Une visite Mait un tournant
que se vor
et qui pourrait bien n'être qu'une parenthèse
Par a visite de Jean Paul il à Cuba a été présentée comme un événement historique. Elle le fut réelle François Houtart* L ment sur le plan médiatiaue. Jean Paul II voulait en faire un tournant. Fidel Castro l'a transformé
Dans la cohérence de sa logique, Jean Paul Il estimant que le communisme est le principal adversaire de l'Église, vint à Cuba avec l'intention de contribuer à ébranler un de ses derniers fondements. A son retour à Rome, il déclara à un groupe de jeunes Polonais que ce voyage lui rappelait sa première visite en Pologne et qu'il aurait les mêmes conséquences. Le contenu de ses discours et de ses homélies confirma cette conviction, particulièrement son adresse aux évêques et au clergé dans la cathédrale de La Havane, le 25 janvier 1998. Sans doute le fit-il sur un ton modéré, qui contribua à l'atmosphère détendue de l'ensemble des manifestations religieuses, caractérisées par leur aspect festif. Mais c'est probablement parce qu'il jugeait que la fin du système socialiste à Cuba était proche. Son attitude contrasta avec celle adoptée au Nicaragua en 1983, lorsqu'estimant que le régime sandiniste était sur la voie du communisme, il fut particulièrement agressif et voulut mobiliser l'ensemble des catholiques pour éviter cette éventualité. La lecture polonaise du pape reste vraiment inchangée : lutter ouvertement contre le communisme quand c'est encore possible, créer avec lui un rapport de force quand ce dernier est au pouvoir et faire de l'Église un élément d'accélération de sa chute, dans les pays où elle dispose d'une base sociale suffisante. Dans une telle perspective, il n'y a guère de place pour les nuances. Penser que le sandinisme aurait pu établir un autre rapport entre la révolution socialiste et le christianisme, ne pouvait être que naïveté; envisager une évolution interne du régime cubain dans le cadre de la fidélité au socialisme ne peut être qu'illusion. Il n'y a qu'un seul remède, l'éradication totale. La raison d'une telle position est l'identification entre socialisme et athéisme. On la retrouve constamment dans les documents pontificaux, notamment ceux consacrés à la doctrine sociale de l'Église. Dans cette perspective, le marxisme, qui établit le lien entre socialisme et athéisme est en contradiction absolue avec la foi chrétienne. C'est le grand reproche que Jean Paul II, tout comme le cardinal Ratzinger, préfet de la congrégation pour la défense de la foi, font à la théologie de la libération. Cette dernière, disent-ils, inspirée dans sa démarche par une analyse marxiste de la société, ne peut déboucher que sur l'athéisme, ce qui signifie la destruction de toute démarche religieuse D'où l'incompatibilité radicale entre socialisme et christianisme. Cette attitude ne tient pas compte de deux choses. Tout d'abord la distinction à faire entre une méthode d'analyse sociale et une philosophie. Il est un fait que de nombreux utilisateurs de l'analyse marxiste n'en sont pas devenus athées pour autant, de même que beaucoup d'athées n'ont nullement une analyse marxiste de la société. Ensuite, même si dans bien des cas les régimes communistes ont fait de l'athéisme leur religion d'État, cela a été critiqué par de nombreux partis communistes, notamment en Amérique latine. A Cuba, l'État qui était athée jusqu'en 1991, se déclara laïc à partir de cette date et le parti communiste leva l'interdiction pour un croyant d'être compté parmi ses membres. Il est vrai qu'après 30 ans c'était bien tard et que bien des malentendus en découlèrent. Subversion d'une part et discrimination de l'autre en furent les résultats les plus visibles. Une autre faiblesse de la position adoptée par le pape lors de ce voyage, est la situation réelle de l'Église catholique dans la société cubaine. Celle-ci n'eut guère dans le passé de racines populaires, contrairement aux autres pays hispanophones du continent, en partie à cause de l'origine esclavagiste et socialement dualiste du pays et en partie parce qu'au cours du 19e siècle, le recrutement local du clergé fut sévèrement handicapé par le pouvoir colonial espagnol qui utilisa l'Église catholique comme un des instruments du pouvoir métropolitain. Le catholicisme était surtout identifié aux classes dominantes et moyennes et son ancrage social plus général était principalement dû à ses relations avec le pouvoir et à l'apport par ses rites religieux (baptême, enterrement) du seul accès possible à un statut social pour les classes subalternes. • François Houtart, chanoine, est pro-
