A propos au
Par Livio MAITAN es « essais sur le communisme chinoi - et le socialisme réel » — pour reprendr le sous-titre de L'intellectuel, l'État et la révolution — constituent une contribution majeure de Roland Lew à la compréhension des événements qui ont marqué l'histoire de la Chine au XX* siècle*
Il faudrait beaucoup plus qu'un article pour aborder d'une façon exhaustive toutes les questions soulevées en connaissance de cause par l'auteur. Nous nous limiterons à indiquer ici les principaux thèmes en y ajoutant quelques considérations de notre part.
Le premier chapitre vise à établir une continuité, disons-le tout de suite, relative entre les intellectuels de la Chine millénaire et ceux de la génération émergée autour de la révolution de 1911 et du mouvement du Quatre Mai 1919. On a beaucoup discuté dans le passé et on continue à discuter sur les structures socio-économiques historiques de la Chine de même que sur le mode de production asiatique. Pour sa part, Lew souligne que « jusque vers les années 1890 », les intellectuels chinois, « participent encore pleinement des structures traditionnelles et même du cadre mandarinal ». Et il ajoute : « Ils ne sont pas la partie pensante de la classe dominante, ils sont la classe dominante elle-même » (p. 11). C'est la pénétration impérialiste croissante qui détermine une transformationchez les intellectuels : « Toujours issu des couches privilégiées de la gentry, ce groupe prend des distances à l'égard du régime, tout en maintenant l'espoir d'une réforme en douceur de la société ». Une continuité relative
Lew esquisse des portraits d'intellectuels parmi les plus connus de l'époque, dont celui de Chen Duxiu, principal dirigeant du Parti communiste après sa fondation et lors de la révolution de 1925-27 et du mouvement trotskyste par la suite. Au fur et à mesure que l'ancien régime est déchiré par une crise généralisée, des intellectuels se détachent de leur milieu d'origine, s'engagent activement dans le mouvement nationaliste anti-impérialiste et finalement deviennent dirigeants ou cadres du Parti communiste. En d'autres termes, pour reprendre les mots d'un sous-titre du livre, ils parcourrent le chemin « de l'intellectuel moderne au militant communiste ». C'est en partant de cette constatation, donc, qu'on peut saisir une continuité, répétons-le, relative, entre le rôle du mandarinat traditionnel et celui de la bureaucratie dirigeante du Parti communiste et de l'État issu de la victoire de 1949.
Rappelons qu'une telle continuité avait été évoquée aussi par Etienne Balazs dans son livre magistral : « Si on survole l'histoire millénaire de la société chinoise, on est frappé par la constance, la stabilité, la persévérance d'un phénomène que je voudrais appeler le fonctionnarisme et dont l'expression la plus visible est la continuité ininterrompue d'une classe dirigeante de fonctionnaires lettrés (...) Bien des traits de la Chine populaire nous rappellent l'ancien régime impérial : primauté de l'État et de la classe des fonctionnaires privilégiés- dans cette perspective, la bureaucratie du Parti serait le pendant du mandarinat » avait-il écrit (1). Lew ne se limite pas à revenir sur cette analogie : il analyse la composition et la dynamique des forces sociales tout au long des années vingt et de la guerre révolutionnaire, de même que dans la période post-révolutionnaire, et c'est sur cette base qu'il tire ses conclusions.
Il souligne tout d'abord que la classe ouvrière tait preuve dans les années vingt d'une « vitalité certaine » et il ajoute : « Les ouvriers chinois, à l'instar de leurs homologues russes du début du siècle, ont franchi plus de chemin en moins d'une génération que la paysannerie en des siècles d'existence campagnarde » (p.51). Mais leur poids spécifique
Rotant LEW L'INTELLECTUEL, L'ÉTAT ET LA RÉVOLUTION Essais sur le communisme chinois L'HOMME ET LÁ SOCIÉTÉ r:Hirmattan social reste extrèmement limité : « La défaite de 1927 découle aussi des limites objectives du potentiel ouvrier » — écrit-il, sans oublier pour autant les erreurs du Parti communiste et de ses conseillers soviétiques. C'est, d'ailleurs, la classe ouvrière qui paie le plus durement le prix politique et organisationnel de cette défaite et, par la suite, de la désagrégation socio-économique provoquée dans les années trente par la guerre et l'invasion japonaise. Il est vrai que dans les années quarante, avant 1949, elle fera de nouveau preuve de maturité et de combativité y compris en arrachant des conquêtes partielles, mais elle se trouvera quand même « en dehors du processus révolutionnaire » (p.52).
