Déception et instabilité politique économique et hégémonie politique par Elias loakimoglou* es affrontements entre manifestants e forces de police se sont multipliés ce dernières semaines en Grèce. Cette radicalisation est due à l'érosion de l'hégémonie néolibérale. Alors qu'on assiste à un accroissement impressionnant de la rentabilité, le chômage persiste et la pauvreté continue de menacer. Cette situation met en cause aux yeux des classes travailleuses l'affirmation de la bourgeoisie que sa politique économique est fondée sur "l'intérêt général". En anticipant le mécontentement et l'agitation sociale, le gouvernement déplace graduellement le centre de gravité de sa politique, recourant à la violence en lieu et place des discours idéologiques. Ainsi les conditions d'une exacerbation de la contradiction entre le capital et le travail, se concentrent peu à peu aux deux pôles : celui des classes dominantes et celui des classes dominées.
L'hégémonie politique de la bourgeoisie dépend de son aptitude à convaincre les autres classes sociales que ses intérêts particuliers coïncident avec les intérêts de la population dans son ensemble, qu'ils sont l'intérêt "du peuple", l'intérêt "national", l'intérêt "général". La politique économique a généralement une grande influence sur la capacité de la classe dominante de représenter ses intérêts particuliers comme "l'intérêt général" : l'incapacité de la politique économique à accroître le "bien-être" général à long terme, sape les bases de l'hégémonie bourgeoise.
Depuis 1986, la politique économique conduite en Grèce a abandonné les objectifs du plein emploi et du soutien de la croissance et a été concentrée sur les problèmes monétaires. Au cours des années quatre-vingt-dix, l'accroissement de la rentabilité va de pair avec une hausse persis* Elias Ioakimoglou est chercheur à l'Institut de Recherches (INE) de la CGT grecque (GSEE).
tante du chômage, ce qui rend plus difficile la présentation de l'intérêt particulier des capitalistes comme "l'intérêt généLes keynésiens de gauche dans le gouvernement (1981-1985)
De 1981 à 1985 le gouvernement du parti socialiste (PASOK) a défendu l'idée que la politique sociale et la croissance économique sont deux aspects d'un même processus : la première (la politique sociale, en d'autres termes la réduction de l'exploitation capitaliste, l'augmentation des dépenses sociales de l'État, la lutte contre la pauvreté) était présentée comme une condition de la seconde (la croissance économique). Cette idée fondamentale, présentée en Grèce par la gauche communiste jusqu'à la fin des années soixante-dix, fut reprise par le PASOK au début des années quatre-vingt. La politique du PASOK au cours de ces années donnait aux classes travailleuses l'occasion de défier l'hégémonie bourgeoise. La théorie keynésienne de gauche, exprimée fréquemment avec un vocabulaire emprunté au marxisme, facilitait l'expression des intérêts des classes travailleuses.
Depuis 1986 la bourgeoisie a imposé l'idée que la chute des salaires et l'accroissement des profits ainsi que la réduction du déficit public et le démantèlement de la protection sociale contribuent au progrès de "'intérêt général". Aujourd'hui le PASOK peut être considéré comme un parti défait des classes populaires, un parti qui ne peut plus défier en aucune manière l'hégémonie bourgeoise. Une période de "sensibilité sociale" (1986-1994)
Le changement radical de politique économique du PASOK en octobre 1985 — l'abandon du keynésianisme de gauche au profit d'un monétarisme adouci - a ouvert une nouvelle période dans l'histoire de la lutte des classes en Grèce, comme
Grèce dans l'histoire économique du pays. A partir de 1986 le rapport des forces se modifie dramatiquement au détriment du travail.
La politique économique du PASOK durant les années 1986-1994 fut la même que celle qui prédominait alors dans tous les pays de l'OCDE, mais avec une "sensibilité sociale", autrement dit, tenant compte des conséquences sociales qu'elle produisait. Durant cette période le parti socialiste est resté le représentant des classes les plus vulnérables de la population. Sa "sensibilité sociale" , ainsi que le caractère imprévisible d'un dirigeant te Andreas Papandreou, pérennisait l'espoir des masses qu'une surprise historique, un "tournant à gauche" imprévu, restait possible. En d'autres termes, le PASOK continuait à être perçu jusqu'en 1994, comme le parti du contrat social-démocrate, même si ce contrat était en suspens Grâce à cela, le PASOK fut capable d'accélérer la modernisation du capitalisme grec tout en parvenant à gérer avec efficacité les conflits et les problèmes sociaux causés par cette modernisation. Le PASOK en est-il encore capable aujourd'hui ? La déception et l'instabilité (1995-1998)
Au cours des deux dernières années les successeurs d'Andreas Papandreou ont essayé de convaincre les classes travailleuses que les intérêts immédiats du capital coïncident avec l'intérêt général : premièrement l'accroissement de la rentabilité par tous les moyens est supposé être la condition de la prospérité de tous et deuxièmement, les classes travailleuses devraient accepter tous les sacrifices. Ainsi la politique menée par le gouvernement Simitis faisait fi de toute "sensibilité sociale" qui aurait pu préserver une relation même distendue des socialistes avec les classes populaires.
