Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

FRANCE

Éducation nationale : la grève la plus longue

· Inprecor n° 426, juillet-août 1998 · p. 33-35 · 2 678 mots

Syndicalisme France Femmes

MARC

TABLISSER

9.

par Robert Noirel* a France vient de connaître sa plus

• longue grève d'enseignants, à l'échelle d'un département, l'un des plus peuplés du pays, la Seine Saint-Denis (1). Une lutte de deux mois, ce n'est pas courant dans l'Éducation nationale, où les grèves reconductibles sont rares, hormis en Mai 68 ou en Décembre 95. Deux mois de lutte

Le 12 mars 1998, une dizaine de collèges (2) se mettent en grève pour obtenir des moyens en personnel afin de faire face aux difficultés qui les assaillent, notamment en termes de violences de jeunes en très grande détresse sociale. Depuis le 3 février, des représentants d'établissements se réunissent régulièrement pour préparer une action d'ensemble (à l'initiative du collège Louise Michel de Clichysous-Bois, en lutte). Parmi eux, un bon nombre de militants de l'École Émancipée (3).

La grève s'étend rapidement à tout le département : les deux tiers des établissements de la Seine Saint-Denis seront touchés lors des plus importantes manifestations. Un tiers reste en grève plusieurs semaines de suite. Les jeunes, les parents participent au mouvement (ces derniers occupent des écoles et des collèges). Cela permet des manifestations très importantes, rassemblant parfois plus de 10000 personnes, avec une forte combativité et des slogans significatifs, comme celui-ci : « On veut des moyens, on n'est pas des moins que rien ! ». Il y en aura 13 au total, la plupart vers le Ministère de l'Éducation Nationale.

Cette présence, ensemble, des enseignants, des élèves et de leurs parents montre que la grève de la Seine Saint-Denis a été un véritable mouvement social, posant la question de la crise dans ce département. Un mouvement qui propose comme solution le développement des services publics, notamment celui de l'Éducation. Mais, bien d'autres sont dans la même situation, notamment au niveau de la santé. Il y a d'ailleurs eu une liaison entre la lutte enseignante et celle d'un des principaux hôpitaux du département.

Ces deux mois ont été également marqués par de nombreuses actions spectaculaires qui ont aidé à ce que les médias parlent de la lutte. Le 26 avril, au lendemain d'une manifestation massive, après laquelle le Ministre refusait de recevoir une délégation, et où la police se permit de charger et d'embarquer des manifestants, 250 enseignants de Seine Saint-Denis empêchèrent le déroulement normal d'une émission de radio où il devait s'exprimer, ce qui eut un grand retentissement. Pendant plusieurs jours, les gréLe ministre Allegre voulant * degraiser le mamouth a. Il'education nationale] un éléphant s'est joint à la manifestation vistes essayaient d'être présents là où était Claude Allegre (4) pour l'interpeller. Le 28 avril, une nouvelle manifestation se terminait par l'occupation symbolique de la Sorbonne, trente ans après Mai 68. Il y eut encore nombre d'actions symboliques et la presse a souligné le caractère inventif du mouvement. La révolte vient de loin

La durée de cette lutte, la diversité des actions entreprises montrent une détermination à toute épreuve. Mais, comment l'expliquer ?

Depuis plusieurs années, le feu couvait sous les braises d'une situation sociale, et partant scolaire, de plus en plus dégradée.

Avec un taux d'encadrement inférieur à la moyenne nationale, les enseignants, notamment en collège, ne peuvent plus faire face à la crise de l'école en Seine Saint-Denis. C'est en effet à ce niveau que se concentre cette crise. Tous les jeunes sont accueillis au collège, mais un grand nombre, de milieux défavorisés, se retrouvent vite en échec scolaire. Comme ils ne peuvent s'en sortir dans des classes trop nombreuses pour que leur situation soit vraiment prise en compte, un certain nombre d'entre eux glissent dans la violence, vis-à-vis de leurs camarades ou des professeurs.

