Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

COLOMBIE

M. Perez, prêtre, guérillero, marxiste

· Inprecor n° 427, septembre 1998 · p. 29-35 · 5 761 mots

État espagnol

Bibliographie

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Liberación Nacional, Centro de Documentación y Ediciones Latinoamericanas, Managua - México - Lima 1988. M. López Vigil, Camilo camina en Colombia, Txalaparta Editorial, Tafalla 1990. C. Medina Gallego, ELN: Una historia contada a dos voces. Entrevista con el "cura" Manuel Pérez y Nicolás Rodríguez Bautista, "Gabino", J. D. Restrepo, La revolución de las sotanas: Golconda 25 años después, Planeta, Bogotá C. de la Torre, "Revelaciones de Ricardo Lara Parada (I-III)", Trópicos n°s 3-5, 1980.

Manuel Perez,

prêtre,

guérillero,

marxiste par Zbigniew M. Kowalewski*

Ligerie de minima campeste-

Armée de libération nationale (ELN), est mort dans un territoire contrôlé par la guérilla colombienne. Âgé de 55 ans, il souffrait d'une grave maladie. L'ELN dispose de plusieurs milliers de combattants et de dizaines de fronts de guérillas actifs dans de nombreuses régions. Avec les Forces armées révolutionnaires de ColombieArmée populaire (FARC), le mouvement de guérilla majoritaire, l'ELN est l'une des deux principales organisations politico-militaires de gauche de ce pays.

En Colombie, l'intensité de la guerre augmente. La machine militaire de cet État bourgeois en décomposition perd de plus en plus de combats et le contrôle de nombreux territoires. Appuyée par des formations militaires d'extrême droite, elle fait régner une terreur sanglante sur la population civile. Cet hommage à la mémoire de Manuel Perez veut contribuer au développement d'une solidarité urgente avec les organisations insurgées et les mouvements populaires de Colombie.

En juillet 1966, lors d'une cérémonie solennelle célébrée à la chapelle Sixtine, le pape Paul VI donna l'ordination à quelques soixante-dix prêtres choisis dans tous les séminaires européens. Faisant partie d'une sélection * Zbigniew M. Kowalewski, ancien dirigeant du syndicat "Solidarité", est rédacteur du journal polonais Dalej.

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spéciale, ils étaient destinés à travailler comme missionnaires en Amérique latine d'où parvenaient des nouvelles alarmantes pour le Vatican. La grande onde expansive de la révolution cubaine commençait à émouvoir l'Église catholique elle-même. Elle élargissait et emplissait de contenus subversifs les brèches ouvertes par le récent concile Vatican II. En outre, en Colombie, bastion du catholicisme conservateur, s'était produit un événement sans précédent qui eut un écho dans le monde entier. Un prêtre catholique, Camilo Torres, avait tout d'abord essavé de mobiliser un mouvement de masses indépendant, unitaire et révolutionnaire qui aspirait, par la violence si nécessaire, à la « prise du pouvoir par les classes populaires » et à la construction du socialisme. Ensuite, il intégra l'Armée de libération nationale (ELN). A peine était-il entré dans ce mouvement de guérilla « castriste » que la revue cubaine Bohemia écrivait : « Jamais Camilo Torres n'a trouvé la moindre incompatibilité, mais au contraire de grandes affinités, entre le christianisme le plus pur et le marxisme, le socialisme, le communisme. » Selon Bohemia, si les marxistes et les chrétiens parvenaient à s'unir, ils libéreraient obligatoirement le genre humain de l'exploitation et de l'oppression. La revue uruguayenne Marcha affirmait : « Camilo Torres se définit lui-même comme nationaliste, révolutionnaire et chrétien. Sa plateforme contient des mesures nationalistes étroitement liées à des mesures socialistes fondamentales. Sa méthode, la prise du pouvoir à travers la lutte armée des masses, pour mener à bien ce programme, est le début d'une révolution socialiste. »

