Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

INDONÉSIE

Vers une dictature ramollie

· Inprecor n° 425, juin 1998 · p. 3-6 · 2 298 mots

Philippines et Asie du Sud-Est Économie mondiale Syndicalisme

G. Buster* Le 21 mai 1998, après 32 ans à la tête de la dictature militaire anticommuniste la plus sanglante du tiers monde, le général Suharto a démissionné « pour le bien de son peuple ».

Il voudrait par cette décision garder l'initiative politique, tout en défendant les intérêts de sa famille, alors que la classe dominante indonésienne est divisée et paralysée par les effets combinés de la crise économique, la prise d'assaut de ses marchés par le capitalisme international sous la direction du FMI, et un mouvement de masse où ont dangereusement convergé étudiants, travailleurs et déshéri-

Responsable de la mort de près d'un million de personnes lors du coup d'État qui l'a porté au pouvoir en 1965 et de 300 000 encore avec l'occupation de Timor oriental et de Irian Jaya, la dictature voudrait par cet acte symbolique se transformer en dictature décaféinée — ne parons pas de démocratie - de façon à maintenir intacts les institutions fondamentales du régime et les intérêts économiques qu'elles préservent.

Mais l'Indonésie connaît aujourd'hui une crise pré-révolutionnaire. Si les classes dominantes ne peuvent plus continuer à gouverner comme avant, c'est que les facteurs à l'origine de la crise ont provoqué leur division et dépassent largement leurs capacités de réaction. Ces facteurs ont acculé des dizaines de millions de personnes qui vivaient déjà aux limites de la pauvreté à une situation désespérée : elles n'acceptent plus de se laisser gouverner comme avant, ne serait-ce que parce qu'elles n'ont, aujourd'hui, plus rien à perdre.

Une crise pré-révolutionnaire n'est pas une révolution. Il manque avant tout le facteur subjectif, la volonté politique pour les gens d'organiser leur propre pouvoir. Il faudrait que leur expérience personnelle

Indonésie : Vers une

dictature ramollie

les convainque que l'ensemble de la classe dominante est incapable de résoudre leurs problèmes les plus immédiats, et qu'ils expriment cette volonté politique dans leurs propres institutions, pour pouvoir mettre en œuvre un programme alternatif.

L'Indonésie en est à la première étape d'une telle expérience. Le nouveau président désigné par Suharto, B. J. Habibie, son protégé de longue date, se contente d'exprimer que quelque chose a déjà changé avec la démission du dictateur, pour mieux veiller à ce que rien ne change, appuyé en cela sur une armée qu'il veut loyale, ou plus exactement une armée qui compte sur sa loyauté.

Aucun autre secteur de la classe dominante n'a pu élaborer un programme pour défendre ses propres intérêts, car la crise économique est telle, et les marges de manceuvre à ce point réduites, que seule l'armée peut garantir que le peuple ne prendra pas d'assaut les magasins.

La première mesure de Habibie a consisté à faire évacuer par l'armée les 2 000 étudiants qui avaient occupé le parlement depuis 4 jours pour exiger la démission de Suharto. Il s'est posé, aux côtés de l'armée, en garant de la sécurité personnelle et de la fortune du dictateur et de ses proches. Ils voudraient s'en tenir là, et ne pas organiser d'élections avant l'échéance constitutionnelle de 2003, même si, sous la pression populaire, il annonce des élections « dès que possible ». Ceux qui voient en Habibie un réformateur ne devraient pas garder longtemps leurs illusions. Suharto S.A.

Les signes avant-coureurs de la crise actuelle remontent à 1994, avec les discussions sur l'opportunité de préparer une succession contrôlée à l'occasion de l'élection présidentielle de 1998. L'initiative en revenait principalement à des généraux en retraite, propriétaires de grands médias, qui voulaient canaliser le mécontentement nourri chez les officiers supérieurs par l'influence économique croissante des enfants et des amis personnels de Suharto, et les situations de monopole dont ils avaient bénéficié

Depuis le coup d'État militaire de 1965, l'armée (ABRI) est devenue la principale institution du régime de l'Ordre nouveau et le principal creuset d'une bourgeoisie indonésienne, sous la protection de l'État, préoccupée de contrecarrer le développement d'une bourgeoisie d'origine chinoise. Mais cette ascension sociale "organisée" dans le cadre de l'institution militaire a été interrompue à partir du milieu des années quatre-vingt par le népotisme de Suharto, de sa famille et de ses amis.

L'interdiction en juin 1994 des trois principales revues du pays a coupé court au débat, en privant de parole tout secteur de la bourgeoisie autre que le clan Suharto. Le bonapartisme traditionnel du dictateur a cédé la place à un contrôle des secteurs les plus rentables de l'économie, mais aussi à l'hégémonie du secteur proSuharto au sein du gouvernement, sous la direction de Habibie. Au sein même de l'armée, on a assisté à l'ascension météoritique du gendre de Suharto, le général Prabowo, qui a pris le contrôle des troupes spéciales (Kopassus) et, il y a un an, de l'ensemble des forces d'intervention rapide (Kostrad).