De nombreuses luttes isolées, mais portant sur des questions similaires (souvent à partir d'incidents violents), avaient lieu régulièrement. L'an dernier, une action d'ensemble s'était même développée à partir du soutien au collège Galois de Sevran, dont les enseignants, après un mois de grève, s'étaient vus matraqués en allant exposer leurs revendications à l'Inspection académique. Ces événements attestaient d'une communauté et d'une difficulté de situations que l'on ne retrou* Enseignant en Seine-Saint-Denis, membre de la ICR. Les enseignants de la section française sont disposés à apporter des précisions sur ce mouvement de grève à ceux qui le voudraient. Ils sont également demandeurs de discussions avec les camarades d'autres pays afin d'échanger leurs expériences respectives de lutte dans l'éducation. (écrire à ICR-Enseignement, 2. Rue Richard Lenoir 93100 Montreuil, France : E-mail : [email protected] en mentionnant "pour les enseignants") 1. Département de la Région Parisienne, très touché par le chômage, où le nombre d'immigrés. notamment sans-papiers, est important. Traditionnel bastion du PCF. il connaît une forte progression du Front National. 2. Le collège réunit les jeunes de 11 à 15 ans. Situé entre l'école primaire et le lycée, il concentre les plus gros problèmes du système éducatif français. 3. École Émancipée : tendance syndicale lutte de classes existant principalement dans la Fédération Syndicale Unitaire. Elle défend l'unité dans les luttes et le soutien aux plus précaires des personnels. Les militants de la ICR en sont activement partie prenante. 4. Le Ministre (socialiste) de l'Éducation Nationale.

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GRISSISSONS LES RANGS ALLEGRESSE DEGRASSONS MLETREMENT DEMISSIANNANS LE MINISTRE DE

L'EDUCATiON ve nulle part ailleurs à l'échelle d'un département.

Au-delà du légitime refus d'enseigner dans les conditions qui sont celles de bien des collèges de Seine Saint-Denis, le souci commun de beaucoup d'enseignants du département c'est la volonté de défendre et promouvoir le service public d'éducation comme rempart contre la crise sociale et politique (montée du Front National). D'où des revendications très élevées qui ont constitué la plate-forme du mouvement:

- 20 élèves par classe et les emplois statutaires correspondants ;

— refus de la précarité de l'emploi ;

— classement en ZEP (5) de tous les établissements qui le demandent. L'auto-organisation

Ce fut une des caractéristiques essentielles de cette lutte. Une Assemblée des établissements réunit l'ensemble des collèges et lycées présents dans l'action. Elle prend ses décisions sur la base du vote de délégués mandatés par leurs assemblées générale lors de réunions qui ont lieu environ deux fois par semaine. C'est elle qui a élaboré la plate-forme unifiante que nous avons présentée. Un Collectif d'animation, plus restreint, prépare les A.G. et assure la permanence de l'action.

C'est ce mode d'organisation qui a unifié le mouvement en dépassant les 5. ZEP : Zones d'Education Prioritaire : ce classement, en plus d'une indemnité pour les personnels, permet d'avoir des effectifs réduits dans les classes. Il n'est pas une solution miracle, mais est espéré par beaucoup comme une possible amélioration de leur situation. Or, peu de collèges ont obtenu ce label dans le département malgré les évidentes difficultés qui règnent partout. 6. Au moment où se développait ce type de syndicat à l'exemple de SUD PTT, mais en beaucoup plus faible et avec une ligne peu rassembleuse et parfois sectaire, contrairement aux camarades des PTT.

éventuelles divisions syndicales et en garantissant la possibilité d'agir et de décider des non syndiqués. L'ensemble des organisations syndicales était présent aux réunions et a accepté les décisions de l'A.G. des établissements. Ce lien entre l'auto-organisation de ceux qui luttent et les syndicats a renforcé le mouvement et ne peut manquer d'avoir des conséquences au sein des organisations syndicales. L'Assemblée des établissements a ainsi pu prendre les décisions d'action correspondant au voeu du plus grand nombre à chaque étape du mouvement. ...et les syndicats