Dans ces conditions le gouvernement Simitis ne peut qu'être un gouvernement faible. D'abord parce qu'il sape la capacité du PASOK à jouer le rôle d'une représentation des classes travailleuses. Ensuite
Grèce parce qu'il a entrepris de convaincre les classes dominées que l'intérêt particulier du capital correspond à "l'intérêt général" (la prospérité future) au moment même où la politique économique menée est en train de perdre sa crédibilité parmi les citoyens. Cette perte de crédibilité est due au fait que la croissance de la rentabilité au cours de la dernière décennie s'est accompagnée d'une forte augmentation du chômage. En dépit de sa capacité à maintenir le contrôle de certaines variables monétaires, les résultats de la politique économique en ce qui concerne le chômage, la productivité, le commerce international et les investissements, sont plus que médiocres.
De plus le gouvernement a engagé des attaques tout azimut. Il tend à réduire davantage les salaires réels, le coût du travail et le déficit public tout en imposant la flexibilité du travail et en voulant imposer une défaite aux syndicats.
Il en découle une exaspé- 27% ration de la contradiction entre le capital et le travail et CONCURENTIEL une radicalisation simultanée 25% des deux pôles, celui des classes dominées et celui des classes dominantes. 23% L'abandon de l'objectif
21% du plein-emploi
La politique économique menée en Grèce a abandon- 19% " né la hiérarchie keynésienne 1981 1983 "traditionnelle" des objectifs, que nous avions connue depuis la fin de la seconde guerre mondiale et jusqu'au début des années quatre-vingt. L'objectif le plus important de cette politique fut la croissance et le plein-emploi. Bien sûr la stabilité des prix, le contrôle des déficits courants, le maintien de la dette publique dans des limites raisonnables, furent toujours des objectifs de la politique économique. Néanmoins il s'agissait d'objectifs secondaires ou de conditions de réalisation de la croissance et du plein-emploi.
Depuis 1986, comme c'était déjà le cas dans les autres pays de l'Union européenne, les governements grecs ont accepté de renverser la hiérarchie des priorités pour une période indéfinie. La réduction du taux de chômage n'est plus un objectif de la politique économique, mais des "politiques de l'emploi", c'est à dire de politiques disposant d'une autonomie relative vis-à-vis de la politique économique et inspirées par les théories économiques dominantes. Les politiques de l'emploi acceptent de se mouler dans les limites définies par la politique économique. Cette relation de subordination est fondée sur la présupposition que la stabilité des prix, la réduction de la dette publique et des déficits publics sont les meilleurs manières de réduire le chômage à long terme.
Ce changement d'objectits de la politique économique affecte directement l'hégémonie. Le fait que le plein-emploi était, dans le passé, un des objectifs de la politique économique, permettait aux classes sociales dominées de s'identifier à cette politique et de considérer que leurs intérêts immédiats étaient représentés par elle. La politique économique actuelle a Rentabilité et chômage en Grèce TAUX DE RENDEMENT DU CAPITAL DANS LE SECTEUR TAUX DE CHÔMAGE
Le chômage croît... ...malgré l'accroissement de la rentabilité
1985 1987 1989 1991 1993 1995 Sources: OCDE, National Statistics Service of Greece supprimée cette possibilité : aucun intérêt immédiat des classes travailleuses n'y est représenté. En conséquence il devient plus difficile pour le capital d'afficher son intérêt propre comme "l'intérêt général". Une fausse promesse
Contrairement aux promesses faites par les gouvernements entre 1986 et 1997, la réduction des coûts du travail et l'accroissement de la rentabilité n'ont pas conduit à un accroissement significatif de la part des investissements dans le produit intérieur brut, ni à une diminution du chômage.
Le cas de l'industrie (entreprises employant plus de 10 salariés) est un exemple : jusqu'au milieu des années quatre-vingts la formation brute du capital fixe (en pourcentage de la valeur ajoutée brute) suit une courbe similaire à celle de la rentabilité (taux de rendement du capital fixe). Depuis les deux variables n'ont jamais correspondu et l'investissement suit les variations de la demande.
Les seuls investissements dont l'accroissement soit significatif - bien que faible - sont les investissements dans les machines, qui affectent l'emploi de manière contradictoire (positive, parce qu'ils accroissent les capacités de la production et négative, parce que le travail vivant est remplacé par du travail mort).
La promesse faite par la politique économique, selon laquelle la chute du taux de chômage sera le résultat de la réduction des coûts du travail, de l'accroissement de la compétitivité et du développement des exportations, de l'accroissement de la rentabilité et des investissements, n'a pas été confirmée par les faits. Le coût unitaire du travail est en Grèce plus bas que dans les autres pays de l'Union euro-
12% péenne là l'exception du
Portugal) et tend à le devenir - 10% encore plus, les profits augmentent mais l'investissement reste - 8% déficient. L'accroissement ехсерtionnel de la rentabilité fondé - 6% sur la réduction des coûts du tra-
Avail n'a pas produit un accroisse- 4% ment des investissements ni une baisse du chômage. - 2%
Un renouveau des luttes + 0% 1997 La politique économique ne bénéficie plus aux yeux des classes travailleuses de la crédibilité de naguère. Peu à peu il devient évident pour chaque citoyen qu'elle n'a aucun rapport avec les intérêts des travailleurs et que le chômage continuera à croître au cours des prochaines années en dépit de la réalisation des objectifs monétaires et de la hausse des profits. Dans ces conditions il sera difficile pour les classes dominantes d'imposer une plus grande flexibilité du marché du travail, une réduction des coûts du travail, la privatisation et le démantèlement des services publics en les présentant comme des moyens nécessaires pour améliorer les conditions du peuple travailleur.
Le gouvernement gouverne contre les travailleurs et la plupart des gens le savent. Voilà pourquoi les travailleurs sont à nouveau dans les rues et font face à la police.
Athènes, 16 juin 1998