Alors que l'économie indonésienne * G. Buster est membre du conseil de rédaction de la revue madrilène Viento Sur.

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s'intégrait rapidement à l'économie mondiale, rendant plus complexe la structure des intérêts de la bourgeoisie, le système de domination politique perdait d'autant plus sa capacité à représenter ces intérêts, au seul bénéfice de la famille et des amis du dictateur.

Golkar, le parti officiel, a connu un "conditionnement" du même ordre. Sa structure corporatiste traditionnelle cherchait à refléter les intérêts des différents secteurs du régime. L'hégémonie de la famille Suharto s'est manifestée avec l'entrée en scène de la fille aînée du dictateur, Siti Hardiyanti Rukmana (Tutut), candidate possible à la succession, soucieuse de trouver une base de masse dans les masses urbaines paupérisées.

Ces couches sociales préoccupaient d'autant plus le régime qu'elles semblaient avoir trouvé un porte-parole en la personne de Megawati Sukarnoputri, fille du dirigeant de l'indépendance du pays et présidente du Parti démocratique indonésien (PDI), l'un des trois "partis" autorisés par le régime. Suharto a alors organisé un putsch interne dans le PDI, pour empêcher Megawati d'être candidate à l'élection présidentielle de 1998. Il a fallu pour cela lancer l'armée contre le siège du PDI à Djakarta, bastion des partisans de Megawati, le 26 juillet 1996, au prix de dizaines de morts et de plusieurs journées de troubles populaires dans la capitale, durement réprimés.

Le troisième parti légal, le Parti uni du développement (PPP) s'efforce de capter un électorat islamique, organisé dans ses propres associations telles que Nadhlatul Ulema, présidée Abdurachman Wahid, et Muhammadiyah, avec Amien Rais, qui comptent ensemble quelque 50 millions de membres. Suharto a voulu construire une troisième force dirigeante autour de Habibie, avec la création de l'Association des intellectuels musulmans (ICMI), qui regroupe les secteurs technocratiques de l'appareil d'État.

Mais Wahid, cultivant l'ambiguïté, s'est appuyé d'abord sur Magawati, puis sur Tutut, pour apparaître finalement comme le seul représentant de la petite bourgeoisie musulmane modérée. Raïs a adopté une opposition de plus en plus franche à Suharto, jusqu'à demander publiquement son départ - fait unique parmi les dirigeants du pays —, et proposer sa propre candidature à la présidence du pays, porté par une vague de radicalisation de la petite bourgeoisie, aussi bien rurale qu'urbaine, qui s'est manifestée dans la campagne du PPP lors des élections législatives de mars 1997 et la réaction populaire à la fraude qui s'y est produite. Les trois composantes de la protestation

Le souvenir des massacres de 1965 et l'essor rapide de l'économie indonésienne dans les années soixante-dix et quatre-vingt ont rendu la classe ouvrière relativement passive jusqu'à la vague de grèves de 1995-96. Mais les conditions de vie très dures pour beaucoup de travailleurs, arrivés récemment de la campagne où vivent toujours leurs proches, et la misère des salaires ont nourri une volonté de résistance dans les grands centres industriels de Surabaya, Yogyakarta, Bogor, Medan et Djakarta.

Les assemblées générales et les manifestations dans les zones industrielles ont pris la forme d'une campagne soutenue

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qui a débouché sur un certain nombre de conquêtes, grâce aux syndicats indépendants illégaux, l'Union des travailleurs indonésiens pour la prospérité (SBSI), dont le principal dirigeant est

Mochtar Pakpahan, et le Centre pour la lutte des travailleurs

(PPBI), l'organisation syndicale du

Parti démocratique du peuple

(PRD). La vague de grèves de

1995-96 a atteint son point culminant en juillet 1996, avec la mobilisation des ouvriers du textile à Surabaya. Mais le gouvernement a décidé d'en finir en déclenchant une violente répression, et en emprisonnant Dita Indah Sari, la secrétaire générale du PPBI, et Pakpahan qui avait déjà purgé une première peine.

Cette première expérience organisationnelle s'est avérée décisive au moment où les conditions de vie des travailleurs se sont dramatiquement aggravées avec la crise économique, la dévaluation de la roupie - 70 % — et les mesures exigées par le FMI, dont la fin des subventions pour des produits de première nécessité décrétée le 13 mai. Les travailleurs des transports de Bogor, ceux de l'industrie électronique de Bekasih et ceux de l'industrie du bois de Tangerang ont renoué avec ces méthodes de lutte, et leurs mani-

FÉDÉRATION

DE MALAISIE KALIMANTAN (BORNEO) festations ont capté l'attention de la population déshéritée des villes.

