Inprecor 1974–2004

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ALLEMAGNE

Les Verts allemands : Histoire d'une adaptation

· Inprecor n° 427, septembre 1998 · p. 20-23 · 3 372 mots

Allemagne Écologie Paix et armements

histoire d'une adaptation par Manuel Kellner*

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Grünen était perçue non seulement comme un défi et un danger par la conscience publique bourgeoise allemande et par les partis établis (CDU/CSU, FDP, SPD — conservateurs chrétiens, libéraux et socialdémocrates), mais aussi comme la menace de l'introduction d'idées et de comportements d'inspiration radicale et extrémiste de gauche dans les institutions de la démocratie parlementaire. Aujourd'hui, nous en sommes bien loin. La participation des Grünen à des gouvernements à domination socialdémocrate aux niveau des communes et des régions (Länder) est devenue une routine, et au niveau communal il y a même des cas d'alliance avec la CDU. Les porte-paroles des conservateurs et des libéraux continuent à dénoncer la possibilité d'une participation gouvernementale des Grünen au niveau fédéral comme un danger pour l'économie, pour la politique extérieure et pour la continuité du consensus établi, mais cela n'est plus pris très au sérieux et plutôt compris comme une polémique électorale gratuite dirigée contre l'option gouvernementale du SPD d'alliance "rouge-verte" . Les chefs de file des Grünen, à commencer par Joschka Fischer, le porte-parole de leur fraction parlementaire au Bundestag, s'appliquent avec beaucoup de zèle à disséminer les restes de doute sur le fait que les Grünen ont entièrement accepté le cadre du système établi tant au niveau des institutions de l'Etat, de l'UE, de l'OTAN etc. qu'au niveau de l'économie de marché capitaliste. Et les leaders, qui furent par le passé objets de critiques parfois violentes à l'occasion de congrès, sont maintenant peu contestés par la base de leur parti. Pour comprendre le chemin parcouru, il faut revenir aux origines.

La fondation et l'ascension des Grünen est normalement comprise comme expression politique du mouvement écologiste. En réalité, ce parti doit son existence et son influence à l'unité dialectique d'au moins facteurs:

a) une montée spectaculaire de la conscience écologique au niveau de masse:

b) un sentiment de se trouver dans une impasse au sein du mouvement antinucléaire et des Bürgerintiativen (comités de citoyens luttant contre divers aspects de la destruction de l'environnement) ;

c) une crise de décomposition dévastatrice de l'extrême gauche organisée. Montée de la conscience écologique

Au début des années 70, des livres comme ceux de Holger Strohm décrivant la menace destructrice que la production industrielle fait peser sur la biosphère, sur les conditions de survie du genre humain, n'avaient qu'une influence marginale. Pour les courants de la gauche socialiste et radicale il s'agissait surtout d'une occultation, puisque ces ouvrages pionniers faisaient abstraction du mode de production capitaliste. Le rapport du Club de Rome sur les limites de la croissance avait comme pêché originel le même défaut. Mais il marquait le début d'introduction de la problématique écologique dans la conscience bourgeoise et donc dans la société allemande. Les courants de la gauche radicale, même la minorité marxiste-révolutionnaire, prirent beaucoup de retard à mettre en question les aspects douteux de leurs propres concepts (par exemple celui de la libération des forces productives ligotées par le mode de production capitaliste pour arriver à une économie d'abondance permettant la distribution gratuite de tous les biens). La politique des directions syndicales socialdémocrates et la conscience moyenne des militants syndicaux actifs ou même combatifs commençaient à être perçues comme "conservatrices" par une partie de l'intelligentsia et de la jeunesse révoltée dans la mesure ou l'aspiration aux gains salariau et à la défense des emplois ne s'occupait pas du contenu destructeur de telle ou telle production. Le "feutre atomique" ("Atomfilz"), selon une expression de Heinz Brandt (syndicaliste métallo critique de gauche), en était l'expression eftilée : dans le secteur de l'énergie l'organisation patronale et la direction syndicale constituaient un lobby commun pour défendre les intérêts de l'industrie nucléaire. Aujourd'hui, tout le monde doit montrer sa conscience des problèmes écologiques, ou au moins faire semblant : les partis et courants politiques, les directions syndicales, les organisations patronales, et même la publicité des grands trusts doivent prétendre à "sauver la nature" en vendant leurs marchandises. Impasse politique du mouvement de masse

Le mouvement écologique était devenu un mouvement de masse surtout au travers des mobilisations contre les centrales nucléaires (Wyhl, Brokrort, Grohnde...) et contre la planification de stocks pour les déchets atomiques (Gorleben). La gauche et l'extrême gauche organisée y jouaient un rôle moteur, mais étaient largement dépassées par la participation *Manuel Kellner est rédacteur de SoZ -Sozialistische Zeitung.

