Inprecor 1974–2004

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ALLEMAGNE

Schröder : le retour des sociaux-démocrates ?

· Inprecor n° 427, septembre 1998 · p. 17-19 · 2 504 mots

Allemagne Syndicalisme Écologie

par Thies Gleiss*

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démoralisantes. Les chiffres en eux-mêmes ne sont pas tellement négatifs : le SPD a perdu près de 200 000 membres, mais il reste le parti le plus important et le mieux organisé Depuis 1982 il n'est plus au gouvernement, mais dirige douze des seize Länder du pays, seul ou dans des coalitions. Dans presque tous les mouvements sociaux — environnement, paix et mouvement des femmes — l'influence du SPD est toujours si forte qu'aucun de ces mouvements n'a pu représenter une menace sérieuse à la domination bourgeoise. En tout cas, le SPD est en état de canaliser les phénomènes les plus radicaux : qui plus est, il dispose de relais dans les mouvements susmentionnés et dans les organisations qui opèrent dans ce milieu. Ajoutons qu'un nombre non négligeable de dirigeants de ces mouvements, qui s'étaient ralliés aux Verts, sont revenus assez rapidement Une hégémonie maintenue

Dans le mouvement ouvrier et dans les syndicats, l'hégémonie du SPD n'est pas remise en question : des positions qui dans les années 1970 et au début des années 1980 avaient été arrachées par des militant(e)s du PC pro-Moscou ou de la nouvelle gauche, ont été reconquises. La tentative de créer des pseudo-syndicats d'employés et d'autres secteurs de travailleurs (dont le DAG, un syndicat sous l'influence des chrétiens démocrates) a fait long feu : la seule organisation de cette mouvance digne d'être mentionnée a décidé d'adhérer à la centrale syndicale hégémonique, Deutsche Gewerkschaftsbund (DGB).

Ainsi, l'idée souvent avancée aussi bien à gauche qu'à droite, selon laquelle on assisterait au crépuscule du SPD n'est que confusion des désirs et de la réalité ou impressionnisme superficiel. Toujours est-il que le SPD, étant au gouvernail dans de nombreux Länder et communes, a adopté lui aussi des mesures allant dans le sens de la politique néolibérale du gouvernement. Il a accepté aussi bien des limitations des droits constitutionnels et du droit d'asile que la remilitarisation de la politique étrangère. Dans ce sens pourrait affirmer qu'une grande coalition existe de fait depuis longtemps. C'est dans un tel contexte que l'identité politique de la socialdémocratie a été très sérieusement affectée : voilà la cause fondamentale des pertes très graves que le parti a subi sur le terrain électoral de même que sur le terrain de l'influence politique. La déstructuration de la classe ouvrière, qui est indiquée le plus souvent comme la cause de ces développements, n'est en réalité qu'un facteur secondaire. Rappelons qu'avant la défaite plus récente en Basse-Saxe le parti avait déjà subi toute une série d'échecs : en 1995, en Rhénanie-du-Nord-Westphalie (-4%) et à Brème (-5,4%) ; en 1996, au Bade-Wurtemberg (-4,3%), en Rhénanie-Palatinat (-5%) et au Schleswig-Holstein (-6,4%) ; finalement en 1997 à Hambourg (-4,2%). A l'échelle nationale, il a été battu en 1983 (candidature de Hans-Jochen Vogel), en 1987 (candidature de Johannes Rau) et en 1994 (candidature de Rudolf Scharping). Depuis la

Schröder : le retour

mort de Willy Brandt en 1987 il a eu trois présidents en l'espace de huit ans : Hans-Jochen Vogel, Björn Engholm et Rudolf Scharping. On peut donc comprendre qu'il exerce si peu d'attraction sur la jeune génération, qui a comme perspective de vivre dans des conditions pires que celles des générations précédentes .

Par ailleurs, les Verts ont pu apparaître comme une force capable de contrecarrer la destruction de l'environnement. Il est vrai que par une

VOM WÄHLER VERSCHMÄHT

Helmut Kohl

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SPD We und bere Affiche du SPD : « Helmut Kohl et Theo Waigel dans la comédie dramatique "Réniés par l'électeur". Jusqu'au 27 septembre.