La révolution cubaine affaiblit considérablement ces trois facteurs : immigration massive des clasfesseur émérite à l'Université de Louvain-la-Neuve. Il dirige le Centre se sociales qui formaient la base principale du public de l'Église et de ses institutions, fin de son rapTricontinental et les cahiers trimestriels port privilégié avec le pouvoir politique et entrée des classes populaires comme acteurs dans la sociéAlternatives Sud (5, av. Ste Gertrude, té. Rien de semblable au phénomène polonais et par conséquent (suite de l'article en page 34) 1348 Louvain-la-Neuve, Belgique).
(suite de la page 36) position de faiblesse de l'Église catholique, sauf dans un domaine, qui reste cependant relativement marginal : la possibilité de canaliser dans une expression symbolique de type religieux l'insatisfaction vis-à-vis du régime, de la part de classes sociales s'estimant lésées ou d'individus entrés en dissidence pour des raisons variées.
Fidel Castro, toujours aussi convaincu que la révolution cubaine constitue la voie la plus sérieuse et la solution la plus juste pour les sociétés du Sud comme pour l'orientation générale de l'humanité, accepta le risque politique d'une telle visite. Tout était réuni, disait-il dans une entrevue, pour qu'un soulèvement populaire puisse avoir lieu. Des centaines de milliers de personnes étaient réunies sur les places publiques de quatre des plus importantes villes du pays. Le service d'ordre n'était pas armé : il n'y avait pas un revolver. Les discours ne reflétaient pas les opinions du pouvoir et au contraire ils marquèrent à plusieurs reprises un désaccord. L'ensemble était retransmis par la radio et la télévision nationale et tout cela en présence de plus de trois mille journalistes étrangers. Le leader de la révolution eut toutes les raisons de se sentir satisfait. Les quatre journées de la visite se déroulèrent dans une atmosphère détendue et dans un ordre remarquable. Cuba fut à la une des media dans le monde entier et la télévision des États-Unis retransmit une image assez différente de celle qu'ils avaient l'habitude de présenter. L'embargo fut condamné par le pape à plusieurs reprises et avec force au moment de son départ.
En fait la préparation de cette visite fut longue et délicate: Chacun était bien conscient des enjeux. Le Saint-Siège, persuadé de la vulnérabilité du régime, désirait affirmer son désaccord avec le communisme dans ce qu'il considère comme un de ses derniers bastions et surtout renforcer l'Eglise locale pour la préparer à jouer un rôle clé dans la période de transition. Fidel Castro faisait le pari de prouver la gouvernabilité du pays. L'Église cubaine espérait en tirer avantage pour réclamer un espace social plus large pour son travail pastoral.
Si les travaux de préparation entre le Saint-Siege et le gouvernement cubain se déroulèrent sans incidents, il n'en fut pas de même avec l'Église locale. Cette dernière multiplia les requêtes, parfois maladroites, comme celle de moyens de transports en proportion démesurée par rapport aux besoins, ou la demande d'ouverture d'écoles catholiques, ce qui dans le contexte actuel et historique était impensable. Durant la visite, le discours musclé de l'archevêque de Santiago de Cuba, fut interprété par le gouvernement comme exprimant de fait la position de l'Église cubaine et ressenti comme un manque de respect à l'esprit de la visite du pape. En fait, il surprit tout le monde, y compris les autres évêques, dont certains, comme l'évêque de Camaguay, avaient exprimé une parole claire, mais tournée sur l'avenir plutôt que sur le passé. Plusieurs milliers de personnes quittèrent la place, sans doute par réaction et Raul Castro, le frère de Fidel, invita l'archevêque à rejoindre le centre-ville dans sa voiture, pour éviter tout incident.