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populaire aux manifestations. Ces mobilisations étaient la cible de la répression policière et étaient dénoncées par l'establishment politique. Une partie des courants radicaux essayait d'entraîner le mouvement dans des confrontations directes avec les forces de répression, tandis que les forces "modérées" (chrétiennes, socialdémocrates, (post)staliniennes...) participant au mouvement choisissaient les formes d'action dans le souci d'éviter toute confrontation. Cela créait une division au sein du mouvement.

En 1975, une manifestation importante (50 000 ou plus de participant/e/s) contre la centrale du "Schneller Brüter" de Kalkar, fut accompagnée par des interventions policières massives tendant à criminaliser le mouvement. En même temps, "la politique" ne bougeait pas d'un doigt. A partir de ce moment commençait une crise de crédibilité de la perspective de mobilisation : on peut être 50 000, 70 000, 100 000 dans la rue, mais rien ne change. Le même sentiment commençait à s'emparer des militants des Bürgerinitiativen : on peut prouver qu'on a raison, on peut avoir des arguments absolument pertinents, mais rien ne change. Une percée dans la classe ouvrière industrielle ou dans les syndicats n'était pas imaginable, puisque les syndicalistes combatifs contestant la ligne officielle pronucléaire et anti-écologiste (surtout organisé dans I'" Aktionskreis Leben") ne formaient qu'un courant marginal. Donc, l'aspiration à un débouché politique était dans l'air. Vu le conservatisme de la direction et de la grande majorité des membres et électeurs de la socialdémocratie, le manque de crédibilité du PC (post)stalinien (combattant les centrales nucléaires à l'ouest tout en défendant les centrales nucléaires "socialistes" de l'est), le manque de crédibilité des forces d'extrême gauche divisées en miettes et largement en retard sur l'idéologie, ce débouché n'était imaginable que par la création d'une formation politique nouvelle mettant la problématique écologique au centre de ses préoccupations.

Les premiers succès des listes écologistes en France en 1977 catalysaient des initiatives semblables en Allemagne, d'abord aux niveaux communal et régional, et en 1979, à l'occasion des élections européennes, pour la première fois au niveau fédéral, la liste "Sonstige politische Vereinigung [SPV] — die Grünen" ("Association politique diverse — les Verts" — allusion humoristique à la caractérisation médiatique courante des petites listes comme "divers") obtenant 3,2% des voix. A Brême, en 1979 également, une liste verte franchissait pour la première fois le cap des 5% dans le cadre d'une villerégion (Land). Le 13 Janvier 1980, à Karslruhe, le parti Die Grünen était constitué. Fruit de la décomposition de l'extrême gauche

Les premières listes vertes étaient créées par des forces plutôt conservatrices en marge du mouvement écologiste, avec une ligne politique de "protection de l'environnement" se situant "ni à gauche, ni à droite" polémiquant presque plus contre la "surpopulation" de la planète au sud que contre les méfaits du mode de production et de vie au nord. Le nom de Herbert Gruhl, ex-député du CDU du livre Ein Planet wird geplündert" (Une planète est pillée), en est le symbole. Une partie de l'extrême gauche organisée ressentait le défi. Commençait le temps des listes "alternatives", "verte-alternatives" ou "multicolores", avec des premiers succès électoraux. Dans le débat sur l'attitude vis-à-vis des forces autour de Gruhl et de ses semblables oeuvrant à la création rapide d'un parti électoraliste au niveau fédéral, une partie importante de l'extrême gauche se décida à entrer dans la SPVDie Grünen pour combattre la ligne conservatrice en son sein et pour acquérir une influence décisive dans le parti des Grünen en gestation, susceptible de percer au niveau électoral.