SPD, nous sommes prêts » pénible réadaptation partielle et dilution programmatique en matière d'écologie le SPD a été en mesure de limiter l'influence électorale et organisationnelle des Verts, mais il n'a pas pu se réaffirmer comme porteur d'espoir pour le futur.

Ajoutons qu'il a dû payer un prix très élevé pour l'écroulement du régime stalinien en Allemagne orientale.

C'est lui qui depuis vingt ans avait ouvert la porte de l'Est au capital allemand et qui pouvait espérer, aux yeux des observateurs, occuper l'espace du

* Thies Gleiss est syndicaliste et membre du conseil d'entreprise dans une entreprise de métallurgie. L'article reproduit ici est une adaptation abrégée d'un article paru dans le mensuel allemand Inprekorr.

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stalinisme défunt en l'Allemagne de l'Est : pendant des mois, de novembre 1989 à mars 1990, il avait rêvé d'un gigantesque succès électoral dans les nouveaux Länder. Comme on le sait, cet espoir ne s'est pas matérialisé : à l'heure actuelle, dans les cinq nouveaux Länder, le SPD a moins de membres que dans la seule région de Dortmund. Par une ironie de l'histoire, c'est un autre Parti réformiste de masse d'un type différent, le PDS (1), qui s'élève sur les décombres du stalinisme. La revanche historique de la social-démocratie contre la révolution socialiste d'Octobre n'a pas eu lieu , en Allemagne non plus. Schröder, à droite de Lafontaine ?

Dans ce cadre assez désolant, la bureaucratie du SPD a fait une pirouette étonnante. Oskar Lafontaine (2) s'était présenté comme candidat à la présidence du parti dès 1995. Au congrès de Mannheim il s'était imposé aux délégués par une violation des statuts.

Lafontaine n'est guère un anticapitaliste. Mais il faut admettre qu'il est un social-démocrate très capable de s'adapter aux besoins de l'époque. Le programme de Berlin di SPD (1989) affirme que « C'est une expérience historique fondamentale : des corrections apportées au capitalisme ne sont pas suffisantes. Un nouvel ordre économique et social est nécessaire ». Selon Lafontaine, cela signifie qu'il faut élaborer un programme de revendications, en fait assez terne, incluant l'augmentation des salaires. Mais en même temps on explique qu'il faut réduire les coûts du travail. En effrayant la droite du parti, Le SPD, qui a formé un gouvernement toléré par le PDS en Saxe-Anhalt, fut l'objet d'une virulante campagne anticommunist. Ici Reinhard Hôppner, ministre-président du länder, dans une

Trabant "communiste".

Lafontaine se prononce aussi pour une ré-idéologisation de la politique du parti. C'est à cause de tout cela que Lafontaine a pu apparaître comme se situant à gauche aux yeux du parti et de ses sympathisants proches. Certes, il est parmi les moins nationalistes des sociaux-démocrates, même s'il reste naturellement un social-démocrate allemand qui se veut médecin au chevet du capital allemand. Mais son conflit avec Willy Brandt sur le devoir patriotique des sociaux-démocrates à propos de l'unité allemande, son faible pour les structures européennes (y compris un contrôle franco-allemand sur les armes nucléaires) et surtout son conflit avec Schröder sur la manière de maîtriser la concurrence internationale (par les Etats ou par les entrepreneurs), l'éloigne des sociaux-démocrates carrément nationalistes

L'aile droitière et nationaliste-allemande du SPD, en lien avec les cercles intéressés de la classe dominante, se vit obligée d'avancer une proposition différente. Elle s'adressa à un homme de Hanovre, justement Gerhard Schröder. Haï par la gauche du parti pour avoir lésé les principes, regardé avec méfiance par sa droite parce qu'il était peu disposé à agir comme militant du parti, Schröder marquait deux points forts à son avantage. Premièrement, il avait chassé avec succès les Verts du gouvernement de Basse-Saxe (même si aux élections de 1994 les Verts avaient progressé au détriment du SPD, qui obtint quand même la majorité absolue des sièges avec 44% des voix). Deuxièmement, justement à cause de son caractère d'homme vaniteux, il avait des chances de lutter avec succès dans une course à la chancellerie conçue "à l'américaine" , seul espoir pour le SPD de gagner les élections législatives.

