Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

GRANDE-BRETAGNE

« Organisez-vous, luttez » !

Inprecor n° 422, mars 1998 · p. 9-10 · 1 992 mots

Grande-Bretagne Europe Italie

Grande-Bretagne Entretien avec Ken Coates Ken Coates est un membre très connu de la gauche du Labour Party. Fondateur dans les années 50 de l'Institute for Workers Control, figure de proue de la Bertrand Russel Foundation (à la base notamment de la campagne pour le désarmement nucléaire unilatéral de la Grande-Bretagne), Coates a déployé comme député européen une intense activité en faveur d'une Europe sociale. Des désaccords importants le séparent de notre courant quant à l'analyse de l'UE et d'une stratégie alternative. Néanmoins, son récent « Appel pour le plein emploi » qui avait reçu l'appui de toute la gauche européenne, avait permis un rapprochement sur le terrain, à l'occasion des Marches européennes. Coates gênait Blair, au moment où ce dernier avait décidé de faire une entrée tonitruante « en Europe ». Nous publions ci-contre un entretien avec Ken Coates, repris de Socialist Outlook, le journal de nos camarades britanniques.

Socialist outlook : Il y a eu beaucoup de confusion à propos de tes actions dans les dernières semaines. Peux-tu nous expliquer ce qui s'est passé, et si tu as préféré anticiper les décisions de Millbank ?

Ken Coates : Eh bien c'est simple. J'ai été expulsé trois fois — du groupe parlementaire travailliste européen, du Groupe socialiste des parlementaires européens, et du Parti travailliste. Il n'y a pas eu d'audition, et on ne m'a pas posé une seule question. J'ai été informé après coup qu'il n'y avait pas de droit d'appel. Ce n'est qu'ensuite que j'ai décidé de siéger avec le groupe de la Gauche unie européenne (GUE, composée du PRC, PCF, IU, Parti de la gauche suédoise, etc.) en tant que député européen travailliste indépendant. J'ai une relation amicale avec le groupe socialiste, le GUE et les Verts — nous avons tous travaillé ensemble dans la Convention pour le plein emploi. Nous avons monté une structure inter-groupe sur l'emploi l'année dernière, pour préparer la Convention de mai dernier. Je n'ai de problème avec aucun groupe de la gauche européenne. Que penses-tu qui se cache derrière la décision de Blair et de la bureaucratie travailliste de modifier le système d'élection des députés européens ? Leur seul souci était-il de se débarrasser de supposés « trublions », ou bien y a-t-il autre chose ?

Il y a clairement autre chose. Il serait présomptueux de croire qu'ils ont eu besoin de sortir un tel rouleau compresseur pour venir à bout de deux petites noix. En fait tout système proportionnel ferait l'effet d'une purge sur le Parti travailliste européen, - il diviserait par deux le nombre d'élus, en supposant que le nombre de voix obtenues demeure à peu près le même qu'à la dernière élection. II ne resterait plus que 30 malheureux députés travaillistes, au lieu des actuels 62. Blair et la direction ne voulaient pas seulement se débarrasser des éléments critiques, mais également rendre le groupe parlementaire européen obéissant. Il y a des indications qui montrent qu'ils vont essayer de changer la provenance des députés travaillistes européens. Ils aimeraient une forte composante d'origine patronale, qui serait plus favorable aux vues restrictives de Blair sur la dimension sociale de l'Union Européenne. La tendance à la féminisation de la liste accompagne également le glissement droitier. Bien sûr, si nous avions un Parti travailliste différent, des femmes différentes pourraient s'affirmer.

En même temps aucune struture régionale du Parti ne correspond aux nouvelles régions électorales. Il y a quelques années j'avais proposé que le Parti travailliste établisse des partis régionaux, pour accompagner la mise en place d'exécutifs régionaux. Si l'on m'avait écouté nous aurions maintenant une structure partidaire correspondant aux régions électorales européennes. Les nouveaux parlementaires travaillistes européens représenteront des régions et seront nommés par le Parti ; ils n'auront de comptes à rendre à aucune structure de base. Ma région aura six députés pour trois millions d'électeurs, qu'ils votent travailliste, conservateur ou libéral. Quelles ont été les réactions à ton exclusion ?