Ce fait indéniable avait provoqué dans l'après 1949 de vives discussions sur la question de savoir si la paysannerie pourrait jouer le rôle de force motrice principale de la révolution dans des conditions spécifiques données. Nous avions répondu à l'époque qu'en Chine la paysannerie avait effectivement opéré comme force subversive contre l'ancien régime, dont les classes dominantes bourgeoises ou prébourgeoises, intrinsèquement faibles, avaient été affaiblies davantage par la guerre et l'aggravation de leurs contradictions internes. Nous avions souligné plus particulièrement qu'en 1946-47 ce fut une nouvelle puissante montée du mouvement paysan qui détermina dans une très large mesure la décision de la direction maoiste de se fixer désormais comme objectif le renversement de l'ancien régime (2). Mais nous avions expliqué en * Roland Lew. L'intellectuel. /'État et la révolution, essais sur le communisme chinois et le socialisme réel, L'Harmattan, Paris 1997, 349 pages, 180 francs. 1. Etienne Balazs, La bureaucratie céleste, Gallimard, Paris1968, pp.18 et 216. 2. Apparemment Lew donne à ces mouvements moins d'importance que nous n'en avons donnée à l'époque sur la base de différentes sources dont le livre de Jack Belden . La Chine ébranle le monde, Gallimard, Paris 1951.
même temps que la victoire révolutionnaire n'avait été possible, en dernière instance, qu'en vertu du rôle de direction joué par une organisation politico-militaire qui, tout en ayant une très large influence dans la paysannerie, n'était pas un parti paysan, mais un parti issu du mouvement ouvrier et se réclamant — à sa manière — du mouvement communiste international et du socialisme
Sans contredire, du moins à notre avis, une telle interprétation, Lew met l'accent, pour ainsi dire, sur une relativisation des liens du Parti communiste avec les masses paysannes. Selon lui, « la paysannerie chinoise du XXe siècle n'est guère différente de celle des siècles passés et ne maniteste aucune propension à moderniser le pays » et tout en étant « en ébullition » a « les regards tournés vers le "bon vieux temps" » (pp.53-54). En d'autres termes, elle est poussée à se révolter par des conditions d'existence de plus en plus
Dosters du POC • Shanghal em 1927 misérables, mais est incapable d'esquisser par elle-même une alternative socio-économique et politique à l'ancien régime (3). Lew est explicite à ce sujet. En revenant sur le choix stratégique de Mao après la défaite de 1927 et l'adoption de la « ligne de masse » il écrit : « Le parti s'adresse, non point à des classes parties prenantes de ses buts, mais à des masses étrangères à son dessein d'industrialisation urbaine, à son projet de changement d'ensemble de la societé ». De surcroît, explique-t-il, les maoistes organisent dans les campagnes des cadres et des militants souvent marginaux et, ne fût-ce qu'à la suite des vicissitudes politico-militaires, l'enracinement social du parti reste précaire (4). L'« Etat laborieusement constitué dans le soviet du Jiangxi, État mobile, qui doit en outre, après 1934, émigrer à des milliers de kilomètres plus au nord », est lui aussi fragile (p.64). En fait, même une opération, essentielle pour les batailles ultérieures, comme la "Longue marche" , Issue d'une défaite et correspondant à une nécessité militaire et organisationnelle, n'était pas non plus de nature à consolider l'enracinement social. Substitutisme socio-politique
C'est dans un tel contexte qu'à partir de 1927 et tout au long des années trente et quarante se produit à l'échelle de Chine un phénomène majeur : « la relative autonomisation d'un petit milieu social, l'intelligentsia radicale, par rapport à des classes qui, si elles étaient agissantes se conduiraient en maîtres : la bourgeoisie ou le prolétariat (...). C'est le parti autonomisé qui domine : c'est pour une bonne part la couche sociale des intellectuels radicalisés qui s'autonomise par rapport aux classes. C'est alors un véritable processus de substitution sociale qui est à l'oeuvre » (pp. 59 et 63). Le Parti communiste devient l'instrument nécessaire de cette substitution sociale, « le véritable maître d'oeuvre de la révolution, le véritable maître tout court et l'incarnation du but final et des moyens stratégiques pour y parvenir » (p.71) (5).