Cinq mois avant la cérémonie à la chapelle Sixtine, Torres était tombé le fusil à la main lors d'un combat contre les troupes gouvernementales. Parmi les prêtres ordonnés lors de cette cérémonie, se trouvait Manuel Perez. Il se sentait mal à l'aise à cause de son faste et de son luxe. Ni le pape ni les autres hiérarques ecclésiastiques présents lors de la cérémonie ne s'imaginaient qu'il partageait cette pensée du père Camilo - « Il est très difficile de servir deux maîtres : Dieu et les richesses » - et que son désir était de suivre le chemin pris par Torres, si possible sur la même terre et dans les rangs de la même organisation révolutionnaire. Perez était convaincu qu'en accueillant Torres en son sein, l'EL avait résolu la complexe question des relations entre christianisme et marxisme qui le passionnait au plus au point. « S'incarner chez les plus exploités »

Perez était originaire d'un petit village de la province de Saragosse en Aragon (Etat espagnol). Il venait d'une famille de paysans pauvres très croyants. Durant la guerre civile espagnole, son père, convaincu qu'il s'agissait d'une guerre de Religion et qu'il fallait défendre la foi catholique, combattit dans l'armée franquiste. La seule manière de faire des études était d'aller au séminaire et il décida ainsi de devenir prêtre. Avant qu'il soit Domingo Lain et José Antonio Jimenez, ils avaient voyagé tous les trois en France. Ils étaient motivés par « le profond désir d'être aux côtés des plus pauvres et des plus dépossédés » et de « vivre avec eux un engagement d'incarnation ». Ils partagèrent la vie misérable, le travail surexploité et l'oppression xénophobe ou raciste des immigrés de l'État espagnol et d'autres pays d'Europe du Sud et d'Afrique du Nord.

A Paris, Lille, Arras, « nous nous sommes penchés sur le monde de l'exploitation capitaliste », dit plus tard Perez. C'est là qu'ils commencèrent à remettre en question plusieurs aspects de la foi traditionnelle. Ils arrêtèrent de prier de manière routinière et ressentirent une véritable aversion pour les rites. « Pourquoi aller à la messe du dimanche dans une église si nous vivons une "messe" plus profonde dans les baraques des immigrés ? » L'idée catholique traditionnelle du péché s'effrita également car ils se rendirent compte « que la morale dépend de la classe sociale à laquelle on appartient et qu'il y a une morale bourgeoise et une morale ouvrière ».

De retour dans l'État espagnol, ils collaborèrent avec les Commissions ouvrières qui, sous la dictature franquiste, commençaient à construire un mouvement ouvrier indépendant, et avec des militants communistes. Mais ils savaient que dans le munde, par exemple en Amérique latine, il y avait plus d'exploités et d'opprimés qu'en Europe. C'est pour cela qu'ils entrèrent au séminaire hispano-américain de Madrid. « Deux choses nous marquèrent : d'abord la mort du père Camilo et ensuite la lutte de guérilla qui visait la révolution socialiste. A cette époque, il y avait en Europe des relations entre chrétiens et marxistes autour du travail réalisé par les prêtres ouvriers » a rapporté Perez. Une fois ordonnés, ils furent envoyés en République dominicaine, mais ils décidèrent que Lain partirait explorer le

Perez et Jimenez travaillèrent dans une paroisse située à la frontière avec Haïti habitée par des coupeurs de canne haïtiens. Ils refusèrent d'être les agents d'une Église où « tout avait le goût et l'odeur du Blanc » et qui était « la gardienne idéologique » d'un travail bestial, d'une misère extrême, d'un analphabétisme total, d'un racisme sauvage et d'une répression atroce. Le gouvernement décida de les expulser du pays et l'Église entérina cette décision. Ils partirent Colombie où, avec Lain, menacé d'expulsion par le cardinal Concha Cordoba, ils se réfugièrent dans un quartier misérable de Carthagène. A l'époque Paul VI visita la Colombie pour exhorter les masses à « ne pas faire confiance à la révolution ». Aux yeux de Perez et de ses amis, ce pèle-

