentaire. =

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