Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

INDONÉSIE

Causes et conséquences de la crise

· Inprecor n° 425, juin 1998 · p. 9-10 · 1 593 mots

Philippines et Asie du Sud-Est Économie mondiale Syndicalisme États-Unis

d'organiser sur le terrain et les gens le voient. Le gouvernement sait que nous avons la capacité d'organiser les masses contre le régime • Quelle est la possibilité de changement tant que les militaires restent forts et que le régime continue de bénéficier du soutien des gouvernements impérialistes, tel celui des États-Unis ? B. S. :Les gouvernements impérialistes, tel celui des USA, ont leur intérêts propres : ils ont besoin d'un gouvernement plus démocratique en Indonésie. A cause du népotisme et des monopoles contrôlés par Suharto, la dictature ne peut garantir les réformes libérales marchandes que les États-Unis désirent. Alors nous avons pour l'instant des intérêts communs en nous opposant à ce régime corrompu.

Bien sûr nous ne'attandons pas que les USA agissent. Nous ne nous limitons pas seulement à vouloir chasser Suharto. Même après Suharto nous aurons à faire face au néolibéralisme.

La lutte pour la démocratie, ce n'est pas quelque chose qui peut s'arrêter du jour au lendemain. Indépendamment de qui sera élu président en mars, la crise économique va se poursuivre et s'aggraver. Le gouvernement devra faire face à plus de mécontentement social. Ce genre de conditions a été le facteur de la chute des dictatures dans le monde entier. • Mais comment défaire les militaires ? B. S. : Je crois que devant les mobilisations massives contre le régime, les militaires vont se diviser. Donc une nouvelle fois la question posée est celle du renforcement des organisations des travailleurs et des déshérités. Les travailleurs ont le pouvoir économique potentiel, leur organisation est donc prioritaire pour le PRD.

par Eric Toussaint* vant que n'éclate la crise, 50 millions

• d'Indonésiens vivaient en-dessous du seuil de pauvreté absolue, c'est-à-dire qu'ils avaient un revenu inférieur à un dollar par jour (1).

Le drame social. Depuis l'éclatement de la crise asiatique en 1997, cinq millions d'Indonésiens ont perdu leur emploi dans le seul secteur industriel (la population totale s'élève à 203 millions). Pour prendre la mesure de ce que cela signifie, il faut prendre en compte qu'une personne qui a un emploi en fait vivre directement plusieurs. La monnaie nationale, le rupiah, a perdu 70 % de sa valeur face au dollar. En conséquence, les prix intérieurs ont grimpé sans que les revenus des masses laborieuses suivent : leurs revenus réels ont chuté de 50% (2). Les personnes endettées doivent aujourd'hui verser 50 % de taux d'intérêt annuel. Autant dire qu'elles sont étranglées. Les petits et moyens producteurs ou commerçants qui voudraient emprunter pour maintenir leur entreprise à flot ne sont pas en mesure de verser 50 % de taux d'intérêt.

Absence de droits pour les travailleurs. Il n'y a aucun syndicat indépendant légal en Indonésie, pas de véritable

Causes

et conséquences

de la crise

droit d'association, encore moins de droit à la grève. En Indonésie n'existe qu'un syndicat officiel, le FPSI. C'est le seul à être reconnu par le ministère de la main -d'œuvre.

Il existe quelques syndicats indépendants illégaux dont le principal, le Syndicat indonésien pour la prospérité, a été systématiquement réprimé à partir de 1994. Le 29 juillet 1997, 26 cadres de ce syndicat ont été emprisonnés alors qu'ils tenaient une réunion de travail. Le dirigeant principal est actuellement traduit en justice pour des faits qui remontent à 1995-1996. Il lui est reproché d'avoir appelé à une démocratisation, à l'indépendance de Timorest et à traduire le dictateur Suharto devant un tribunal (3). Dans certaines provinces, les travailleurs sont encore payés en nature.

Les causes de la crise économique. Parmi les causes fondamentales de la crise qui frappe l'Indonésie comme les trois autres "tigres" (Philippines, Malaisie, Thailande), on doit mentionner que le haut taux de croissance antérieur (7 % annuels en Indonésie) était basé sur un fort apport extérieur de capitaux ainsi que sur des importations qui dépassaient systématiquement en valeur les exportations D'où un déficit grandissant des transactions courantes qui a été aggravé par l'appréciation du dollar en 1996-1997. La politique de bas salaires pour attirer les investissements étrangers combinée à des taux d'intérêt relativement élevés pour * Eric Toussaint anime le Comité pour l'annulation de la dette du tiers monde (CADTM, 29 rue Plantin, 1070 Bruxelles, Belgique). Il a publié notamment La Bourse ou la vie - La finance contre les peuples, Éd. CADTM-CETIM-Luc Pire-Syllepse, Bruxelles-Genève-Paris 1998 1. Selon Human Rights Watch, vol. 10, mars 1998. (Website : www.hrw.org). 2. Financial Times du 16 mai 1998 3. Source : U.S. Department of State, Indonesia report on human rights practices for 1997, Washington, janvier 1998.