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rinage avait pour seul but de « contrebalancer l'influence que le choix de Camilo Torres pouvait avoir sur un peuple chrétien majoritairement catholique ». « Cela nous préoccupait beaucoup que l'Église soit un facteur idéologique de domination. » Mais cinquante prêtres, réunis dans le groupe Golconda dirigé par un évêque, Mgr Gerardo Valencia Cano, lancèrent un défi public à la hiérarchie catholique et à la classe dominante, en se déclarant prêts à « s'engager toujours plus dans les différentes formes d'action révolutionnaire contre l'impérialisme et la bourgeoisie néo-coloniale ». Ils unirent le slogan de Camilo Torres, « le devoir de tout chrétien est d'être révolutionnaire », à celui de Fidel Castro, « le devoir de tout révolutionnaire est de taire la révolution ».

Les trois prêtres espagnols adhérèrent au groupe Golconda. Ils devinrent rapidement des dirigeants populaires locaux, comblant le vide laissé par les directions des organisations sociales qui, soit se laissaient acheter, soit étaient éliminées par la terreur. II s'avéra bientôt qu'ils avaient acquis une formidable capacité de mobilisation des masses. Quand les autorités décidèrent de détruire le quartier San José, un secteur misérable à côté de l'aéroport de Carthagène, les trois prêtres y donnèrent rendez-vous aux habitants d'autres quartiers pauvres et à leur tête arrêtèrent les bulldozers, empêchant l'avancée de la police et de l'armée. Puis ils organisèrent un meeting de solidarité combatif. Grâce à la force des masses, ils imposèrent la tenue d'une assemblée ouverte de débat avec la participation du maire, du gouverneur et des conseillers, durant laquelle les autorités revinrent sur leur décision. Le lendemain, les prêtres turent arrêtés. La police secrète ordonna leur expulsion.

C'est alors que Manuel Perez et ses deux camarades prirent une décision irrévocable, qu'ils communiquèrent au groupe Golconda, celle de rejoindre la guérilla. Expulsés en avril 1969, ils réussirent depuis l'extérieur à établir un contact avec l'ELN. A Cuba, ils reçurent un entraînement à la guérilla. Dans la même année, ils revinrent clandestinement en Colombie et rejoignirent la guérilla qui opérait dans la région du Magdalena Medio En février 1970, à l'occasion du quatrième anniversaire de la mort de Camilo Torres, l'ELN annonça que Domingo Lain se trouvait dans ses rangs. « Vu le caractère public qu'a dans notre société la fonction sacerdotale, j'ai rempli mon devoir de pasteur en intégrant la guérilla de l'ELN » expliqua Lain dans une déclaration qui exprimait aussi les convictions de

Septembre 1990, réunion de la Coordination guerillera Simon Bolivar. (M. Perez 3º à partir de la droite) (D.R.) Perez et de Jimenez. « J'ai choisi la révolution socialiste parce que c'est l'unique moyen d'extirper à la racine les causes de l'exploitation de l'homme par l'homme. » Lain dénonçait « la complicité de l'Église, qui se pose en défenseur et en ferme pilier de ce régime [d'exploitation] en abusant du pouvoir sur les consciences dont elle jouit encore dans de vastes secteurs des masses prolétariennes ». Dans la guérilla

La guérilla que trouva Perez était très différente de celle qu'il s'était imaginée. Elle comptait à peine soixante ou soixante-dix combattants et n'arrivait même pas à stabiliser un second front. Les ressources les plus élémentaires lui manquaient, elle opérait dans un milieu naturel très difficile et appliquait rigoureusement des principes de mobilité, de vigilance et de manque de confiance constants, plaçant les combattants aux limites mêmes de la capacité humaine de survie. Le réseau urbain avait été fortement frappé. Le traumatisme d'une dispute fractionnelle qui s'était achevée dans le sang pesait lourdement. D'abord José Ayala, membre de la fraction dirigeante, avait été assassiné par des membres de la fraction rivale lors d'un obscur règlement de comptes. Ensuite, trois membres de celle-ci, dont Victor Medina Moron, ancien numéro deux de l'ELN, avaient été jugés et fusillés sous l'accusation fausse de complot et d'infiltration ennemie. La crise était due à des divergences politiques et tactiques apparues dans un cadre militariste et caudilliste d'où tout débat régulier et toute démocratie interne étaient exclus. « Au lieu d'une solution politique, on donna une solution militaire aux contradictions politiques » écrivit plus tard Manuel Perez

