Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ALLEMAGNE

Naissance d'un nouveau mouvement social

· Inprecor n° 422, mars 1998 · p. 11-13 · 2 223 mots

Allemagne Syndicalisme

Par

Manuel Kellner

La première journée d'action contre le chômage au niveau fédéral a eu lieu le 5 février 1997. Son écho dans les médias était déjà très important avant même son déroulement.

-sion que les médias voulaient pro ElE CouvERTURE donnait l'impres mouvoir une mobilisation qui leur semblait très légitime.

Il y a peu de temps, le chancelier Helmut Kohl avait renoncé publiquement à sa promesse de « réduire le chômage de moitié d'ici l'an 2000 ». « Il était le dernier à y croire », ironisait à juste titre le président de l'IG Metall, Klaus Zwickel. Les nouveaux chiffres officiels du chômage pour le mois de janvier 1998 le situaient à 4,8 millions de personnes soit 12 % pour l'ensemble du pays et 20 % à l'est. Ce dernier taux confirme la montée vertigineuse du chômage en ex-RDA. Bien évidemment, les chiffres donnés par les syndicats et les associations d'aide sociale sont encore plus alarmants et se situent entre 7 et 8 millions.

Assurément, derrière la journée du 5 février se profile le mouvement des chômeurs en France. L'exemple français a joué un rôle encourageant et décisif. Il a été largement cité dans la presse avant, pendant et après la journée d'action. Il a représenté une grille de lecture pour faire les bilans et établir les comparaisons entre les formes de lutte.

L'appel à l'action a été lancé initialement par la Coordination des initiatives syndicales des Chômeurs, un bureau animé par 4 personnes à Bielefeld Financée principalement par l'IG Metall et l'IG Medien (syndicat des médias) et tolérée par le DGB, la confédération des syndicats, la coordination ne disposait que de très peu de moyens matériels. Néanmois, son appel a été d'abord soutenu par un certain nombre de syndicats du DGB, et puis finalement par la confédération dans son ensemble. Toutefois, ce soutien ne s'est pas traduit par une vraie mobilisation lors de la journée d'action. Ce sont surtout des faibles collectifs de chômeurs, des structures de lutte contre la dégradation des conditions sociales, quelques rares branches syndicales locales, quelques structures de syndicalistes chômouvement social meurs et des membres d'organisations politiques de gauche qui ont structuré la mobilisation. Dans certaines villes à l'ouest du pays et à Berlin, les collectifs pour les euromarches contre le chômage et l'exclusion ont également organisé l'initiative.

La participation aux actions a été très inégale selon les régions et les villes. Les chiffres variaient entre 30 000 (chiffre généralement donné par la presse bourgeoise) et 50 000. Dans la plupart des villes, l'appel a été suivi par quelques douzaines de personnes voire quelques centaines. La plus grande participation a été enregistrée à Berlin (5 000 personnes) et à Erfurt (capitale de Thüringen à l'est du pays). A l'ouest, c'est à Hambourg qu'il y a eu la plus grande participation (3 000 personnes). En revanche, seules quelques villes à l'est, donc en ex-RDA, ont atteint le chiffre des 1 000 participants.

insi, la journée d'action a été un suc-

\ cès évident, compte tenu de la situation de départ, de la grande faiblesse et la fragmentation du mouvement des chômeurs qui remontent au début des années 80. Les syndicats ont mis longtemps avant d'accepter d'intégrer des structures de chômeurs en leur sein. Il fallait même, à un moment donné, mener des batailles dans certaines centrales syndicales pour imposer l'acceptation de l'adhésion des chômeurs.

D'un autre côté la lutte de l'IG Metall et du syndicat des imprimeurs (aujourd'hui intégré dans le IG Medien) pour la réduction du temps de travail (RTT) en 1983-1985 était, entre autres, conçue comme une lutte contre le chômage et pour la création d'emplois. Toutefois, la victoire partielle qui en a découlé a ouvert la porte à l'acceptation de la flexibilité par le syndicat, et à l'abandon ultérieur de la bataille de la RTT sans réduction de salaire ; le conservatisme des appareils a rendu les syndicats incapables d'offrir un cadre d'accueil aux chômeurs et de leur proposer des initiatives. Ainsi, un espace existait en

----- photo credits and running heads -----

A

Page 12

dehors des syndicats pour la prise en charge de la question de l'exclusion.

