Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

DANEMARK

Un bilan de la grève des 500 000

· Inprecor n° 425, juin 1998 · p. 14-16 · 2 353 mots

Syndicalisme

ébranlèrent (un peu) le Danemark

Dix jours qui ...

par Jørgen Arbo-Bæhr ix jours d'une grève de cinq cent mille salariés du secteur privé pour la sixième semaine de congés payés : voilà un éclairage inhabituel du système de concertation sociale danois, fruit de la collaboration de classe organisée, construite pendant cent ans par la social-démocratie et les syndicats (1).

Avec 75-80% de travailleurs organisés, la Confédération danoise des syndicats (LO) a assez de forces pour assurer les conditions de salaire et de travail de la plupart des travailleurs au travers des accords nationaux avec les organisations patronales. Cela conduit à limiter les grèves à la courte période qui, tous les deux ans, précède la renégociation des conventions collectives sectorielles. Car les syndicats n'ont pas le droit de soutenir les grèves remettant en cause les accords passés.

La direction syndicale essaye d'éviter le conflit a tout prix. Depuis la grève générale de 1985, elle a réussi a conduire les négociations de manière à éviter le conflit et à obtenir de la base syndicale un vote en faveur des accords passés. Cela est partiellement l'effet de la pacification de la classe ouvrière après 1985, sous la pression de la montée du chômage dans la décennie qui a suivi.

Après treize années de "paix sociale" cette grève sortait donc de l'habitude. Cela d'autant plus qu'elle a commencéaprès que les travailleurs se sont prononcés contre le projet de la convention collective approuvé par les dirigeants syndicaux, ce qui n'est pas arrivé depuis 1956.

Le recul du chômage depuis 1994 a accru la confiance en soi des travailleurs et a ravivé leur volonté de lutte. Au travers des campagnes en faveur de la redistribution du travail par la réduction du temps de travail et le prolongement des vacances, une prise de conscience de l'importance des revendications communes a eu lieu. Un nombre croissant de travailleurs voit dans de telles revendications un facteur d'unification des intérêts des travailleurs et des chômeurs. Enfin les entreprises ont réalisé des profits spectaculaires durant ces dernières années. En 1997 les plus grandes entreprises ont distribué des dividendes de 18% du capital souscrit. Et la valeur des actions cotées en bourse est passée en un an de 500 billions de couronnes danoises à 776 billions (2), une augmentation qui équivaut aux revenus de tous les travailleurs de l'industrie, des transports, du commerce et de la construction en 1997. La campagne en faveur du "non"

Durant les mois précédent le vote de la convention collective, la campagne en faveur du rejet du projet ne fut pas plus large qu'au cours des années précédentes. Elle était organisée par l'aile gauche du mouvement syndical regroupée par les quelque 30-40 unions locales qui coordonnent traditionnellement l'opposition face aux dirigeants syndicaux. Cette campagne était dominée par des militants du Syndicat général des travailleurs (SiD), du Syndicat de l'industrie du bois et de la construction (TIB) et le Syndicat des métallurgistes (Metal). Le TIB (55 000 membres) fait partie des organisations qui approuvent traditionnellement les conventions collectives. Mais le basculement dans l'opposition de cette fédération était contrebalancée par le fait que deux autres organisations habituellement oppositionnelles — le Syndicat de l'imprimerie (GF), qui compte 25 000 membres, et le syndicat des travailleurs des brasseries et de la restauration (RBF), qui en compte 30 000 -se sont cette fois rangées en faveur de l'accord.

La campagne fut menée par les représentants des unions locales plus que par les délégués des grandes entreprises, contrairement aux campagnes passées. Cela reflète l'influence durable des militants issus de la tradition du vieux parti communiste danois (DKP) dans le mouvement syndical. Bien que le DKP ait disparu (3), ses anciens membres constituent toujours dans le mouvement syndical le courant le plus important à la gauche de la social-démocratie.

Avec, parmi ses 10 représentants, 9 hommes ayant atteint la cinquantaine, la campagne en faveur du "non" avait un air 1. Le syndicalisme danois n'est pas divisé en plusieurs confédérations, la structure confédérale de LO permettant une diversité de points de vue entre syndicats et fédérations. 2. Soit une hausse de plus de 55% ou de près de 243 billions de francs français (1 DKr = 0,88 FF = 5,48 BEF = 4,60 CHF). 3. Certains de ses militants se retrouvent au sein du Parti communiste du Danemark qui reste indépendant, d'autres ont rejoint l'Alliance rouge-verte, d'autres encore n'ont plus d'appartenance politique. L'ancien DKP, bien qu'affaibli en 1956 par une scission ("eurocommuniste" avant l'heure qui forma le Parti socialiste populaire) avait longtemps structuré l'opposition syndicale au Danemark.