En outre, le responsable numéro un de l'ELN, Fabio Vasquez Castaño, développait une idéologie et une ligne « paysannes » à l'extrême, dont le corollaire était une féroce « dictature paysanne » sur les guérilleros venus de la ville. Le régime interne était verticaliste et répressif. Les rapports humains étaient très durs. Durant huit mois, Perez fut soumis à une épreuve qui lui parut impossible à surmonter tant physiquement que psychologiquement et moralement; et il considéra plus tard qu'elle était bien plus difficile que ce qu'exigeaient les conditions objectives. José Antonio Jimenez, le plus âgé des trois prêtres, n'y survécut pas : huit mois après être entré dans la guérilla, il mourut d'une maladie non identifiée. Contrairement à ce qu'espérait Perez, l'ELN gardait le silence sur la dimension spécifiquement chrétienne de l'engagement de Camilo Torres dans la lutte révolutionnaire.

Alors qu'il avait réussi à s'adapter à la vie de guérillero, Perez eut à expérimenter quelque chose de plus difficile encore. Alors qu'il appartenait à une commission de guérilla dirigée

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par Ricardo Lara Parada, numéro deux de l'ELN, il participa à une discussion avec quelques guérilleros où fut critiqué le fait que « Ricardo vive dans de meilleures conditions que les autres combattants ». On accusa ces guérilleros, et Perez parmi eux, de vouloir diviser l'ELN, assassiner Lara Parada, déserter, etc. Ils furent jugés et condamnés à être fusillés. « Ce sont certainement des interventions de poids qui ont fait que la peine soit finalement commuée » a commenté Perez, faisant probablement allusion à la direction de la Révolution cubaine. Il fut expulsé de l'ELN, mais finalement Fabio Vasquez accepta qu'il réintègre la guérilla.

L'ELN affirmait que « la classe ouvrière a été pénétrée par les subterfuges de l'idéologie bourgeoise, elle ne pense qu'en termes d'intérêts économiques, elle centre sa lutte sur des questions revendicatives et est à la traîne du processus révolutionnaire ». Tant que cette classe ne parviendrait pas à devenir le « facteur fondamental », l'avant-garde de la révolution socialiste ne pouvait être que « la paysannerie, qui a commencé sans l'impulsion ni la direction de la classe ouvrière et qui s'est armée de l'idéologie prolétarienne. Cette idéologie n'est pas le patrimoine exclusif de la classe ouvrière ; c'est un grand apport à la cause de tous les exploités du monde » et la paysannerie peut donc s'en emparer pour son propre compte.

En même temps, l'ELN suivait une ligne militariste, éloignée de celle d'organisation et de mobilisation des masses chère à Camilo Torres. Elle se comportait comme si la révolution pouvait être fondamentalement, voire exclusivement, l'œuvre d'un appareil particulier, ici l'appareil militaire. Rien n'avait changé depuis le jour où, quatre ans auparavant, Torres avait dit à Vasquez qu'il « voyait beaucoup de stationnement dans les campements et aucun travail permanent dans les zones rurales » et que « selon moi, la guérilla ne devrait jamais cesser son travail politique auprès des paysans ».