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attirer les capitaux volatils ont eu comme désavantage un marché intérieur déformé (où seule une petite minorité riche bénéficie d'un niveau élevé de consommation) et un développement spectaculaire d'investissements spéculatifs, notamment dans l'immobilier. Les entreprises financières ou industrielles indonésiennes se sont toutes lourdement endettées pour financer de grands projets de développement et pour réaliser des placements spéculatifs. Quand l'avant-garde des financiers spéculateurs internationaux et locaux à la tête desquels s'est trouvé notamment le Quantum fund de George Soros a jugé que les autorités seraient incapables de défendre leurs monnaies, ils ont commencé à leur donner l'assaut en commençant par le bath thailandais (juin 1997). Les premières attaques ayant porté leur fruit, les gros bataillons des marchés financiers ont amplifié le mouvement. Les monnaies et les bourses du sud-est asiatique ont toutes dégringolé. Les capitalistes locaux qui le pouvaient n'ont pas été les derniers à acheter des dollars et à placer leurs capitaux sous de meilleurs cieux.

Suharto fut un exemple pour le FMI. Aujourd'hui, il est de bon ton pour les dirigeants du FMI, du G7 ainsi que pour bon nombre de journaliste spécialisés dans l'analyse économique de critiquer le "miracle asiatique" qu'ils ont encensé des années durant. Il est bon de rappeler que le FMI dans son rapport annuel 1997 sur l'économie mondiale (publié en septembre 1997 alors que la crise avait déja éclaté) citait en exemple les autorités indonésiennes : « Les administrateurs ont félicité les autorités pour les résultats économiques de l'Indonésie au cours des dernières années, en particulier la réduction appréciable de la pauvreté et l'amélioranombreux indicateurs sociaux. » (4). Plus loin les administrateurs du FMI complimentent les autorités indonésiennes pour « l'importance accordée au maintien de la libre circulation des capitaux » (p. 91) alors que, un peu avant, ils en notaient eux-mêmes les dangers : « de fortes entrées de capitaux ont posé d'importants défis pour les pouvoirs publics » (p. 90). Ils poursuivent leur analyse en exprimant des louanges aux autorités en laissant entendre que celles-ci étaient à même de maîtriser la situation : « La souplesse avec laquelle les autorités ont adapté le dosage des mesures économiques en fonction de l'évolution de la situation a été l'un des ingrédients de leur réussite et demeurera un atout essentiel pour relever ces défis » (p. 90).

Le pays est mis sous la tutelle du FMI (et, derrière lui, le G7 à commencer par les Etats-Unis). Depuis novembre 1997, les autorités doivent faire rapport de manière régulière à leurs tuteurs qui peuvent chaque fois les menacer de fermer le robinet des prêts dont elles ont tant besoin pour rembourser les créanciers privés. Il s'agit d'un véritable abandon de souveraineté nationale. Faut-il ajouter que le FMI et, à sa tête, le G7 ont imposé la réélection bidon de Suharto en mars 1998?

Les prêts accordés par le FMI, la Banque mondiale et les banques privées comprennent tous une prime de risque (sauf une petite partie des prêts de la Banque mondiale destinée aux secteurs les plus vulnérables de la population). Ces institutions vont engranger de plantureux bénéfices. Michel Camdessus l'a reconnu lui-même dans une conférence de presse donnée le 18 décembre 1997. Les 43 milliards de dollars qui sont prêtés par tranche sont immédiatement utilisés pour rembourser les créanciers internationaux Tous les participants au dit plan de sauvetage seront remboursés grâce aux revenus d'exportations et aux coupes claires dans les dépenses publiques.

Les recettes fiscales doivent servir également à payer la dette extérieure. En mars 1998, la dette extérieure indonésienne s'élevait à 134 milliards de dollars, dont 74 milliards pour le seul secteur privé (5).

Les mesures imposées. Le FMI a imposé, en novembre 1997, la suspension des activités de 16 banques nationales : cela a provoqué un mouvement de panique dans la population. Le FMI a reconnu six semaines plus tard qu'il s'était trompé et a imposé une dégringolade de la monnaie indonésienne. Il a interdit à Suharto d'essayer de maintenir une parité fixe avec le dollar. Cela a causé une baisse immédiate des revenus. Par ailleurs, la liberté de circulation des capitaux étant maintenue (autre exigence du FMI), les capitalistes indonésiens ont placé leur argent à l'abri à l'étranger en dollars.

Le FMI a exigé l'abandon de la construction d'une voiture nationale et du projet de construction d'un avion de transport civil.

Le FMI a obtenu la privatisation rapide de la plupart des banques et de nombreuses entreprises. Certaines seront recapitalisées aux frais de l'État avant d'être vendues (6).

Le FMI a exigé une augmentation formidable des taux d'intérêt, ce qui a causé immédiatement une récession.

Il a également exigé l'abandon des subsides publics aux biens de première nécessité (les subsides permettent de maintenir des prix abordables pour ces produits). Le prix de l'essence a explosé (70 % d'augmentation), ce qui a eu pour conséquence immédiate une augmentation du prix des transports. 4. FMI, 1997, Washington, p. 90. 5. Le Monde du 7 avril 1998 6. Memorandum of Economic and Financial Policies rendu accessible par le FMI sur son website (www.imf.org).

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