Cette substitution socio-politique s'étend à la phase cruciale pour le renversement du régime du Kuomintang et à l'après 1949. Lew souligne à juste titre un trait marquant du processus lorsqu'il écrit que « l'essentiel est joué avant 1949 » (p.180). En effet, comme nous l'avons nous-mêmes mentionné à plusieurs occasions, à la fin de la Deuxième guerre mondiale les armées révolutionnaires occupaient déjà des vastes zones du pays (90 à 100 millions d'habitants). Par la force des choses, les communistes géraient donc un pouvoir, des institutions socio-politiques En combinant des méthodes et conceptions issues de leur propre expérience et des méthodes et conceptions propres du mouvement international sous l'hégémonie stalinienne, ils ne pouvaient qu'institutionnaliser leur pratique substitutiste. En partant des bases conquises auparavant, la généralisation de cette pratique à l'échelle du pays allait de soi (bien que non sans des problèmes multiples). Lew rappelle les vicissitudes de la politique menée vers les paysans après 1949. Il souligne en même temps les efforts pour gagner au parti des couches ouvrières : « l'ouvrier, comme élément moteur de la machine industrielle, sera valorisé » -ajoute-t-il. Mais il n'est jamais question de construire, à différents niveaux, des institutions démocratiques révolutionnaires permettant à la classe ouvrière de devenir,
Débat comme le dit Lew, « une classe pour soi, au sens fort du terme », c'est-à-dire de jouer effectivement le rôle hégémonique qui lui appartiendrait dans une société construisant le socialisme. A plus forte raison, le substitutisme a continué a prévaloir dans les rapports avec la paysannerie : « une élite réduite dirigeant un vaste corps paysan étranger au projet urbain, modernisateur, industrialiste, projet compris et porté seulement par l'élite, voilà la matrice du socialisme réel en acte » (p. 182).
Ajoutons que même un épisode capital de la phase post-révolutionnaire comme la "révolution culturelle" (les guillemets sont désormais d'usage courant) a été, en dernière analyse, marqué par le substitutisme. Nous ne revenons pas sur les aspects contradictoires qu'il était possible de saisir dès le début (6). Dans l'optique de Mao, il s'agissait de provoquer une autoréforme des structures bureaucratiques. Pour la réaliser, contre la résistance des milieux les plus conservateurs, un appel à des mobilisations de masse s'était avéré nécessaire. Mais cet appel a été doublement conditionné. Tout d'abord, le noyau central autour de Mao est resté « au poste de commandement » sans aucun contrôle démocratique Deuxièmement, le projet du Grand Timonier était de s'appuyer non sur les couches sociales fondamentales, mais sur des masses de jeunes, surtout des étudiants, qu'on supposait plus disponibles à 3. En se référant plus généralement à l'histoire de la Chine, Lew note que « la majorité des émeutes paysannes visent moins les propriétaires fonciers que les collecteurs d'impôts. représentant l'Etat » (p.99). 4. En se référant à 1927, il parle, entre autres, d'une « cassure », d'une « non-rencontre entre les villes et les campagnes » et, en ce qui concerne 1928-29, il affirme que « les maigres troupes communistes » sous l'autorité de Mao, « sont constituées de marginaux du monde rural (...) tenus en main non sans peine par une poignée de cadres communistes venus des villes » (pp.174175). Dans un chapitre précédent il avait écrit : « Les premières armées communistes à la campagne, peu nombreuses au départ des années 1928-1929, se composent moins de paysans que de membres de la lumpen-paysannerie encadrés vaille que vaille par les quelques cadres urbains encore disponibles » (p.62). 5. Cette conception du rôle absolument hégémonique du parti reste l'axe central de l'idéologie officielle presque vingt après l'adoption du cours nouveau 6. Sur la "révolution culturelle" on peut se reporter aux textes du IX° congrès de la IVe Internationale (Quatrième Internationale, mai 1969) et à notre livre Le parti, l'armée et les masses dans la révolution culturelle chinoise, Paris, Maspero, 1971.
Débat des manipulations idéologiques et dont la mobilisation aurait eu moins d'effets sur l'activité économique du pays. L'appel à des couches ouvrières n'est survenu que plus tard, dans un cadre et avec des intentions bien délimités et à l'adresse de secteurs sélectionnés. Qui plus est, aussitôt que des débordements se sont produits, notamment dans des milieux ouvriers, à Shanghai et ailleurs, des actions répressives ont été vite lancées, au besoin par des interventions de l'Armée, qui en 1967 et 1968 devenait le rempart principal du régime.