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très "traditionnel"

Le rejet final de la convention par une majorité des travailleurs, même dans les secteurs de l'industrie et des transports, où la gauche est faible, témoigne du fossé en train d'apparaître entre les dirigeants des plus grandes fédérations et leur base. Les présidents du Syndicat des femmes travailleuses (KAD, 53 000 membres), de celui des métallurgistes (123 000 membres) et de celui des ouvriers non qualifiés (SiD, 208 000 membres) se sont totalement engagés en faveur du "oui". Près de 60% des membres de leurs syndicats ont voté "non"!

En fait le vote reflète plus un ras-le-bol des bases syndicales qu'un renforcement de l'opposition de gauche au sein du mouvement ouvrier. Le niveau de la lutte de classes au Danemark

L'ampleur de la grève ne doit pas être exagérée ; elle témoigne du niveau de la lutte de classes au Danemark. Seuls 500 000 des quelque 2 500 000 travailleurs y ont pris part. Si l'industrie, les transports et le bâtiment furent touchés, le commerce et le secteur public sont restés en dehors du conflit. Alors que la grève a durement touché les profits des employeurs, elle n'a pas paralysée la vie quotidienne de la population : les transports en LGERS commun ont fonctionné, FERIE les magasins sont restés ouverts, etc. Cette limitation de la grève taisait par- GERS LESES tie du choix délibéré visant à garantir le large soutien CERIE populaire. Mais "l'invisibilité" de la grève a rendu plus difficile la mobilisation des grévistes et leur activité, qui aurait pu permettre d'exercer une plus grande pression sur les employeurs et de rendre plus difficile l'intervention du gouvernement. Seuls quelques syndicats parvinrent à impliquer activement une majorité de leurs membres dans la conduite de la grève.

Le noyau de la direction du mouvement gréviste fut constitué par la coordination de la campagne du "non", mais lorsque la grève a démarré, le 27 avril, les dirigeants syndicaux sociaux-démocrates - dont bon nombre avaient appelé à soutenir l'accord rejeté - tentèrent de reprendre leur place. Ils déclarèrent respecter le droit démocratique des membres de rejeter l'accord et vouloir travailler pour un meilleur résultat. Ils parvinrent a reprendre l'initiative avant tout parce que en particulier en dehors de Copenhague, il n'y avait pas d'alternative réelle. Mais ils bénéficièrent aussi du soutien des dirigeants de la campagne en faveur du "non" issus de la tradition du DKP, favorables à une alliance avec les sociaux-démocrates. En fait la direction gréviste fut dans les mains du groupe de coordination auto-désigné à Copenhague et, en province, dans celle des directions locales de LO. A aucun moment il n'y eut de l'espace dans la direction du mouvement pour les délégués syndicaux des grandes entreprises.

Cela affecta les initiatives centrales durant la grève. Avant l'intervention gouvernementale du 6 mai, deux journées d'action furent organisées avec des manifestations dans les grandes villes. Les prises de parole durant les rassemblements du 28 avril et du 5 mai furent dominés par les représentants de LO et des fédérations qui s'étaient engagés en faveur de l'accord. A Copenhague la pers-

UGERS 6

FERIE UGERS

FE RIE FE KERS pective centrale du groupe de coordination fut de maintenir la coopération organisationnelle et politique entre la direction social-démocrate et les dirigeants des syndicaux progressistes.

La formulation des revendications grévistes reflétait également cette situation. Alors que la grève avait démarré pour une sixième semaine de congés payés annuels, les dirigeants syndicaux annoncèrent que la priorité était de "commencer" la sixième semaine et le groupe de coordination maintint l'ambiguïté entre les deux formulations.

Néanmoins la grève a permis à nombre de participants d'acquérir l'expérience de l'emploi de la force du syndicalisme dans le secteur privé. Dans les secteurs où le mouvement syndical était faible, où beaucoup de salariés n'étaient pas syndiqués et où les conditions de l'emploi étaient souvent en deçà des conventions collectives, la grève a permis une avancée. Dans ces secteurs, les piquets furent organisés durant la grève et nombre d'employeurs furent contraints de signer l'engagement d'employer seulement les salariés syndiqués à partir de maintenant. Ces actions permirent également le développement d'une nouvelle couche de jeunes militants syndicaux. Beaucoup de jeunes salariés virent pour la première fois que le syndicat peut être un moyen pour obtenir une amélioration de leur sort et pour organiser leur lutte. Cela pourra permettre la relève des dirigeants syndicaux issus des grandes grèves de 1973 et 1985, dont bon nombre se sont installés dans des emplois bien payés de la hiérarchie syndicale. Le gouvernement contre les grévistes

Le 6 mai, le gouvernement présenta un projet de loi pour mettre fin au conflit (la législation danoise interdit les grèves contre une loi). La loi ne prévoit que deux jours de vacances supplémentaires et deux "journées familiales" pour les parents d'enfants de moins de 14 ans (et une autre "journée familiale" à partir de 1999). En même temps les cotisations patronales pour la retraite sont partiellement réduites et les employeurs ont été exemptés du paiement de la "taxe-maladie". Cependant :