A gauche, les Verts ont joué un rôle important dans la mise en place de structures autonomes extérieures aux syndicats. Loin d'être tournée vers la mobilisation et la participation au débat politique, l'activité de ces structures était surtout centrée sur l'assistance individuelle, l'information des chômeurs et parfois la sensibilisation de l'opinion publique. De son côté l'investissement de la gauche radicale dans la question du chômage est récent. Son action a consisté à construire des initiatives de chômeurs de base, autonomes politiquement et à vocation mobilisatrice.

Le gouvernement Kohl a réagi à la journée d'action avant même qu'elle ait eu lieu. Il déclara en effet la veille que son gouvernement comptait intensifier sa lutte contre le chômage de masse en se basant sur un nouveau programme au nom prometteur, « du travail pour tous ». Ce programme en réalité n'implique nullement la création d'emplois par des investissements publics, ni même le financement de la création d'emplois dans le secteur privé par subventions ou primes. En revanche, il accentue la politique gouvernementale des dernières années : une politique dirigée non pas contre le chômage, mais contre les chômeurs et les exclus.

Ce programme cherche à « inciter » les entrepreneurs à l'embauche, en accroissant le nombre de contrats de travail à bas salaire, dérogeant aux conventions collectives; pour favoriser l'embauche au niveau des communes, ces dernières sont appelées à mobiliser des sans-emplois pour des travaux communaux auxiliaires rémunérés sous forme d'un faible supplément à l'aide sociale (Sozialhilfe). Ces derniers perdront l'aide sociale s'ils n'acceptent pas de se soumettre à cette forme de servage moderne Les représentants des communes ont tout de suite répondu qu'ils n'ont absolument plus les moyens financiers pour des dépenses supplémentaires, puisque la majorité d'entre elles est au bord de la faillite.

A insi, il n'est pas surprenant qu'ur telle réaction ait eu un effet plut positif et donc moblisateur sur l'action annoncée. Car premièrement, elle a montré que même Helmut Kohl - connu pourtant pour sa fierté et son insensibilité à « la pression de la rue » — se sent forcé de répondre au mécontentement qui commence à voir le jour et à s'organiser Deuxièmement, le contenu de sa réponse improvisée n'a pu être perçu que comme une provocation : aggraver la situation des victimes du chômage en usant du prétexte de la lutter contre ce fléau, c'est bien entendu cracher à la figure des chômeurs et des exclus.

Parmi les raisons qui ont favorisé au dernier moment la mobilisation de rue, il y a des mesures récentes contre les chômeurs qui sont entrées en vigueur en début d'année. Depuis cette date, les allocations pour les chômeurs ne sont plus versées qu'une fois par mois (au lieu d'une fois tous les 15 jours comme jusqu'ici). La transition a été réalisée de façon désastreuse, créant des difficultés de trésorerie pour un grand nombre d'allocataires, qui ont dû attendre deux semaines supplémentaires avant de recevoir leur argent. Nombre d'entre eux ne savaient pas comment payer leur loyer ou comment se nourrir, et ont dû faire des démarches vers

Page 13

les bureaux d'embauche (Arbeitsämter, ASSEDIC) pour réclamer d'urgence le versement de sommes forfaitaires. Même un porte-parole officiel de l'association de droit public regroupant les Arbeitsämter (gérée de façon paritaire par des instances étatiques, les organisations patronales et les syndicats) a dit publiquement en annonçant la mesure, que nombre d'allocataires auront des problèmes, parce qu'une fraction croissante des chômeurs de longue durée ne dispose plus d'aucune réserve financière, ayant épuisé tout ce qu'il y avait pu avoir sur les livrets d'épargne. Plus grave encore, à la même date du 1er janvier 1998, est entrée en vigueur une nouvelle dégradation de la situation des chômeurs. Ils sont désormais forcés de prouver en permanence qu'ils cherchent activement un emploi, alors même qu'en principe, c'est la tâche des bureaux d'embauche de jouer le médiateur entre les chercheurs d'emplois et les employeurs potentiels. Sinon, ils ne sont plus considérés comme « à la recherche d'emploi » et ne reçoivent plus leur rémunération (allocation de chômage ordinaire (Arbeitslosengeld), ou réduite et sous condition de ressources (Arbeitslosenhilfe)). T ne faut pas oublier qu'il s'agit là des derniers maillons d'une chaîne ininterrompue de mesures chicanières contre les victimes du chômage et contre les exclus Les allocations avaient été réduites à plusieurs reprises, tant pour leur montant que pour leur durée de versement, avant que es gens ne tombent dans le « dernier filet » de la sécurité sociale, la Sozialhilfe (aide sociale). L'an dernier le gouvernement avait une fois de plus dégradé les règles dites de « supportabilité », en décrétant que tous ceux qui sont au chômage ont à accepter n'importe quel emploi offert à n'importe quelle rémunération, indépendamment de ce qu'ils ont gagné avant de se retrouver au chômage et de la profession qu'ils exerçaient.

