une situation fiancière instable
Par
Jesus Albarracin
Fait étrange, c'est habituellement un lundi du mois d'octobre que le destin du capitalisme choisit pour déclencher un krach.
C'est ce qui s'était passé le lundi 24 octobre 1929 et c'est encore ce qui est arrivé le lundi
19 octobre 1987.
Il n'est donc pas si étonnant qu'à l'approche de la troisième semaine du mois d'octobre dernier, semaine anniversaire des krachs susmentionnés, une certaine nervosité se soit emparée des milieux financiers.
es jours precedents, toute la press économique s'était taite l'écho des dit anniversaires. Selon certains, il n'y avait pas de raison de se faire de souci car, expliquaient-ils : « l'expansion économique est assise sur des bases fermes », « les marchés financiers sont plus solides qu'en 1929 », « les mécanismes de sécurité introduits après le krach de 1987 vont fonctionner », etc. Mais pour un petit nombre, le parallélisme de l'évolution des Bourses avec ce qui s'était passé peu avant le krach de 1929 et de 1987 était surprenant. Si surprenant même, que le vendredi 24 octobre, anniversaire du krach de 1929, la Bourse de New York a fermé sur des pertes que le lundi suivant elle a tout simplement disjoncté et qu'il a fallu clore avant l'heure pour éviter des pertes encore plus importantes. Ce qui s'est passé ensuite et jusqu'au moment où nous écrivons cet article ne peut se comparer avec ce qui s'est passé il y a dix ans et encore moins avec le développement des événements après la lundi noir de 1929, mais constitue une preuve de plus de l'incroyable instabilité financière du capitalisme.
Dans les phases longues de récessions comme celle que nous connaissons actuellement, faute d'une rentabilité suffisante de la sphère productive, le capital se dirige vers les marchés de capitaux et de devises, ce qui fait de la spéculation l'une des activités les plus rentables et engendre une économie de papier qui s'éloigne de plus en plus de l'économie réelle. Cette hypertrophie financière et la grande instabilité qu'elle engendre, c'est cela qui a amené à la crise de 1929, d'où le parallélisme souligné par une certaine presse économique et la nervosité des milieux financiers. Mais aujourd'hui, ce phénomène acquiert des dimensions alors inconnues ce à cause de la liberté quasi absolue dont les mouvements internationaux du capital jouissent actuellement et aux facilités que procurent les progrès dans la communication à distance pour pouvoir spéculer 24 heures sur 24 (le matin sur les Bourses européennes, l'après midi à New York et la nuit au Japon ou Hong Kong). En définitive, en ce qui concerne le capitalisme financier, ce qu'on appelle la « globalisation » est quasi absolue
Le fait que pratiquement la totalité du monde soit devenue un grand marché financier n'est pas sans conséquences importantes. D'un côté les mouvements spéculatifs ont atteint un volume si considérable qu'ils échappent au contrôle de tout pays, aussi grand soit-il, ce qui incontestablement augmente l'instabilité. A cet égard, il suffit de signaler que sur les marchés des changes plus de 1,3 milliard de dollars se négocie chaque jour, ce qui implique 85 % des réserves de toutes les banques centrales et équivaut à 174 milliards de pesétas (1), 2,5 le PIB espagnol d'une année ! D'un autre côté, la spéculation a lieu sur tous les marchés (à la Bourse, sur les marchés des changes, dans l'immobilier, etc.) car il en va comme avec les boules de billard, toute perturbation qui affecte l'une d'entre elles finit par se transmettre aux autres. L'actuelle instabilité financière démontre très clairement tout ce que nous venons de dire. La crise a commencé il y a quatre mois sur les marchés des changes des prétendus « dragons asiatiques ». Le 2 juillet, plongée dans une profonde récession, la Thailande qui avait maintenu sa monnaie pendant longtemps à une parité fixe avec le dollar se vit obligée de la laisser flotter librement, et en un seul jour elle s'est dévaluée de 18 %. A partir de là, les monnaies des autres dragons sont tombées comme des dés de domino : le 11 juillet, le peso philippin, le 26 juillet le ringgit malais, le 12 août le dollar de Singapour, le 26 septembre la roupe indonésienne, le 14 octobre le dong vietnamien et le 17 du même mois, ce fut le tour de Taiwan.