Au fur et à mesure que l'euphorie initiale pour Lafontaine s'amenuisait et que les militants de la droite du parti étaient de moins en moins favorables aux "recettes ringardes" de celui-ci, des personnalités importantes (par exemple, l'ancien bourgmestre de Hambourg, Henning Voscherau et l'ancien ministre de l'économie de la Rhénaniedu-Nord-Westaphalie, Wolfgang Clement) s'orientaient vers Schröder. Enfin, Schröder était depuis longtemps l'enfant chéri de la grande presse allemande (Spiegel, Stern, Die Woche et même Bild et Die Welt) : on pourrait même dire qu'il est un produit médiatique .

Comme nous l'avons mentionné, son approche de la campagne électorale, s'inspire de l'exemple des Etats-Unis : ses performances personnelles lui apparaissent comme absolument prioritaires. En même temps, Schröder s'inspire de l'exemple de Tony Blair. Il en est allé jusqu'à pousser plus loin le slogan de Blair — « l'important, c'est ce qui marche » — en affirmant : « ce qui est juste, c'est ce qui marche ». Un candidat par défaut

Il faut, toutefois, préciser que Tony Blair avait été accepté comme premier ministre par les secteurs les plus importants de la classe dominante britannique, avec en tête le magnat des media, Rupert Murdoch. Du point de vue des conceptions de son parti, sa tâche était, grosso modo , d'organiser un changement comparable à celui que le SPD avait opéré lors du congrès de Bad Godesberg en 1959 (3). Pour les reste, il était certainement le mieux placé pour porter la Grande Bretagne au coeur de l'Union européenne et mettre en place une stratégie vers la marché mondial. Le SPD est déjà depuis longtemps, ce que le Parti travailliste est devenu sous Tony Blair. En revanche, les principales options de la classe dirigeante allemande, à savoir l'orientation vis-à-vis de l'UE et le renforcement de l'Allemagne comme pôle de référence et la pointe la plus avancée dans la marche vers l'Est, ont été prises à cœur par le gouvernement CDU. C'est pourquoi à la question de savoir qui a intérêt à ce que Schröder devienne chancelier, à part lui-même et une partie du SPD, la réponse devrait être : personne. Ce qui intéresse certains milieux, c'est la candidature de Schröder et non son avènement au pouvoir, dans le sens qu'il peut faire peur au gouvernement 1. Le PDS a été fondé sur les décombres du parti dirigeant est-allemand, le SED 2. Oskar Lafontaine a été le candidat malheureux à l'investiture du SPD pour les législatives du 26 septembre 1998. Il est le président du SPD. 3. Le SPD a abandonné toute référence à la lutte des classes lors de son congrès de Bad Godesberg en 1959.

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Affiche du SPD : « Plus de 70 millions de spectateurs frustrés. Kohl et Waigel dans... "Car ils ne savent de la CDU et amener celui-ci à prendre plus de risques dans ses choix socio-politiques.

De ce fait, il devient indispensable de créer une image de marque d'un Schröder "l'ami des patrons". Mais cela n'ira pas si facilement. On se rappelle de Scharping, qui fut apprécié comme "professionnel" et pragmatique. Des patrons le voulaient, allant jusqu'à participer à un conseil économique du SPD. Puis, la désertion s'enclenchait. Nous prédisons quelque chose de semblable pour Schröder. Les premiers coups sont déjà tombés. Des critiques acerbes sont émises, notamment par le président de l'Association des patrons de la métallurgie (Gesamtmetall) et celui de l'Association du commerce en gros. Le 11 Mars, à une réunion du "sommet de l'économie allemande", la fine fleur du capitalisme allemand se rangea massivement derrière "leur" chancelier et son gouvernement — un geste public sans précédent depuis 1972.