Cinq jours avant la visite pontificale, Fidel Castro fit un long exposé à la télévision. Il consacra la première partie de ce dernier aux élections considérées comme une performance particulièrement positive, vu l'importance de la participation et du vote pour l'ensemble de la liste établie selon le processus de désignations des candidats par les organisations de base. L'autre moitié fut dédiée à la visite du pape. Le président fit d'abord un éloge de la personnalité de Jean Paul II, qu'il avait rencontré moins de deux ans auparavant à Rome. C'est, disait-il, un homme sportif, un intellectuel, un connaisseur des religions, ayant une expérience considérable des affaires du monde, un homme spirituel et de profonde conviction, une personne de grand courage physique. En privé d'ailleurs, Fidel Castro ne cache pas une certaine affection pour cet homme âgé, handicapé, mais qui continue à parcourir le monde. Pendant sa visite il se préoccupa vivement de sa santé.
Il expliqua clairement pourquoi le pape était anticommuniste. Né en Pologne où l'Eglise avait toujours pris la défense de l'identité nationale, il vécut l'expérience d'un socialisme imposé de l'extérieur, par l'Union soviétique, avec tous les caractères négatifs d'une doctrine étrangère. Il adopta donc des positions adverses au socialisme et même sans être d'accord avec lui, il faut comprendre ses raisons.
Fidel invita ensuite tous les Cubains, croyants et incroyants, à accueillir le pape comme un hôte du pays, avec courtoisie et chaleur. Le pape, ajouta-t-il, pourra dire tout ce qu'il voudra. Il demanda à tous de ne pas extérioriser un désaccord, si des discours ne correspondaient pas à leur opinion, de ne pas venir avec des banderoles inadéquates dans une manifestation
religieuse, de ne pas applaudir les dirigeants politiques qui y participeront. Il termina en annonçant qu'il assisterait lui-même à la messe sur la place de la Révolution. Fidel ouvrait brillamment la parenthèse.
Lors de son discours de bienvenue, il rappela quelques traits de l'histoire de l'ile et notamment la conquête et le génocide des Indiens, de même que l'esclavage et la longue guerre pour l'indépendance. Il fit aussi allusion à son enfance et aux établissements catholiques qu'il fréquenta et où les noirs brillaient par leur absence, malgré leur proportion dans la société cubaine. Le groupe catholique, formé surtout de personnes de la classe moyenne (l'ancienne d'avant la révolution et probablement aussi de nouveaux éléments, fruit de la révolution), eut, au cours de la visite, l'occasion de manifester ses sentiments. Chaque fois que le pape parlait de liberté, de droits de l'homme, de changement des structures sociales, les applaudissements étaient fournis. On eut l'impression qu'il s'agissait avant tout d'exprimer un soulagement, celui de pouvoir s'exprimer en public, dans les lieux mêmes où se déroulaient généralement les grand-messes du régime révolutionnaire. En effet, l'atmosphère restait festive et le cadre général des cérémonies, de même que la qualité des liturgies, de la musique (cubaine) et des chants y contribuaient fortement. Lors de l'écoulement des foules, alors que tous étaient mélangés, croyants et non-croyants, il n'y avait aucun signe, ni de revanche de la part des uns, ni d'hostilité de la part des autres. D'ailleurs les choses sont plus compliquées qu'on ne pourrait le croire à première vue à Cuba. Bien des responsables du parti ont des membres de leur famille qui sont croyants, catholiques ou protestants. La propre soeur de Fidel Castro, catholique convaincue, chantait dans le choeur de la messe de La Havane et elle avait visité 750 familles pour les inviter à participer à la cérémonie. Fidel en était très fier.
