Après l'annonce par le Premier ministre Jospin du déblocage d'un milliard de francs de crédits d'urgence pour les chômeurs, avec des cellules d'accueil mises en place rapidement dans toutes les villes, le mouvement d'auto-organisation des chômeurs a connu une phase d'enregistrement de ses premiers succès revendicatifs (même s'ils sont dérisoires en face des besoins réels) et de consolidation.
Dans plusieurs villes, des occupations de bâtiments publics ont continué. C'est notamment le cas d'un grand nombre d'actions visant les centres EDF (Electricité de France), en vue d'obtenir des garanties de non-coupure de courant aux usagers sans ressources. Ces actions sont très positives parce qu'elles permettent l'unité concrète, jusqu'ici pas très massive dans les diverses manifestations de janvier 1998, entre les chômeurs et les salariés solidaires. Ici ceux d'EDF avec leurs syndicats. Des avancées revendicatives ont parfois été obtenues, allant dans le sens d'un droit à l'énergie. D'autres mouvements de même type posent la question du droit aux soins dans les hôpitaux. Mais un peu partout, les quatre associations qui structurent le mouvement nationalement : Agir ensemble contre le chômage (AC !), comités de chômeurs CGT, Mouvement national des chômeurs et précaires (MNCP), Association pour l'emploi, l'information et la solidarité (APEIS), ressentent la nécessité de s'ancrer en profondeur dans le tissu local, de suivre les chômeurs qui s'inscrivent dans les cellules d'urgence, de les organiser.
L'actualité médiatique s'est donc modifiée. Le Premier ministre Jospin est parvenu à éviter une très grave crise de sa majorité parlementaire grâce à la conjonction de deux éléments :
• le premier est l'entrée en phase active de la campagne électorale pour les élections régionales (et cantonales) du 15 mars 1998. Jospin et la direction du PS ont clairement fait comprendre à leurs alliés turbulents (notamment le PCF et les Verts) qu'il convenait maintenant d'arrêter de s'« égayer » (selon l'expression utilisée) dans les manifestations de rue et de présenter un visage uni
• le deuxième est le vote début février 1998 à l'Assemblée nationale de la loi de réduction du temps de travail, qui prévoit le passage de la durée légale du travail La phase la plus aiguë de la crise sociale et politique posée en France par l'irruption des chômeurs est provisoirement contournée par le gouvernement de gauche. Mais le mouvement prépare une nouvelle journée de manifestation nationale le 7 mars. à 35h hebdomadaires au 1° janvier 2000 pour les entreprises du secteur privé de plus de 20 salariés (en 2002 pour celles de moins de 20).
Jospin est donc parvenu à reprendre pour le moment l'initiative politique sur la ligne qu'il s'était fixée : accompagner « socialement » la crise (loi des 35h) par des mesures « d'équilibre », apparemment à mi-chemin entre le libéralisme débridé sévissant dans le monde. alternative de rupture à gauche posée par la radicalité des mouvements sociaux, mais qui n'a pas encore pu trouver de canal d'expression politique cohérente, ni d'extension massive et unitaire des revendications à tout le
Mouvement des chômeurs salariat, notamment celui du secteur privé. Ces limites de la combativité d'ensemble et du niveau de conscience politique ont permis au PCF de s'aligner sans trop de crise interne sur le PS dans la mise en place de listes communes dans la plupart des régions, pour les premières élections-test après le changement de majorité, listes communes qui impliquent évidemment un devoir de solidarité avec le gouvernement et sa politique. Elles ont également débouché sur un vote à l'unanimité des députés de gauche de la loi des 35h, alors que celle-ci contient de très graves compromis avec les exigences du patronat (sur l'annualisation, la flexibilité), un patronat qui continue néanmoins à dénoncer violemment cette loi « autoritaire » et menace en représailles de rompre unilatéralement toutes les conventions collectives de branches professionnelles. Une grève a lieu sur ce point le 27 février dans le secteur bancaire. Unifier la classe ouvrière
Les quatre associations (AC !, comités CGT, MNCP, APEIS) proposent cependant de ne pas lâcher prise et de prendre une nouvelle initiative nationale le samedi 7 mars, à une semaine du scrutin régional, par des manifestations dans cinq villes : Marseille, Toulouse, Rennes, Nancy et Paris.
AC ! aurait souhaité une seule manifestation à Paris, mais la CGT a insisté pour la décentralisation, tout en ne signant pas par ailleurs, en tant que confédération, l'appel à manifester. Cette attitude de la CGT est le reflet des limites de la situation politique décrites ci-dessus (et des liens distendus mais maintenus avec le PCF), auxquelles s'ajoutent la volonté de la CGT de ne pas officialiser politiquement un cartel d'action (associations de chômeurs, associations pour les droits des femmes, pour le droit au logement, syndicats oppositionnels CFDT, FSU, SUD) dont elle serait la seule confédération syndicale, et qui de ce fait, serait porteur d'une dynamique de recomposition pour laquelle elle n'est pas prête. Ces manifestations du 7 mars sont dans leur préparation l'occasion :
• de débattre en profondeur et de formaliser les plates-formes revendicatives des chômeurs, sur l'indemnisation, les minimas sociaux : ressources pour les allocations, cotisations ou impôts, salaires minima et/ou assistance, incitation à l'emploi, concept « d'employabilité », etc.
• de faire le lien entre ces revendications et le projet de loi de « lutte contre l'exclusion sociale », qui est en cours d'élaboration accélérée au gouvernement, et qui devrait articuler des mesures sur le logement, la santé, l'emploi, l'éducation, l'accès aux services publics, etc., afin de lutter contre la grande pauvreté (ce projet était déjà dans les plans du précédent gouvernement, mais n'avait pu aboutir pour cause de dissolution) ;
• et enfin de lier de manière plus solide chômeurs, précaires, et salariés « actifs », notamment par des assemblées générales communes, des démonstrations symboliques (appelées « réquisitions d'emplois ») dans les services et l'industrie. De telles actions communes permettraient de rendre plus subversives les négociations très tendues qui commencent dans les branches ou les entreprises sur l'application de la loi des 35h, en indiquant les possibilités concrètes de créations d'emplois.
Le mouvement des chômeurs et précaires représente donc une chance de commencer à (réunifier la classe ouvrière, dans ses multiples dimensions..
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Un mouvement porteur par Dominique Mezzi de choix de société