Dans tous les cas les causes étaient les mêmes ce qui montre à quel point tout est interconnecté. En premier lieu, la conviction des marchés de capitaux selon laquelle l'Union européenne irait finalement vers
un euro faible, parce que la majorité des partenaires de la Communauté en ferait partie, mena au début de l'année à une réévaluation du dollar face au mark et au yen. Etant donné que les monnaies des dragons asiatiques ont une parité fixe avec le dollar, ils ont tous subi une baisse de compétitivité. En second lieu, l'irruption de la Chine sur le marché mondial a signifié l'apparition d'un concurrent très important pour les dragons asiatiques. Après la dévaluation du yuan chinois en 1994, ce problème s'est considérablement aggravé. Enfin, la large récession japonaise a sérieusement affecté les exportations de ces pays. Tout cela s'est traduit en taux d'inflation élevés, en considérables déficits de la balance des paiements, en endettements extérieurs très forts et en général par un effondrement du dynamisme spectaculaire que ces tigres avaient maintenu dans le passé. Ce sont là des conditions suffisantes pour que le capital spéculatif abandonne ces pays émergents. Mais dans les pays occidentaux, personne ne considère que l'impact de cette crise monétaire sera important. La chose n'atteignait pas les plus grands tant que la crise n'affectait pas Hong-Kong. La parité fixe de la monnaie de Hong-Konk par rapport au dollar était considérée comme invulnérable et les autorités monétaires étaient disposées à la maintenir, malgré la fuite des capitaux et des investissements qui s'était produite après la dévaluation en Chine. La spéculation ne s'est pas arrêtée, car la défense monétaire du dollar de Hong-Kong de la part des autorités monétaires conduisit à une hausse considérable des taux d'intérêts. Le 23 octobre, la Bourse de HongKong, la seconde d'Asie après celle de Tokyo, perdit 10,4 %, la plus importante chute de son histoire, et le lundi suivant, 5,8 %, entraînant le reste des marchés de capitaux.
La majorité des analystes financiers tendent à limiter la crise actuelle à un problème exporté par les dragons asiatiques. C'est comme si nous nous trouvions en présence d'une « grippe asiatique », une maladie qu'ils nous ont envoyée, qui va passer et qui, si nous faisons attention ne laissera pas de séquelles. En 1987, Wall Street avait chuté de 22 % en un seul jour et en 1988, l'économie américaine a encore crû de 3 %. Pourquoi nous faire alors du souci puisque les chutes de la Bourse ont été moindres ? La réponse est immédiate : parce que l'instabilité financière est aujourd'hui bien plus grande.