Déjà au congrès de fondation des Grünen, le succès de cette démarche était évident. Le courant écoloconservateur y était battu presque toutes les décisions soumises au vote des délégués, surtout dans le domaine politico-organisationel, le congrès permettant aux membres du parti d'appartenir parallèlement à d'autres organisations politiques — ce qui était à l'époque tactiquement décisif pour les forces provenant de l'extrême gauche. Une seconde et

La production de l'énergierenouvelabledevenant compétitive, les pétroliers y investissent, ce qui facilite l'entrée des Verts au gouvernement. une troisième conférence des Verts en 1980 (Saarbrücken et Dortmund) portant sur les questions programmatiques soulignaient la victoire des forces de la gauche radicale. Gruhl et les siens, résignés, quittaient le jeune parti.

En même temps, dans la gauche révolutionnaire, radicale et centriste, la pression pour s'affilier au parti des Verts devenait de plus en plus forte. Les "conférences socialistes" à la recherche d'une possibilité de créer un mouvement politique unitaire d'inspiration socialiste pouvant acquérir une l'influence de masse, y compris au niveau électoral, s'inclinaient devant l'état de fait : à côté des Grünen, il n'y avait plus d'espace (le dernier essai étant l'échec de la création des "Socialistes Démocrates" en 1985, après que deux députés du SPD, Hansen et Coppick, en désaccord avec le déploiement des missiles nucléaires et avec la politique procapitaliste socialdémocrate eussent rompu avec leur parti). Les membres et sympathisants de la gauche radicale affluaient au parti des Grünen, qui avait perdu 30% de ses membres avec le départ du courant conservateur de Gruhl, mais qui gonflait maintenant rapidement, passant d'environ 10 000 en 1980 à 15 000 en 1981, 25 000 en 1983, 40 000 en 1985 pour arriver finalement à quelques 50 000 membres. Les Verts ne gagnaient pas seulement de nouvelles recrues, mais fonctionnaient en même temps comme un aspirateur absorbant la grande majorité de militants et sympathisants de la gauche révolutionnaire et radicale. Le reste, qui se hérissait contre ce développement, était finalement condamné à l'image de dinosaures dépassés par l'évolution.

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Daniel Cohn Bendit croqué par Wiaz en 1978. Des dirigeants repentis

Jusqu'à aujourd'hui, dans le personnel dirigeant du parti Bündnis-Die Grünen (résultat de l'intégration d'une partie du mouvement civique de l'ex-RDA dans le parti des Verts, ce qui l'a d'ailleurs poussé à droite) provenant de l'ouest, il y a beaucoup d'ex-membres de courants d'extrême gauche. Ils étaient membres de diverses organisations maoïstes (KB, KBW, KPD...) ou courants spontanéistes ou - en nombre plus réduit — centristes (Sozialistisches Büro) ou trotskistes (1). Joschka Fischer et Daniel Cohn-Bendit étaient membres du courant organisé "Revolutionärer Kampf" (Lutte Révolutionnaire) dont "Pflasterstrand" (à peu près : Sous les pavés, la plage), connu pour chérir les formes d'action de rue les plus énergiques et une attitude "anti-establishment" et révoltée cherchant à conserver la tradition du mai 68 et des "soixante-huitards" allemands. Tous les deux ont depuis longtemps acquis des attitudes de révolutionnaires repentis, polémiquant contre quiconque ose encore mettre en question non seulement le monopole de violence de l'État, mais même seulement le système politique démocratique-bourgeois et l'économie de marché. Fischer, comme représentant le plus éloquent des "Realos" luttant pour une participation gouvernementale presque à tout prix, a réussi à conquérir l'hégémonie de ce courant au sein des Verts, les courants écolo-socialistes (Ebermann/Trampert) ou écologiste radical (Jutta Ditfurth) quittant l'un après l'autre le parti. Daniel Cohn-Bendit, autretois internationaliste dévoué, militant révolutionnaire et orateur doué représentant la révolte de 68 en France et en Allemagne, ennemi public numéro 1 de la réaction, est depuis des années un chaud partisan de cette même ligne. A l'administration de Francfort, il a joué le rôle de "chargé des affaires multiculturelles" en poursuivant une politique libérale et tolérante, mais sans mettre en question les fondements racistes de la politique officielle et des critères "de sang" du droit constitutionnel allemand vis-à-vis des immigrés et des demandeurs d'asiles. Car sa tolérance vaut tout aussi bien pour les victimes de cette politique que pour les ressentiments des Allemands qui se sentent "envahis" par les "hordes" "d'étrangers" D'un parti contestataire...

L'identité politique du parti des Verts a changé sensiblement depuis ses débuts en 1980, tant au point de vue programmatique qu'en matière de fonctionnement organisationnel ou de pratique politique.