Il est vrai que pour des raisons multiples, à la fois à cause de leur appartenance sociale majoritaire (classes élevées et moyennes) et du caractère antireligieux de certaines mesures prises par les autorités durant longtemps, une grande partie des catholiques cubains vécurent douloureusement cette partie de leur histoire. La visite du pape prouva la cohérence de leurs idées, sans doute plus passéistes que prospectives peut-être aussi révélèrent une importance numérique plus grande que Avec un certain regain de religiosité dans la société cubaine, se manifestant dans tous les groupes religieux et surtout peutêtre dans la santeria (les cultes afro-cubains), le groupe catholique se diversifie un peu et s'ouvre sur un avenir qui ne serait pas nécessairement anti-révolutionnaire.
Le message que le pape leur laissa fut celui d'une lecture partiale de l'histoire cubaine, où la révolution devant être oubliée comme un mauvais souvenir. Il ne lui reconnaissait aucune valeur, car elle était athée. ouvrait les perspectives d'avenir sur une société chrétienne, guidée par la doctrine sociale de l'Eglise (qui prône une économie sociale de marché) et mettait en garde, surtout les jeunes, contre l'attraction de la consommation et les anti-valeurs du néolibéralisme capitaliste. Bref, non pas une véritable troisième voie, comme on le prétend parfois, mais un aménagement de l'économie de marché (capitaliste). Quant au socialisme, il est sans rémission et croire en une évolution interne, même après la guerre froide, constitue une coupable illusion.
Voilà pourquoi, les deux leaders, tout en se respectant mutuellement et observant les règles de l'hospitalité, s'opposaient sur le fond. Jean Paul II considérait
Fidel comme un des derniers tenants du communisme tant décrié et Fidel estimait que la doctrine sociale proposée par le pape était une utopie sans avenir. Pour bien delimiter le terrain Fidel affirmait dans son discours de réception que la
Révolution n'avait rien à se reprocher de son attitude vis-à-vis de la religion et le pape à son tour déclarait que l'Église à Cuba avait toujours bien agi. Peut-être qu'une reconnaissance d'erreurs de part et d'autre aurait contribué à un dialogue.
Il est vrai que la position de Jean Paul II, bien connue et très cohérente dans sa logique interne, ne laissait guère de place à une telle éventualité.
Pour Fidel, par contre, qui s'exprima à plusieurs reprises sur la religion, et notamment dans sa longue entrevue avec Frei Betto, le religieux dominicain brésilien, l'attitude était beaucoup plus nuancée et même ouverte sur un avenir différent. L'occasion fut perdue. l'avenir est difficile à prévoir, mais il est probable qu'il ne débouchera pas sur de grands changements. L'Église locale ne recevra pas tout l'espace qu'elle avait demandé, sauf peut-être sur des points relativement mineurs. Quelques prisonniers seront sans doute libérés à terme, comme courtoisie vis-à-vis de la qualité de l'hôte qui le demanda. Les Etats-Unis ne lèveront pas l'embargo, même s'ils l'allègent quelque peu dans les mois qui viennent. La révolution cubaine poursuivra son rythme de changement interne tel qu'il avait été pensé et seul l'avenir dira si les conditions internes et les pressions externes lui permettront de mener à bien cette entreprise. Ce ne sera certainement pas avec l'appui des porte-parole officiels de l'Église catholique.
Quelques jours après la visite, Fide
Castro s'adressa à la télévision au peuple cubain. Il le félicita pour son esprit civique et pour la manière dont il avait reçu le pape. Il remercia tous ceux qui avaient contribué au succès de cette visite. Il ne dit pas un mot de l'Église locale. Avec dignité et satisfaction, Fidel ferma la parenthèse