Les analystes qui parlent d'un nouveau krach dans les semaines précédant l'anniversaire de ceux de 1987 et 1989 n'ont pas considéré la crise asiatique, ils argumentaient simplement à partir de la situa-
Bourses occidentales, en particulier Wall Street. Il est de moins en moins controversé que la Bourse de New York, est très surévaluée. Même Alan Greenspan, le tout-puissant président de la Réserve fédérale américaine le reconnaît. Les analystes financiers utilisent un indicateur pour mesurer ce phénomène : la relation entre la valeur d'une action et les bénéfices qu'elle rapporte, ils l'appellent PER (Price Earning ratio), soit le Rapport cours/bénéfices, il s'agit du rapport entre le cours d'une action et les bénéfices déclarés par action. Plus le PER d'une action est élevé, c'est-à-dire plus grande est sa valeur en bourse au regard des bénéfices qu'elle produit (ou dividendes), plus il y a de risques à l'acheter, car plus une action est chère par rapport aux bénéfices qu'elle rapporte, plus il est probable que sa valeur chute à l'avenir ... Selon J. Siegel de la Wharton School, le PER moyen de la Bourse de New York au cours du siècle dernier a été de 13,7 fois supérieur aux bénéfices procurés. Eh bien, en ce qui concerne le PER de la Bourse de New York aujourd'hui, il est de 24, c'est-à-dire que la valeur des actions à la Bourse de New York est de 24 fois les dividendes rapportés ! Pour que le PER revienne aux valeurs moyennes du siècle dernier, tout en maintenant les bénéfices, il faudrait que la cotation de Wall Street chute de 40 %. Ce sont là les calculs d'une institution aussi prestigieuse dans les cercles économiques et financiers que la Wharton School. Mais, finalement, la surévaluation se vérifie d'une façon bien plus simple : entre octobre 1987 et octobre 1997, les cotations de la Bourse de New York ont été multipliées par 4, alors que celle de la Bourse de Tokyo par exemple, ont chuté de plus de 30 %. Dans la majorité des Bourses européennes, la surévaluation n'est pas significativement inférieure à celle de Wall Street.
A cela il faut ajouter que la situation financière du Japon est également caractérisée par une grande instabilité. Il y a quelques semaines, la Sanyio Securities s'est effondrée cumulant une dette de presque un demi-milliard de pesetas et l'ensemble de la banque traverse un des pires moments de son histoire. Le Japon est le seul pays dans lequel la bulle financière a éclaté, mais le résultat en a été une crise du secteur immobilier et l'accumulation d'énormes quantités de créances auprès des banques.
C'est ainsi que la « crise asiatique » a des incidences sur une situation financière extrêmement instable. De fait, le capital financier a de puissantes raisons de se réfugier dans la dette publique des pays industriels, ce qui est bien moins rentable que la spéculation, mais bien plus sûr en ces temps de tribulations, et de fuir les Bourses quelles qu'elles soient. Celles des pays asiatiques, car elles ont déjà montré leur fragilité financière et économique et parce que se sont écroulés les espoirs concernant l'évolution future de ces économies. Celles des pays d'Amérique latine pour des raisons similaires qui se voient aggravées par le poids énerme de la dette extérieure. Celles du Japon, parce que son marché des capitaux n'a toujours pas surmonté la crise financière dans laquelle il s'est installe et parce que l'économie japonaise n'en finit pas de sortir de la profonde récession qu'elle subit. Quant aux Bourses européennes et à celle de Wall Street c'est parce que, à tous points de vue, elle sont en surchauffe. Quelques analystes l'ont déjà indiqué : pour de nombreux investisseurs, la « crise asiatique » n'a été qu'un prétexte pour prendre des positions plus traditionnelles sur les marchés de capitaux. Les pires moments de la crise semblent avoir été surmontés, mais l'instabilité financière continue à s'aggraver. A 14h30, le lundi 27 octobre, à New York, une des mesures imaginées en 1987 a été mise en pratique : interruption des cotations pendant une demi-heure quand l'indice Dow Jones a baissé de 350 points. Les opérations ont repris mais une demi-heure avant la fin de la session, la cloche résonna de nouveau pour arrêter toute activité et la Bourse fut fermée. Le lendemain, le discours d'Alan Greenspan devant le Congrès américain, l'intervention des pouvoirs publics et les déclarations des autorités monétaires indiquant que les taux d'intérêt ne monteraient pas, réussirent à stopper la chute. Les semaines suivantes les Bourses ont présenté un profil en dents de scie, démontrant que l'instabilité financière est loin d'avoir été surmontée. Si cette instabilité perdure et que l'hypertrophie financière continue à s'accroître, il viendra un moment où ni les mécanismes automatiques ni les interventions de la puissance publique ne pourront éviter une crise grave. • 1) Une peseta - 3,95 francs (cours du 27/01/98).