Elles ont été extraordinaires. J'ai eu un courrier de soutien enthousiaste, avec des centaines de lettres. Plus de 400 membres de ma section ont répondu au questionnaire que j'ai envoyé : 87 % sont opposés au changement de système électoral et 78 % sont contre toute restriction budgétaire de la protection sociale. Les autres sont favorables à des réformes de la protection sociale, dont certaines me conviendraient d'ailleurs tout à fait. Le mot réforme sonne comme un gros mot maintenant, car il est devenu synonyme de restrictions. Je soutiendrais des réformes des organismes de sécurité sociale si elles cherchaient à rapprocher la protection sociale des besoins de leurs usagers, et à mieux écouter la voix de leurs salariés. Quel rôle as-tu réussi à jouer comme parlementaire européen ? Si tu étais réélu comme indépendant, comment cela affecterait-il ton travail ?

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Grande-Bretagne

Le problème n'est pas ma réélection, mais de s'opposer aux ravages du New Labour. J'ai beaucoup travaillé comme parlementaire européen ; je représente une zone minière, qui a connu le chômage de masse, une grande pénurie d'emplois nouveaux et une grande dépendance du système de protection sociale. Mon livre « Community under attack » évoque ces problèmes qui m'ont beaucoup occupé. Vas-tu former un nouveau parti, te lier avec des formations existantes, ou faire campagne pour être réintégré dans le Parti travailliste ?

Non, rien de tout cela. J'ai écrit à tous les membres de l'exécutif du Parti travailliste pour souligner qu'il est quelque peu vindicatif de m'exclure du Groupe socialiste européen, puis de me demander si je n'ai pas d'objection à continuer à siéger dans ce groupe comme membre travailliste indépendant. A un moment il y a eu trois partis socialistes italiens dans ce groupe. Mais mon maintien dans le Parti dépend de la décision de la direction. Je ne demande pas ma réintégration, puisque je n'ai pas de droit J'espère que ce droit sera rétabli quand nous serons débarassés de M. Blair. Je ne veux pas non plus créer un nouveau parti. Je suis plutôt en faveur de la constitution d'un réseau qui rassemble des gens qui sont restés dans le Parti travailliste tout en étant hostiles aux attaques contre la protection sociale, et ceux qui en sont sortis.

Dans ma région j'ai échangé une correspondance avec des dizaines de militants, principalement travaillistes. Je voudrais les amener à travailler ensemble. Nous avons besoin d'un vaste réseau autour de quelques points clés : la défense de l'Etat social et la redistribution des richesses ; pour le plein-emploi et contre l'état actuel de chômage de masse permanent ; contre les réformes anti-démocratiques des lois électorales et l'abolition des structures de base. Les parlementaires doivent être élus par les électeurs, non pas désignés par les dirigeants du Parti. Pour nous les attaques contre la protection sociale sont liées à la construction de la monnaie unique européenne et à la tentative de réduire les dépenses publiques dans toute l'Europe.

C'est en partie vrai, mais je pense que vous vous trompez si vous pensez que c'est la question centrale. La GrandeBretagne satisfait en réalité à tous les critères de convergence, mais ne va pas rentrer dans l'euro pour d'autres raisons, principalement Maastricht n'est pas la bonne cible. La Belgique et l'Italie seront admises dans la monnaie unique, bien qu'elles soient loin de satisfaire tous les critères. Il est vrai que ce sont les banquiers qui mènent le jeu, mais ça ne signifie pas que les gouvernements font ce qu'ils veulent. Par exemple il y a de grandes batailles dans divers pays d'Europe à propos de la réduction du temps de travail. Cela ne veut pas dire que nous sommes en désaccord sur les effets de Maastricht ; beaucoup des débats sur cette question ont été alimentés par mon rapport au Parlement européen il y a quelques années sur ce sujet. Mais l'Agenda 2 000, qui va gouverner l'élargissement de l'Union aux pays d'Europe de l'Est, va être cent fois pire que Maastricht. Le PIB par tête des pays d'Europe de l'Est est inférieur de moitié à celui des pays de l'Ouest, et pour certains vaut moins du tiers. Cela va impliquer une brutale exportation de chômage de l'Est vers l'Ouest, qui va déstabiliser toute la protection sociale. Je suis favorable à l'élargissement à l'Est, mais d'une manière raisonnable, qui protège les conquêtes sociales de l'après-guerre. Que penses-tu du programme de Blair à la présidence de l'Union européenne, d'établir une législation instaurant la flexibilité de l'emploi — c'est-à-dire la réduction des garanties des travailleurs et l'abaissement des salaires ?