Vasquez continuait à rejeter catégoriquement « ce que d'aucuns appellent "le travail politique de masse", qui n'est autre que la transplantation artificielle de luttes syndicales faillies, réformistes ou corporatistes, du secteur urbain dans le secteur paysan ». Selon lui, le travail politique véritablement révolutionnaire consistait « fondamentalement en des actions armées qui engendrent la conscience et la canalisent, affaiblissent l'ennemi et renforcent la force propre de la guérilla ». En 1971, au moment même où le mouvement paysan se radicalisait en Colombie, revendiquant des « terres maîtres » et occupant 645 haciendas, le chef de l'ELN déclarait les occupations de terres et les expropriations inutiles et contre-productives, tout comme « les actions visant à obtenir de meilleures conditions de vie à travers des augmentations de salaires » dans le milieu ouvrier. II prétendait que « ces objectifs, vu qu'ils peuvent être atteints, loin de rapprocher les masses de l'objectif stratégique [la prise du pouvoir] les en éloignent, les conduisant au réformisme ».

Manuel Vasquez Castaño, qui avait une vision politique plus large et une formation marxiste plus importante que son frère Fabio, remit en cause cette orientation. Cela coïncida avec le début de la montée en puissance du mouvement ouvrier. « [Manuel] dit que, dans ce pays, avec les développements [du capitalisme], l'avant-garde du processus révolutionnaire est la classe ouvrière ; cela faisait partie de la discussion classique sur qui doit constituer l'avant-garde pour la construction du socialisme » se rappelle Nicolas Rodriguez, dirigeant de l'ELN. Manuel Vasquez fit pression pour que la guérilla se déplace de la trontière agricole (zones de colonisation agraire de la forêt vierge) à Santander vers les exploitations capitalistes modernes d'Antioquia, où ils se mirent à recruter largement des ouvriers agricoles et établirent des liens avec des dirigeants du mouvement ouvrier dans les industries de ce département.

L'ELN étendit beaucoup champ d'action. Elle organisa des actions militaires d'une plus grande envergure qu'auparavant, comme les prises simultanées, en janvier et en février 1972 des villes de San Pablo, de Remedios et de plusieurs autres localités. Elle connut également une croissance rapide, réussissant à réunir environ 270 guérilleros. Mais, dans son avance à marche trop forcée, elle commit de sérieuses erreurs tactiques dont profita l'armée gouvernementale pour mener à bien une grande opération contre-insurrectionnelle. En octobre 1973, à Anori, l'armée massacra une colonne entière de cent guérilleros dirigée par les frères Manuel et Antonio Vasquez, qui furent tués aux côtés de dizaines de combattants. Ricardo Lara déserta. Domingo Lain tomba lors d'un combat. Manuel Perez se perdit et pendant 26 jours il traversa la forêt vierge en solitaire au prix d'efforts surhumains. Ensuite, pendant deux mois, il fut à la recherche de la guérilla, survivant grâce à la solidarité paysanne C'est durant ces trois mois que son ancienne idée de Dieu l'abandonna définitivement ; à partir de là « c'est le peuple qui a fait office de Dieu » confessa-t-il. La reconstruction

Après cette défaite, Fabio Vasquez ne réussit pas à réunir plus de 80 combattants. Il imposa que soient établies les responsabilités du désastre d'Anori, désignant comme boucs émissaires trois responsable du réseau urbain, qui furent jugés et fusillés. Malade, il se rendit à Cuba pour se faire soigner. En son absence, un bilan critique de sa direction fut dressé au sein de l'ELN et il fut destitué. On décida qu'il devait rester à l'extérieur comme militant de base et que sa situation dans l'organisation devrait

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être définie lors d'une assemblée démocratique - Vasquez n'accepta jamais de participer à quelque chose de tel. Mais la crise de l'ELN continua, s'aggravant au point « qu'en 1978, la pire année de notre crise, nous n'avions même plus 40 guérilleros » se rappelle Manuel Perez. Les combattants étaient répartis sur deux fronts de guérilla très éloignés l'un de l'autre : il fallait marcher pendant plusieurs mois avant d'entrer en contact.