A Djakarta, les travailleurs ont même été débordés par la population des quartiers déshérités, qui, exaspérée par les affrontements de juillet 1996, ou encore par la fraude lors de la campagne électorale en 1997, s'est rassemblée dans le centre de la capitale où elle a pris d'assaut les grands magasins, les banques et les commerces, dont beaucoup appartiennent à la famille de Suharto ou à ses amis. On y entendait à nouveau, comme en mars 1997, la demande d'un front d'opposition regroupant Megawati et le PPP.

Mais les troubles ont également pris une tournure xénophobe, quand une partie des attaques se sont portées sur la

ALMAHERA

JAYA S TIMOR ORIENTAL bourgeoisie chinoise (à la suite, semble-t-il, d'une provocation orchestrée par le régime). Au cours de l'année écoulée, un secteur de l'armée s'est efforcé de canaliser le mécontentement populaire des villes contre la bourgeoisie d'origine chinoise, alors que la terrible sécheresse provoquée par el Niño était à l'origine de tensions ethniques opposant les dayaks à des colons venus d'autres îles dans la lutte pour la terre à Kalimatan. L'objectif était de vider de leur contenu politique les explosions de mécontentement de la population déshéritée des villes.

Le troisième secteur était formé par les étudiants. A partir du mois de février, le mouvement de protestation s'est développé dans les universités, durement touchées par les coupures budgétaires. Mais le mouvement étudiant est celui qui s'est politisé le plus vite, se mobilisant d'abord pour la liberté d'expression, et plus tard directement contre Suharto et la dictature, en tirant parti des offres de dialogue du régime pour élargir l'impact de ses revendications

C'est aussi le mouvement qui s'est le mieux organisé, avec la création d'un comité de coordination permanent entre les universités à l'échelle du pays. Suharto a voulu l'isoler sur les campus, en ordonnant à l'armée de réprimer sans complaisance toute tentative de sortir en manifestation en ville. Quand les étudiants ont décidé d'ouvrir leurs locaux aux travailleurs et aux pauvres, l'ABRI y a pénétré et a ouvert le feu, causant la mort de six personnes à l'université de Trisakti. La chute du dictateur

Alors que le pays se couvrait de manifestations réclamant sa démission, Suharto est parti au Caire le 9 mai, pour participer à la réunion du G 15, le groupe

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des pays en voie de développement. Une pure provocation. A son retour, le 16, il avait perdu le contrôle de la situation et la classe dominante était profondément divisée.

Djakarta et les principales villes s'étaient mutinées. Les étudiants avaient rompu l'encerclement de leurs campus et manifestaient en pleine ville. On comptait plus de 500 morts et l'armée hésitait entre une répression sanglante et la fraternisation avec les manifestants. Suharto lui-même avait envisagé sa démission depuis Le Caire.

De retour à Diakarta, il a cherché à reprendre en main la situation. Le 19 mai, il annonce un vaste remaniement ministériel et la formation d'une commission pour la réforme du régime. Il promet l'organisation rapide d'élections législatives et s'engage, à 76 ans, à ne pas se représenter à l'élection présidentielle de 2003.

Mais la veille, Harmoko, président du parlement et du parti officiel Golkar, avait réclamé la démission de Suharto et menaçait de convoquer une session extraordinaire pour exiger constitutionnellement son départ. Le ministre de la Défense et chef des armées, le général Wiranto, après avoir beaucoup hésité, s'était rallié à Suharto, tout en exigeant que son départ se conforme aux dispositions constitutionnelles. Les alentours du parlement étaient occupés par quelque dix mille étudiants et Amien Raïs, se posant en porte-parole de l'ensemble de l'opposition, avait appelé à une manifestation d'un million de personnes pour soutenir les étudiants et exiger la démission de Suharto.

Au milieu d'un tel chaos, Suharto fut le seul à garder l'initiative politique. Conscient des risques d'une division au sein de l'ABRI entre la fraction "rougeblanche" de Wiranto et la fraction "verte" de Prabowo si l'armée réprimait la manifestation du 20, il décida de négocier une issue avec Amien Rais : sa démission contre l'annulation de la manifestation.

Rais a accepté. Le FMI s'est également rangé dans l'opposition pour essayer de sauver son plan d'ajustement, et a annoncé la suspension des aides à l'Indonésie tant qu'il n'y aurait pas de "stabilité politique"

Le scénario de Suharto a réunifié les fractions du régime face au risque d'une guerre civile. Suharto céderait la présidence à Habibie et le parlement soutiendrait le maintien du régime légal jusqu'à la fin du mandat présidentiel en 2003. L'armée se porterait garante de la sécurité et de la fortune de Suharto et des siens. Le nouveau gouvernement sous la présidence de Habibie mènerait à bien les réformes annoncées par Suharto le 19 mai. Les États-Unis, le Japon et l'ensemble des puissances impérialistes ont soutenu sans hésitation ce "début" de transition démocratique. Le FMI a annoncé qu'une délégation se rendrait à Djakarta le 4 juin pour renégocier le plan de sauvetage économique. et utile pour manipuler la communauté

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