* En 1980, les Verts voulaient restructurer fondamentalement la société toute entière pour arriver à une production écologiquement responsable et socialement solidaire, centrée sur les besoins humains raisonnables, en solidarité avec les plus dépourvus en Allemagne et dans le monde entier. Ils voulaient un autre système politique, une "démocratie de base" (Basisdemokratie), en rupture avec la démocratie représentative où les citoyens sont impuissants vis-àvis des députés, les députés vis-à-vis de l'appareil de leur parti et de leur fraction parlementaire, le tout étant impuissant vis-à-vis de l'exécutif et de l'appareil d'État au service des grand trusts et des grosses fortunes. Ils étaient pacifistes et antimilitaristes, luttaient contre l'armement nucléaire, contre l'OTAN, contre l'armée encasernée et contestaient la légitimité des forces de répression de l'Etat.

* Les Verts se comprenaient comme parti "de type nouveau". Ils ne voulaient pas de dirigeants tout-puissants dominant la base du haut des postes et par les médias. Ils voulaient lier les dirigeants et les députés aux décisions de la base et, par le moyen de la rotation, éviter le développement d'une couche de dirigeants professionnels s'élevant au-dessus de la mêlée du commun des mortels. Ils voulaient un comportement parlementaire au service des mobilisations extraparlementaires, traduisant au niveau politico-institutionnel ses aspirations.

* Les Verts ne voulaient pas s'adapter à une politique de gestion du système établi. Les débats sur le comportement vis-à-vis du SPD et sur les formes et critères de participation à des gouvernements à dominance socialdémocrate étaient au départ compliqués. L'attitude "fondamentaliste" de rejet de toute collaboration politique avec le SPD se heurtait à plusieurs problèmes : Comment alors éviter de devenir complice de fait de la droite politique ? Comment alors mettre en pratique au moins une partie de son propre programme ? Comment aider à éviter "le pire" ? Quelle perspective de changer quoi que se soit en restant à terme un courant minoritaire condamné à l'opposition? ... à un parti parmi d'autres

Au début, divers modèle de "tolérance" envers les gouvernements SPD étaient majoritaires dans le parti des Verts : élire un gouvernement SPD sans former une coalition, voter pour le budget tout en votant contre les mesures non-écologiques, nonsociales, non-démocratiques, nonpacifistes. Donc, permettre au SPD de gouverner sans porter la responsabilité entière pour sa politique. Mais le SPD, lui, faisait bien entendu pression dans le sens contraire : il demandait aux Verts de renoncer à leurs positions objectivement anticapitalistes et contestataires et à endosser la co-responsabilité d'une gestion loyale du système. Commençaient alors les débats sur les conditions à poser pour une participation gouvernementale. Petit à petit, les membres du parti des Verts acceptaient une attitude de cogestion loyale d'une politique procapitaliste, à condition que quelques réformes écologiques, sociales et démocratiques soient acceptées par le SPD. Mais aujourd'hui, en pratique, ces préconditions sont très réduites. 1. En 1986 la majorité du GIM (Groupe marxiste internationaliste), alors section de la IVème Internationale, avait décidé de fusionner avec un groupe ex-maoïste pour créer le Parti socialiste unifié (VSP). 20% de ses membres, dont la majorité de son Bureau Politique élu en 1985, décidèrent alors de quitter le GIM pour rejoindre les Verts.

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Hambourg l'année dernière en fut la caricature : les Verts n'ont obtenu que le sauvetage d'une seule aire de protection d'oiseaux en laissant tomber toutes leurs autres revendications pour co-gouverner sur une ligne purement socialdémocrate. Dans toute une série de Länder, les Bündnis-Die Grünen co-gouvernent avec le SPD de façon routinière sans que les fondements de la politique économique, sociale et même écologique aient changé pour cela de manière perceptible. Le cap à franchir reste d'arriver au même exercice au niveau fédéral.