En France, il y a une forte syndicalisation dans l'Education Nationale (plus de 30% des salariés, contre moins de 10% à l'échelle du pays). La principale organisation est la Fédération Syndicale Unitaire, où sont présents les militants de la LCR. Elle est organisée en divers syndicats, dont le SNES pour les collèges et lycées : celuici a accepté les décisions prises par les établissements auto-organisés, ce qui est une première pour cette organisation, traditionnellement méfiante vis-à-vis des diverses coordinations. Cette position a joué un rôle essentiel dans l'essor du mouvement en raison du poids du SNES (pour qui, aux élections professionnelles, votent les deux tiers des professeurs de Seine Saint-Denis). Par contre, le SNUIPP (syndicat de la FSU pour les enseignants des écoles maternelles et primaires) a freiné une extension possible du mouvement dans son secteur. Cela est dû à la moindre mobilisation de sa base, certes, mais aussi au fait qu'en Seine Saint-Denis, nombre de ses responsables, encore membres du PCF, ne voulaient pas gêner la gauche plurielle au gouvernement.

Quant aux autres organisations syndicales, nettement minoritaires, elles ont, elles aussi, " joué le jeu " de l'auto-organisation : il s'agit du SGEN CFDT, de la CGT (influente dans les Lycées professionnels et où sont présents des camarades de la LCR), de SUD Education, créé il y a deux ans (6) et de la CNT (anarcho-syndicaliste et groupusculaire). Une seule n'a pas accepté les décisions de l'Assemblée des établissements et s'est fortement minorisée : c'est Force Ouvrière, dirigée dans l'Education Nationale par le courant lambertiste (Parti des Travailleurs), qui s'est encore illustré par son sectarisme et son incompréhension du mouvement de masse. La place des femmes

Les femmes représentent 60% des salariés de l'Education Nationale dans le Second Degré en Seine Saint-Denis. Dans la lutte de ce printemps, elles ont été très présentes, dans les manifestations, les A. G. et à l'Assemblée des établissements. Dans celle-ci, leurs interventions étaient généralement marquées par le souci de faire avancer le mouvement plutôt que de se faire applaudir comme nombre de "ténors " masculins.

En revanche, au sein du Collectif d'animation, organisme réduit qui dirigeait l'action entre deux réunions de la Coordination, il y avait une proportion un peu moindre de femmes ; tout comme dans les délégations élues, qui représentaient les personnels en lutte aux négociations avec les autorités. On retrouvait là la division traditionnelle et le rôle des hommes à qui la vie sociale laisse du temps pour s'investir dans ce type de tâches (au total, cela faisait souvent quatre soirées par semaine prises pour les membres du Collectif d'animation !).

Mais c'est surtout dans les directions syndicales que les femmes étaient sous-représentées. Presque tous les porte-parole syndicaux étaient des hommes. Au total donc, une présence des femmes dans la lutte, mais aussi des blocages qui demeurent et qui doivent être débattus pour être dépassés. Une grève au cœur du débat politique

C'est une évidence d'affirmer que les problèmes de l'école sont éminemment politiques, notamment dans un département où ils sont étroitement liés à la crise qui déstructure le tissu social du départe-

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ment. Le mouvement des enseignants l'a confirmé en posant l'essentiel des problèmes politiques de l'heure.

Mettre en avant la défense du service public d'éducation alors que la Seine Saint-Denis connaît une forte montée du Front National, C'est participer à la lutte contre ce danger mortel. Les enseignants en lutte l'ont bien compris, qui ont décidé d'être dans la rue avec un cortège du mouvement le 28 mars lors de la manifestation anti-FN d'après les Régionales. Ils ont ainsi démontré, face aux propos d'Allègre les accusant de faire le jeu de

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UNITE POUR LE SE

L'EMPLOI, S LES RETE l'extrême-droite, qu'être au coeur des luttes sociales amenait aussi à être en pointe dans le combat contre le fascisme. En même temps, ils ont été partie prenante de la manifestation unitaire (non sans débat), alors même que défilaient les partis membres du Gouvernement auquel s'opposait leur action (7).

A l'égard de ces partis, essentiellement le PS et le PC, la grève enseignante de Seine Saint-Denis a agi comme un révélateur. Au sein du Parti Socialiste, il a fallu un mois et demi pour que s'élèvent des voix moins hostiles que celle du Ministre provocateur. La manière dont celui-ci a répondu au mouvement déshonore la gauche gouvernementale au même titre que le caporalisme de Chevènement. Tout y est passé : le mépris des personnels, l'accusation de faire le jeu du FN, les mensonges, le refus de prendre ses responsabilités (la faute serait celle des subordonnés, qui ont...mal informé le Ministre). De ce point de vue, le mot d'ordre " Allègre démission ", ô combien populaire, était parfaitement justifié. En laissant faire une politique aussi rétrograde, le Parti Socialiste ne peut que se couper de plus en plus de ceux qui ont permis son succès en juin 1997.