En reprenant une caractérisation de l'après-Mao utilisée par d'autres, Lew écrit : « Le Thermidor chinois, comme son prédécesseur français, signifie l'institutionnalisation du pouvoir après des phases révolutionnaires ou convulsives et la consolidation du régime contre les aspirations populaires. L'aspect de revanche sociale, le désir d'en découdre avec les déclassés - une sorte de lumpen prolétariat- mobilisés et manipulés par les maoistes pendant la Révolution culturelle, tout cela caractérise les thermidoriens chinois de l'après-Mao » (p.157). Nous n'allons pas reprendre ici les vieux débats des années vingt et trente en URSS sur la pertinence du concept de Thermidor. Deux considérations nous paraissent toutefois nécessaires.
Premièrement, le processus de bureaucratisation n'a pas comporté en Chine les mêmes fractures ou les mêmes ruptures de continuité qu'en Union Soviétique (ni des déchirements comparables au sein du groupe dirigeant), il a été plus évolutif. Cela a été le résultat des modes de construction et de direction du parti adoptés déjà au cours de la guerre révolutionnaire — en partie au moins sous l'influence du stalinisme — et surtout du fait que, comme nous l'avons dit, des institutions bureaucratiques avaient été mises sur pied, dans une assez large mesure, dans les régions libérées avant 1949 Deuxièmement, au fur et à mesure qu'après la conquête du pouvoir se développe une société de transition bureaucratisée, on ne peut plus utiliser comme avant le concept de substitutisme social : il faut, tout au moins, le faire dans une acception différente. En matière d'idéologie officielle, le concept est toujours pertinent puisque les dirigeants du parti et de l'État prétendent jouer le rôle de force motrice dans la construction du socialisme au nom d'ouvriers et de paysans qui sont privés de tout pouvoir de direction et de gestion démocratique. En fait, ils s'érigent en nouvelle couche dominante qui, tout en étant pas une classe au sens strict du terme, non seulement détient le pouvoir, mais jouit aussi de privilèges sociaux croissants. Leur but principal est désormais le maintien d'un système politique garantissant leur hégémonie et leur condition privilégiée. Dans ce sens, par rapport aussi bien aux intellectuels du mandarinat historique qu'aux intellectuels révolutionnaires des années vingt et trente, un changement substantiel s'est produit (ce qui n'interdit pas, bien entendu, de saisir des analogies partielles ou relatives).
Restauration du capitalisme ?
Pour en venir à la Chine actuelle, nous avons polémiqué à plusieurs reprises avec des articles de Lew dans la mesure ou il semblait tirer la conclusion que le capitalisme a été déjà restauré. Dans son livre, il va dans le même sens, tout en utilisant des formules prudentes. Selon lui, la
Chine est « un pays en grande partie remodelé par l'action d'un capitalisme mal articulé, aux formes hybrides et d'ailleurs largement sous tutelle bureaucratique (de l'État ou des régions) (...) La Chine "socialiste" s'est avancée loin dans la voie de l'abandon du socialisme réel et dans le passage d'un système économique à un autre. Plus loin sans doute que la Russie qui prétend pourtant marcher à bonne vitesse vers le capitalisme » (pp.242-
243).
C'est surtout cette dernière appréciation qui nous permet d'éclairer notre divergence. A la différence de Lew, nous estimons qu'en Russie la restauration du capitalisme - bien entendu sous des formes très peu classiques sous tous les angles - a eu effectivemnt lieu sous le régime de Eltsine alors que la Chine, malgré les transformations très profondes qu'elle a connues, reste une société de transition bureaucratisée. Nous tirons ces conclusions sur la base des trois critères que, selon nous, il faut appliquer conjointement pour aborder de tels problèmes, c'est-à-dire un critère politique (quelle est la nature des institutions politiques ?), un critère économique (quels sont les rapports de production et les mécanismes d'accumulation ?) et un critère social (est-ce qu'existent des couches sociales bourgeoises qui soient les bénéficiaires principales du processus d'accumulation ?).
Nous ne revenons pas sur les analyses que nous avons déjà développées, en nous limitant à un bref commentaire sur des textes parus après l'écriture de notre dernier article (7).