— le paiement des jours de congés supplémentaires est inférieur au salaire ordinaire;

- les "journées familiales" sont payées au minimum, ce qui équivaut au montant de l'allocation de chômage ;

— nombre de grévistes ne sont pas concernés par les "journées familiales" ;

- de larges secteurs (par exemple les travailleurs du bâtiment et de l'hôtellerierestauration) ne bénéficieront pas des vacances supplémentaires, car étant employés saisonniers ils ne peuvent satisfaire aux conditions qui en restreignent l'usage (9 mois de présence dans l'entreprise pour bénéficier de la journée supplémentaire de congés payés et 6 mois pour les "journées familiales").

En d'autres termes une grande partie

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des grévistes ne bénéficiera que partiellement des "améliorations" légales et certains d'entre eux n'en bénéficieront pas du tout. En même temps les employeurs ne débourseront pas plus que ce qu'ils envisageaient dans le cadre du projet de la convention collective rejeté par les salariés. Le conflit avait démarré avec deux revendications centrales : six semaines de congés payés et une redistribution des profits exceptionnels des entreprises. L'intervention du gouvernement donne sur ces deux points raison à l'intransigeance du patronat.

Le vote de la loi par le parlement fut rendu possible par un accord passé entre le gouvernement social-démocrate minoritaire et les partis bourgeois. Deux partis parlementaires seulement se sont opposés à cette loi : l'Alliance rouge-verte et le Parti socialiste populaire (SF). Ces deux partis avaient obtenu ensemble 10% des voix lors des élections législatives de mars 1998 (4). Ajoutant à la confusion, les représentants du SF avaient laissé entendre qu'ils seraient prêts à voter une loi "socialement acceptable" pour mettre fin à la grève, ouvrant la voie à une légitimation des interventions de l'État contre le droit de grève et des discours sur le "réalisme" économique.

L'intervention du gouvernement fut critiqué à tous les niveaux du mouvement ouvrier. Les dirigeants des fédérations syndicales ont accusé le gouvernement socialdémocrate d'agir au profit du patronat. Ils ont souligné qu'ils s'agissait là d'une remise en cause des droits syndicaux et ont critiqué la substance de la loi qu'ils qualifièrent de "scandaleuse" et "honteuse"

Près de mille délégués d'usines se sont réunis à Copenhague le 7 mai, au lendemain du vote du parlement rendant la grève illégale. L'atmosphère de la réunion était agitée, mais si la plupart des intervenants ont condamné le gouvernement, très peu représentaient des entreprises prêtes à continuer la grève en dépit de la nouvelle législation. Le groupe de coordination ne voulait pas initier de nouvelles actions, mais les représentants de deux des syndicats de Copenhague, les plus grands et des plus engagés dans la grève, tentèrent de proposer une journée de manifestations pour le 11 mai. En l'absence d'une perspective permettant de continuer le mouvement, cette proposition fut facilement évacuée par le groupe de coordination. (

L'absence de projets permettant de poursuivre la lutte collective contre le gouvernement et sa loi caractérise la situation

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FERIE IGERS FERIE 6 KERS GERS SERIE ERIE actuelle. Pour autant ce n'est pas le sentiment de défaite qui domine.

La grève a fait germer les graines pour la reconstruction d'une gauche dans les syndicats. Premièrement, les négociations prévues dans de nombreux endroits à l'échelle des entreprises seront menées avec la conviction que « nous devons reprendre ce que le gouvernement a donné aux patrons ». Les revendications concernant les salaires et les congés pourront resurgir ainsi dans une perspective collective. Deuxièmement, les fondements permettant de créer des coordinations locales des délégués, représentant de grandes usines et des syndicats progressistes, existent aujourd'hui, ce qui autorise la perspective de coordonner le soutien aux grévistes et de mieux préparer les nouvelles luttes à l'occasion du renouvellement des conventions collectives. Troisièmement, les négociations sur les conventions collectives de 1999, qui concerneront en particulier le secteur public et l'industrie agricole, vont s'ouvrir dans un climat marqué par les revendications toujours actuelles de la grève de mai 1998. Enfin les conditions existent pour élargir la lutte à d'autres secteurs, notamment au travers des liens qui se sont créés lors des piquets de grève et d'autres actions offensives pendant la grève

Les dix jours de grève ont marqué les conditions de la lutte de classes au Danemark. Alors que les grandes grèves de 1985 ont mis fin à une décennie de montée de luttes sociales, la grève de 1998 peut être vue comme le début d'une nouvelle montée. La gauche syndicale commence seulement à construire une opposition à la pratique social-démocrate de collaboration de classes et l'environnement socio-économique est aujourd'hui plus favorable aux travailleurs qu'il ne l'était en 1985. 4. cf. Inprecor n° 423 d'avril 1998.

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