Ne pensons pas que la bataille est terminée juste parce que Blair l'a déclaré. Beaucoup n'étaient pas d'accord avec le programme tatchérien des conservateurs, et ne sont toujours pas d'accord maintenant que c'est Blair qui le défend. Il veut empêcher une « Europe sociale » et achever le démantèlement de la protection sociale, mais il va devoir se battre durement. Un des problèmes de la gauche britannique de n'avoir jamais compris Démocratie Chrétienne. Ces partis ne peuvent être identifiés avec nos conservateurs : ils sont sociologiquement différents. Ils ont participé à la résistance au nazisme, ce sont des partis populaires de dont certains ont leurs syndicats et coopératives. Ils sont loin des conservateurs, et encore plus du tatchérisme. Si nous ne comprenons pas cela, nous sous-estimerons les difficultés que Blair va renQuels conseils donnerais-tu aux militants, en particulier du Parti travailliste ?

Organisez-vous. Luttez pour défendre la protection sociale. Nous devons gagner la bataille pour le rétablissement des allocations aux handicapés. Les réformes annoncées du système éducatif sont intolérables, nous devons faire campagne pour le rétablissement des subventions et la suppression des droits d'inscription. Il y doit y avoir un accroissement important des ressources du système de santé. La Grande-Bretagne y consacre une proportion de son budget plus faible que tous les pays européens, à l'exception de la Grèce, l'Irlande et le Portugal. Les militants peuvent et doivent convaincre les députés de voter contre ces restrictions. Mais les députés ne feront pas de différence entre les militants du Parti travailliste et les autres. Ceux qui disent « restez et luttez » dans le Parti doivent aussi dire comment on peut y lutter. Autrement, les gens vont rester et cultiver leur jardin. En fait, on peut lutter de l'intérieur ou de l'extérieur, si on fait ce qu'il y a à faire. C'est vrai que les membres du Parti ont un rôle spécifique dans cette lutte, mais il est de plus en plus difficile à tenir. Les changements de structure du parti signifient qu'il ne suffira plus de faire valoir une position et de faire voter une motion par un congrès ; maintenant la motion sera envoyée à une commission en vue d'une éventuelle décision d'ici trois ans - et entre temps la protection sociale aura été liquidée. Il y a une désertion massive hors du Parti travailliste - 10 % des militants de mon comité local sont partis. Ce n'est pas la « génération Blair » qui s'en va, mais de vieux militants, des mères célibataires, des gens qui ont perdu le droit aux allocations. L'opposition interne, après de grands efforts, était fière d'avoir convaincu 47 députés travaillistes de voter contre les restrictions aux allocations pour parent isolé. Mais les mères célibataires de ma section m'ont dit : « quoi ? seulement 47 ? A peine un sur dix ? Ce n'est pas pour ça que nous avions voté travailliste. » Alors il faut monter des réseaux, nous unir à l'intérieur et à l'extérieur du Parti pour combattre cette politique. Les syndicats aussi doivent d'y opposer. Et personne ne devrait tirer un trait sur eux - quand ils bougent ils peuvent bouger étonnamNous avons travaillé dans un réseau de ce genre, avec des syndicats, des associations et d'autres militants, de toute l'Europe, pour bâtir l'euromarche au printemps dernier, et maintenant pour organiser une manifestation au sommet européen de Cardiff en juin prochain.

Oui, j'ai soutenu l'euromarche depuis le début. J'ai de bons rapports de travail avec Christophe Aguiton. Et bien sûr je soutiendrai la manifestation de Cardiff..

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