Dans une récente analyse des « diverses formes de propriété publique », Li Ji inclut parmi ces formes publiques le « système d'actions sur le capital », le « système de coopération par actions » et les « fonds sociaux ». Il explique, à propos de la premiére catégorie, que « les parties de la société souscrivent volontairement à des actions et assument elles-mêmes pertes et profits » et, en ce qui concerne la deuxième, que « tous les ouvriers et les employés sont des actionnaires, combinant la coopération par le capital et la coopération par le travail (...) une certaine proportion de biens est réservée à la collectivité des employés et des ouvriers (...) les profits après taxatation sont distribués principalement selon le principe "à chacun selon son travail" tout en combinant la distribution des dividendes ». Quand aux fonds sociaux, l'auteur écrit qu'« ils n'appartiennent pas à l'État, ni à l'entreprise, ni au particulier, mais à des membres reconnus et habilités par la société » (8). Que, par des déchirements successifs d'un tissu ainsi projeté, une accumulation privée embryonnaire puisse se développer, voilà une hypothèses qui n'a rien d'arbitraire. L'économiste Dong Furen fait un commentaire qui se veut rassurant en esquissant « une combinaison de la propriété publique avec la propriété des particuliers qui permettrait de former une propriété mixte ». Justement une telle combinaison pourrait ouvrir la voie à une accumulation capitaliste plus importante que celle qui se produit à l'heure actuelle (9). 7. Inprecor n° 419, décembre 1997. 8. Beijing Information , 5 janvier 1998 9. Ibid.
Des tendances analogues pourraient se développer dans ces entreprises rurales dont le poids dans l'économie du pays est allé croissant (en 1996, 60% de l'économie des campagnes et 30% du PIB). « Leurs [des entreprises rurales] capitaux proviennent de la population (...) Elles sont des entités ayant une autonomie financière et sont responsables de leurs gains et de leurs profits (...) elles participent à la concurrence du marché » (10). Plus généralement, des processus de privatisation et d'accumulation capitaliste pourraient se dessiner dans le secteur collectif, celui des villes y compris. Dans les campagnes, une telle tendance pourrait s'affirmer davantage tout simplement parce que la prédominance de formes de gestion au niveau familial a effacé toute structure du type collectiviste et que les différenciations au sein de la paysannerie se sont accrues.
Finalement, quel serait le résultat de cette création de sociétés par actions qui est envisagée dans le but de résoudre la crise des grandes entreprises d'État (11) ? Comme nous l'avons dit dans l'article susmentionné, si les actions peuvent être possédées aussi bien par des collectivités que par des individus et, dans une moindre mesure, par ceux qui travaillent dans les entreprises concernées, ceux qui disposent de ressources plus importantes et/ou de positions de contrôle dans les appareils politiques ou économiques, outre les investisseurs étrangers, seront inévitablement favorisés. Dans ce cas, des embryons d'une véritable classe bourgeoise commenceraient à se former dans ce secteur aussi
Face aux processus en cours depuis la fin des années soixante-dix, les dirigeants du parti ont continué, sur le terrain idéologique, à se placer dans l'optique de la couche dominante d'une société de transition bureaucratisée, tout en introduisant des rectifications (dont le concept d' « économie socialiste de marché »). Il s'agit, si l'on veut, d'un cas extrême de conscience mystifiée. Un socle idélogique commun pourrait recéler - c'est une hypothèse que nous avançons sans disposer d'éléments factuels — deux différents projets ou deux différentes "sensibilités" Pour les uns, le but plus ou moins consciemment conçu serait effectivement de transborder le pays vers le capitalisme et le maintien d'une référence "socialiste" ne serait dicté que par des raisons de pédagogie politique, voire d'opportunisme tactique. Pour d'autres, ce serait un nouvel avatar du substitutisme : la couche dominante devrait assumer la tâche historique de construire ce que le capitalisme a construit dans d'autres pays et à l'échelle mondiale, comme précondition d'une édification du socialisme à des échéances qu'on ne saurait définir, mais en tout cas très lointaines. Le maintien de structures politiques fondées sur l'hégémonie absolue du Parti communiste serait la condition sine qua non de la réussite de l'opération. Un bilan historique plus général
A plusieurs reprises, Lew pose à juste titre la question de savoir pourquoi les tentatives de construire des sociétés non-capitalistes, qui ont marqué l'histoire de notre siècle, se sont soldées par des échecs. On ne peut qu'être d'accord avec lui lorsque, en se référant à la Chine, mais en esquissant en même temps une généralisation, il écrit : « La capacité du monde ouvrier à former une véritable "classe pour soi", au sens fort du terme, capable donc de manifester à la fois une autoconscience et une autopratique prolétarienne, reste l'une des grandes énigmes de notre temps » (p. 154) (12). Il a également raison de souligner l'inexistence ou presque, aussi bien en Russie qu'en Chine, des « préconditions nécessaires à l'avènement du socialisme » selon Marx, c'est-à-dire non seulement un pays industriellement developpé, mais aussi « un prolétariat nombreux, préparé par le procès industriel à la coopération sociale et à la maîtrise de la vie industrielle et du pays, un prolétariat en outre aguerri par sa longue et difficile lutte de libération » (p. 78). En ce qui concerne plus particulièrement la Chine des années vingt, il rappelle que « l'industrie moderne était récente et d'ampleur limitée », « le monde ouvrier était encore embryonnaire et fragmenté » et la conscience de classe également limitée : « le projet révolutionnaire, l'exigence révolutionnaire surgissent avant que n'émergent véritablement les forces sociales de la révolution. L'espace politique vient avant le champ social » (p. 172-173). De ces analyses il ne tire pas la conclusion que tirent certains exmarxistes répentis selon lesquels Kautsky et les menchéviks auraient eu raison contre les bolchéviks. En effet, dans le contexte de 1917 en Russie et de la moitié des années vingt en Chine, il était
Débat inconcevable que des révolutionnaires ne s'efforcent pas d'exploiter à l'avantage des exploités une crise révolutionnaire bien réelle et, en se plaçant dans une perspective attentiste, acceptent comme historiquement nécessaires une recomposition des forces adverses et une reconsolidation du système qui de toute façon n'aurait été possible que par l'instauration d'un régime autoritaire tout à tait régressif.