Le fonctionnement du parti est devenu celui d'un parti électoraliste largement "normal". Il reste peu de rapports avec le mouvement extraparlementaire. La "rotation" ne semble plus qu'un "mauvais" souvenir. Il y a encore un zeste de séparation entre fonction de parti et mandat, mais l'influence des "personnalités" médiatisées est devenue décisive. Le caractère émancipateur des débuts s'est largement dissipé, le plus important qui en reste sont les quotas de 50% pour les femmes qui continuent à peser sur la sélection du personnel dirigeant et des mandats. Sauf que les figures les plus influentes sont de sexe mâle — comme Fischer ou Jürgen Trittin, le porte-parole de la direction du parti. La base sociale réelle, ce sont les militants organisés autour des mandataires, ce sont les postes au sein de l'administration communale et aux niveaux plus élevés. Le processus d'adaptation a été beaucoup plus rapide que pour la socialdémocratie, puisque la base extraparlementaire était beaucoup plus réduite et fragile dès le début. Une identité entamée

L'identité programmatique de départ est largement entamée. Il n'est plus question de changement fondamental des critères de la production, mais d'éco-taxes "acceptables" pour le patronat, "neutres" en matière de financement. Il n'est plus question de pacifisme radical, mais d'acceptation du rôle "responsable", pacificateur de la Bundeswehr en mission "humanitaire" — sous couverture de l'ONU, mais seulement jusqu'à nouvel ordre. Il n'est plus question de mettre en question le monopole de violence de l'État — au contraire, il y a déjà eu coresponsabilité de ministres verts au niveau des Länder pour des interventions policières contre des manifestants, notamment kurdes ou défendants les demandeurs d'asile et les fugitifs.

Ludger Vollmer, dirigeant de la "gauche modérée" des Grünen (en fait maintenant presque "l'extrême" gauche des Verts), vient de sortir un gros livre, sa thèse de doctorat : Die Grünen und die Außenpolitik — ein schwieriges Verhältnis (Les Verts et la politique extérieure — un rapport difficile). Ce livre marque l'adaptation à la politique bourgeoise établie dans le dernier domaine qui semblait faire obstacle à la "respectabilité" verte et leur acceptation comme partenaire junior d'un gouvernement SPD-Vert. II polémique contre les positions "de principe" menant les Verts à se dresser contre les diverses actions militaires décidées par le gouvernement Kohl. Le socialdémocrate Egon Bahr, dans le temps co-architecte de la

ECOLCY = = *. "Ostpolitik" de Willy Brandt, a vite fait les louanges de cet ouvrage. Selon lui — et c'est pertinent — le cas de la Yougoslavie marque le tournant des Verts vers une position "responsable" : ce serait inhumain, semble-t-Il, de ne pas permettre à la Bundeswehr d'intervenir contre les horreurs n'importe où sur la planète — et n'y a-t-il pas une responsabilité allemande particulière pour les Balkans et pour l'Europe de l'Est en général vu l'histoire des deux guerres mondiales ? C'est cette logique pervertie qui perce dans la conscience des Verts.

Les petits "'scandales" récents illustrent bien les problèmes d'adaptation politique auxquels les Verts sont confrontés. Prenons un seul exemple : la décision du dernier congrès des Verts de revendiquer une montée des prix de l'essence à 5 Mark (environ 15 francs français) d'ici dix ans. Il y eut une réaction politique violente, une dénonciation massive des Verts comme parti ne se souciant pas du porte-monnaie des petites gens chérissant d'ailleurs leur bagnole comme rien au monde. Les Verts se sentirent forcés de se replier et de mettre beaucoup d'eau dans leur vin. Mais la logique de leur position est claire : s'ils ne veulent plus de transformation fondamentale — par exemple une société émancipée de la folie automobile et un système de transport public fonctionnel et généreux — ils doivent développer un "réformisme" écologique qui, en ces temps de "consensus austéritaire" général, envoie la facture de tous les changements aux salariés. Le "social" et "l'écologique" deviennent irréconciliables de cette maniere, et les moindres réformes écologiques foncièrement impopulaires.

La perspective d'un gouvernement "rouge-vert" n'est plus ressentie comme le début possible d'un changement réel ou d'une période de réformes écologiques, sociales et émancipatrices. Tout au plus, l'électorat espère une modération du cours antisocial suivi par le gouvernement Kohl ces dernières 16 années. On espère respirer un peu. C'est peu et beaucoup, certes. Mais rien ne permet aujourd'hui de renoncer au combat pour la construction d'un courant clairement anticapitaliste prenant à son compte toutes les aspirations écologistes et émancipatrices des débuts du parti des Verts. De toute façon, sans pression d'en bas par la voie de mobilisation indépendantes et sans opposition de gauche y compris au Bundestag — le PDS a de bonnes chances d'y entrer une nouvelle fois — la politique d'un gouvernement SPD-Vert ressemblerait plus à celle de Tony Blair qu'à celle de Jospin.

Cologne, Août 1998

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