Mais, le Parti Communiste et la ligne de Robert Hue n'ont pas été épargnés non plus par la lutte. La Seine Saint-Denis reste, en effet, son bastion électoral avec la présidence du Conseil général (8) et nombre de municipalités. Le PC était donc directement interpellé par la grève enseignante. Pourtant, jusqu'à la fin mars, il a soutenu le plan de rattrapage d'Allègre Jugé totalement insuffisant par les enseignants, mais dont le PC pensait qu'il pouvait « contribuer à accroître la réussite scolaire » (tract distribué le 21 mars). Il y a certes eu des voix différentes, comme celle de P. Braouezec (Maire, rénovateur, de Saint-Denis), qui a fortement soutenu le mouvement. Mais, dans l'ensemble, le Parti Communiste a préféré la solidarité gouvernementale au mouvement de masse. Nul doute que beaucoup d'enseignants communistes, actifs dans la grève, ne se sont pas reconnus dans ce positionnement. Une première victoire du mouvement social

Le 30 avril, après un mois et demi de refus, Claude Allègre a dû recevoir les syndicats et les représentants de l'Assemblée des établissements. Ce fait constitue déjà une victoire du puissant mouvement (enseignants, parents, élèves) qui a déferlé sur la Seine Saint-Denis.

Les 3000 postes concédés, c'est d'abord la confirmation, par le Ministère lui-même, de l'importance des besoins du département. Bien sûr, à la rentrée, il ne

CLA s'agira que de 800 postes (1000 en 1999, 1200 en 2000). Surtout, rien de clair n'est dit sur leur attribution; le Ministère et le Rectorat veulent les attribuer sur la base de projets qui risquent de diviser les enseignants en mettant les établissements en concurrence. Des risquent existent donc que le Ministère tente de retourner la situation à son profit en utilisant la Seine Saint-Denis comme laboratoire de la dérèglementation. D'où la nécessité de la vigilance du mouvement, qui continue à se structurer autour de l'Assemblée des établissements.

Le bilan de cette lutte, même si on ne retient que les 800 postes de cette année et avec les problème évoqués précédemment, est assez impressionnant. En ces temps de gel de l'emploi public, obtenir cela à l'échelle d'un département, ce n'est pas rien. Mais, bien sûr, les situations dramatiques de nombre de collèges ne vont pas trouver de solution à la rentrée avec les 3 ou 4 postes de plus qui auront été obtenus pour chaque établissement. D'où, chez certains, une déception qui peut se transformer dès la prochaine rentrée en volonté combative pour faire appliquer réellement les décisions ministérielles et obtenir d'autres acquis.

Quoiqu'il en soit, tous s'accordent à reconnaître que la grève reconductible, auto-organisée par ceux qui luttent, en lien avec les organisations syndicales, a fait la preuve de son efficacité. C'est elle qui a permis de faire reculer Allègre car elle a posé au gouvernement un problème politique d'ampleur et l'a mis devant ses responsabilités. En ce sens, la lutte qui vient d'être menée ne peut qu'encourager les actions futures dans l'Éducation Nationale et, au-delà, dans toute la société française.

Les enseignants de Seine Saint-Denis ont montré qu'ils pouvaient faire reculer ce gouvernement qu'ils avaient contribué à mettre en place par leur vote. Comme les chômeurs et les sans-papiers, avec qui ils se sont retrouvés le Premier Mai, ils montrent le chemin d'un mouvement social d'ensemble qui doit contraindre ce gouvernement à changer de politique. Pour satisfaire les aspirations de ceux d'en-bas. Et non reprendre la logique dont la majorité des salariés ne voulaient plus en novembre-décembre 1995, déjà.

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Les photos illustrant cet article sont de

Gérard Vidal © 7. Le cortège du PS devait d'ailleurs plier ses banderoles en approchant des enseignants regroupés en fin de manifestation et scandant • Allegre démission !8. L'organisme, élu, qui gère le département et son budget.

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