En même temps, au niveau du débat politique public, les chômeurs, les exclus, les victimes de contrats de travail précaire à bas revenu et sans protection sociale — dans la grande majorité des femmes, dont le nombre s'accroît très vite - entendent chaque jour à la télévision ou lisent dans les journaux que le patronat n'est absolument pas satisfait. Au contraire, depuis quelques mois, le chef d'une des deux principales fédérations patronales, HansOlaf Henkel, critique ouvertement la politique du gouvernement Kohl en soulignant qu'il ne serait pas allé assez loin en matière de (contre-)réforme, de dérégulation et de flexibilisation, et que la situation concurrentielle de « 'Allemagne » (c'est-à-dire des grands trusts allemands) dans le cadre de la « mondialisation » ne serait pas aussi bonne que nécessaire. En même temps, ce patron des patrons appelle ses collègues à l'ouest à suivre le « bon exemple » d'un grand nombre de patrons à l'est qui dénoncent tout simplement les contrats et sortent du système des conventions collectives. On comprend donc qu'une partie importante du patronat veut une radicalisation sans merci de l'offensive patronale. Ils cherchent la confrontation avec un salariat jugé docile, car les directions syndicales sont expertes dans l'art d'aboyer très fort à chaque fois qu'elles prennent un coup tout en oubliant chaque fois de mordre. On sent qu'une partie importante du patronat veut en finir avec le « consensus social » qui est pourtant une des caractéristiques-clés du fameux « modèle allemand ». Il est instructif d'observer comment le gouvernement répond à des défis comme celui lancé par Henkel: Norbert Blüm, ministre du travail dans le cabinet Kohl, remplit toute une page dans le quotidien « Frankfurter Rundschau » où il énumère de façon arrogante la liste impressionnante des mesures anti-sociales prises depuis que la coalition conservatrice-libérale est arrivée au pouvoir en 1982, ainsi tous les cadeaux fiscaux aux patrons et aux riches, et toutes les mesures de dérégulation. Il lance aux patrons : « Eh bien, messieurs, à vous maintenant d'investir et de créer enfin des emplois ! » Mais le représentant du patronat ricane et répond : « Mais non, il faut en rajouter, mon petit ministre!» On peut comprendre que ce genre de dialogue finisse par désespérer les gens qui payent la note.

Le chômage de masse monte constamment. Pourtant il semble que nous soyons encore en période de croissance économique. Qu'est-ce qui va se passer lors de la prochaine phase récessive ? Très probablement elle coûtera un million d'emplois supplémentaires, et on arrivera à six millions de chômeurs — dans la république de Weimar, juste avant la prise de pouvoir par Hitler, il y en avait autant. En 1970, 8 sur 100 emplois étaient des emplois à temps partiel ; en 1997 17 sur 100. En grande majorité des emplois de femmes : ainsi en 1995 1,8 million de femmes avaient des emplois précaires, contre 774 000 collègues mâles. La croissance de la précarité et la montée du chômage sont l'effet combiné de la crise de structure du capitalisme, de l'offensive patronale et d'une politique consciente du gouvernement. En effet, le gouvernement Kohl a, sous prétexte de combattre le chômage, multiplié les incitations pour les embauches dites « de 620 Marks (de 520 à l'est) », limite jusqu'à laquelle les contrats de travail ne bénéticient d'aucune protection sociale. Et ce même gouvernement s'acharne même — sous prétexte d'économies budgétaires — à liquider des catégories entières d'emplois dits « ABM » créés par lui-même spécialement pour cacher le niveau réel du chômage, surtout dans les régions de l'ex-RDA.

es revendications et slogans des mani-

-festants du 5 février étaient en grande partie dirigés contre les dernières mesures mesquines du gouvernement. Mais il y avait aussi des slogans pour un revenu minimum de 1 500 Marks, pour une réduction radicale du temps de travail, contre le gouvernement Kohl en général, et des slogans amèrement ironiques de chômeurs réclamant le statut de déchets. Particulièrement importante est la décision de répéter l'action chaque début du mois, quand les chiffres officiels du chômage sont annoncés. Et ceci au moins jusqu'aux élections de septembre. Puisque la première action a fait connaître la mobilisation bien plus largement que tout appel, et que la décision de répéter les manifestations a été largement médiatisée, il est très probable qu'aux prochaines dates il y aura bien plus de gens qui se mobiliseront. •

----- photo credits and running heads -----

-

Une erreur sur cette page ?