Le SPD n'a jamais réussi à être le parti des patrons. Formellement, 40 000 entrepreneurs ont la carte du Parti. Cinq ou six représentants des classes moyennes font partie de la fraction parlementaire du SPD. 400 jeunes managers et entrepreneurs, membres du SPD, ont fondé _un "cercle d'initiative économique" Parmi eux, il y a certainement quelques-uns qui siègent dans des comités directeurs de grandes entreprises, mais il s'agit généralement d'entreprises dénationalisées, telles que Lufthansa, Landesbanken, Aral et Ruhrkohle. Une Association des petites en moyennes entreprises, liée au SPD, comporte une liste de 400 membres du Parti.

Même si tout cela est vrai, il s'agit d'une infime minorité face à la présence massive du grand capital au sein de la CDU/CSU et du FDP (les Libéraux). Ce n'est pas avec Schröder que cette situation va substantiellement changer.

En même temps, au sein du SPD, les premiers cris se font entendre contre le programme de Schröder, même s'il est aussi attaqué par la presse de droite.

Schröder a un autre handicap : il ne peut pas, comme l'a fait Blair, prétendre que « quand nous dirigerons le un dans sie wissen nielit, was sie tan

HELMUT KOHL THEO WAIGEL

Nur noch bis zum 27. September

pas ce qu'ils font". Jusqu'au 27 septembre seulement. SPD, nous sommes prêts. » pays, cela ne se fera pas à partir des Comités du Parti ». Cela n'est certainement pas acceptée telle quel par les militants, les fractions parlementaires et les ministres-présidents des Länder, membres du SPD. Les protestations des Jeunes Socialistes (les "Jusos") contre le néant politique des messages médiatiques ne resteront pas isolées. D'autres voix se sont déjà élevées, notamment de la part du "Groupe de travail sur les problèmes salariés" AFA, "Arbeitsgemeinschaft für Arbeitnehmerfragen") du SPD, qui exige le changement de l'article 116 d'une loi antigrève

On pourrait, presque paradoxalement, tirer la conclusion que Schröder est le meilleur candidat pour une nouvelle défaite électorale. Même si le SPD gagne, ce ne sera pas grâce à Schröder, mais malgré lui.

Sa tentative de "gagner le centre" du terrain politique n'est ni nouvelle ni forcément efficace, car il est occupé depuis des années par les trois partis gouvernementaux. Une partie de ces électeurs est en train de s'appauvrir ou de se prolétariser, une autre fait le saut vers l'enrichissement personnel. Par quel discours politique va-t-il être capable de satisfaire leurs aspirations contradictoires ?

Soit il applique une baisse des impôts, une limitation légale du pouvoir syndical, une baisse des salaires par la réduction des dépenses de la sécurité sociale et des mesures favorables à l'exportation et à la stabilité monétaire. Mais cela est évidemment

SPD contradictoire avec les promesses faites aux syndicats d'annuler une série de mesures prises par le gouvernement Kohl en particulier en ce qui concerne la sécurité sociale (maladie-invalidité). Or, il aura besoin des syndicats pour mettre en place son "Alliance pour le travail" ("Bündnis für Arbeit"). Toute concession au "vieux centre" l'éloigne de ses positions fondamentales en ce qui concerne "l'innovation" et la "modernisation" de l'économie. Des mesures publiques portant sur le développement des nouveaux secteurs (l'informatique, les médias), des cotisations obligatoires pour des entreprises subsidiées qui n'embauchent pas (revendications adoptées au congrès du SPD) et, surtout, l'introduction de nouveaux impôts en particulier sur l'énergie et l'environnement sont en contradiction avec tout cela. Ainsi, Schröder discrédite en permanence le projet pourtant proclamé d'une allian-

En tout cas, du point de vue du mouvement ouvrier et de la gauche socialiste, la perspective n'est pas rassurante. Si le SPD gagne et forme un gouvernement avec les Verts, il devra se fixer des objectifs qu'il ne sera pas capable de réaliser. Il ne pourra évidemment pas consolider les profits et en même temps adopter des mesures favorisant une paix sociale. Mais il ne pourra pas non plus jouer le rôle de « camarade des patrons », comme certains le prétendent. Il risquera de se trouver dans la condition d'un chancelier intérimaire toléré. •

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