Toujours est-il que l'immaturité des conditions nécessaires à une édification socialiste ne saurait être niée et l'expérience en a montré toutes les conséquences négatives. Mais Lew pose une question encore plus générale. Il parle de « faiblesses patentes » de la classe ouvrière non seulement dans des pays arriérés mais aussi en Europe et en Amérique du Nord : « La classe ouvrière est loin d'être solideBrichehri ment établie; son esprit de révolte n'en fait pas nécessairement un groupe révolutionnaire. De plus, l'ouvrier se met facilement sous la tutelle des chefs socialistes qui sont le plus souvent des intellectuels ou des bourgeois radicalisés qui ont leur propre vision du socialisme, leurs propres motivations, et tout simplement leurs propres intérêts » (p.279). Voilà une problématique qui reste cruciale et sur laquelle, aujourd'hui plus que jamais, les marxistes révolutionnaires doivent stimuler la réflexion critique du mouvement ouvrier. 10. Beijing Information, 17 novembre 1997. 11. A la fin de septembre 1997, 46,7% des entreprises industrielles d'État étaient déficitaires (Beijing Information, 26 janvier 1998). 12. Remarquons que, selon, Lew c'est dans I'« espérance en une autonomie plus large de maints secteurs de la population chinoise, des villes surtout », que réside la continuité de la pensée et de l'action de Chen Duxiu (p.33).
Débat
Avant de conclure, encore deux remarques. Lew explique que « la défaite du socialisme réel est contenue dans cette compétition où il n'est pas maître des règles du jeu » et ajoute : « On défie le capitalisme sur le marché mondial, alors que le marché n'existe pas chez soi ou à peine. En quelque sorte l'adversaire est aussi l'arbitre. » (p.269). Ces formulations — que l'auteur nous excuse — ne sont pas claires. Est-ce qu'elles impliquent qu'une compétition sur le terrain économique - non nécessairement dans le cadre des règles de concurrence imposées par le marché mondial capitaliste — était en soi a rejeter ? Est-ce que les performances d'une économie de transition allant vers le socialisme ne peuvent pas constituer, en principe, l'un des critères pour juger de la viabilité et, en tin de compte, de la supériorité d'un système ? Est-ce que l'approche qui est suggérée ici, ne comporte une sous-estimation des contradictions intrinsèques d'une société bureaucra-tisée ?
Deuxième remarque : Lew utilise assez largement le concept de « modernité / modernisation » en s'exposant au risque d'acceptions assez disparates. Lui-même admet d'ailleurs, que « la modernité n'est pas facile à définir, mais sa présence est immense, envahissante, écrasante parfois, tout au cours du XX siècle : progressivement, rien ni personne ne lui échappe » (p.267). Plus loin, il écrit : « L'irruption des masses sur la scène de l'histoire, c'est indéniablement l'autre grande figure de la modernité, celle qui traverse les deux siècles qui vont de la Révolution française à notre époque (...) Ce sont surtout les formes de la modernité au XX* siècle qui fixent la place du socialisme réel comme expérience concrète, le mettent dans son cadre, en montrent les limites » (pp. 276 et 284). C'est peut-être notre faute, mais la fonction interprétative d'une notion si vague ne nous paraît pas évidente.
4 mars 1998