C'est justement à cette période que Perez prit en charge la reconstruction de l'organisation, aux côtés de Nicolas Rodriguez Bautista, connu sous le nom de « Gabino ». Âgé de 13 ans à peine, en 1964, il faisait partie du groupe de 17 paysans qui, sous la . direction de Fabio Vasquez, avait fondé l'ELN. On commença à discuter des questions d'orientation politique et des principes d'organisation et de direction, de la constitution de directions collectives et à planifier des activités visant à combiner commandement militaire et démocratie politique interne, expérience militaire pratique et formation politique théorique, activité militaire et travail politique de masse, guérilla rurale et lutte politique urbaine. L'organisation, a raconté Perez, décida, entre autres, de « se rapprocher beaucoup plus des organisations naturelles des masses, pour comprendre quelles étaient leurs revendications, en respectant leurs propres méthodes, pour que leurs intérêts et leurs luttes priment, au lieu de considérer que la lutte armée était l'unique solution pour les masses ».

L'ELN reconnut publiquement que les exécutions perpétrées par le passé constituaient de très graves erreurs. Elle réhabilita les fusillés en tant que révolutionnaires. De cette expérience douloureuse, Perez tira trois conclusions : « D'abord, qu'il faut garder présent à l'esprit que l'humanisation de la révolution est un élément essentiel, qui doit toujours aller croissant et doit rester notre idéal ; ensuite, que l'autocritique publique des organisations révolutionnaires est la meilleure manière de transformer et de résoudre les erreurs historiques ; enfin, qu'il est fondamental de considérer la dignité et la valeur de la personne humaine de manière individuelle, tout en cherchant à respecter un partait équilibre avec sa valeur collective. » « Le but de la révolution et de la nouvelle société est que la vie, qui est le plus précieux chez l'homme, ait un prix et soit estimee dans toute sa dignité, que l'homme soit au centre de la société. Pour ce faire, dès que nous le pourrons dans la vie, dans la lutte, dans la révolution, dans la société que nous voulons construire, nous devrons en finir avec la peine de mort. En ce sens, nous devons y compris humaniser notre guérilla. L'humanisation de la guerre doit faire l'objet de l'éducation de nos propres combattants.»

EL TIEMPO

Trir panel uniro

La reconstruction dura jusqu'en 1983. Son succès fut lié, entre autres, à trois facteurs. L'un était l'existence, dans différentes villes et régions du pays, de plusieurs cercles politiques révolutionnaires (14 à Bogota, 8 à Medellin, etc.) qui, contre vents et marées et en dépit de la disparition apparente de l'ELN, se reconnaissaient en elle. Ils intégrèrent alors l'organisation. Un autre facteur fut le soutien des secteurs chrétiens de gauche et des communautés ecclésiales de base, partisanes de la théorie de la libération, pour qui l'ELN continuait à être « la troupe des prêtres Camilo et Domingo ». Un facteur supplémentaire fut l'entrée dans l'ELN du Front guérillero Domingo Lain, qui s'était formé à Arauca à la suite d'un grand mouvement paysan et des masses en général qui avait organisé plusieurs grèves civiques régionales. La victoire de la révolution sandiniste et le développement de la révolution centraméricaine stimulèrent aussi beaucoup la reconstruction de l'ELN

En septembre 1983, fut constituée pour la première fois une direction nationale collective de manière démocratique. Manuel Perez et Nicolas Rodriguez furent élus respectivement numéro un et numéro deux - responsable politique et responsable militaire, en fait - de l'ELN. Entre cette date et la première assemblée nationale qui se tint en 1986, le nombre de ses membres fit plus que tripler. Elle réussit à réunir entre 600 et 700 guérilleros dans les campagnes, partagés Manuel Perez (a droite) avec Nicolas Rodriguez Bautista "Gabino" entre quatre fronts de guérilla, avec également quatre organisations urbaines. Le personnel militaire permanent représentait 25 % de l'ensemble des militants. En 1987, l'ELN s'unifia avec une organisation d'origine maoïste et devint l'Union Camiliste-Armée de libération nationale.

Dans le processus de croissance organique et de développement de ses activités politico-militaires qui suivit, l'ELN devint une organisation ayant un projet national. Manuel Perez joua un rôle crucial dans ce processus et lors des réajustements stratégiques qui eurent lieu. De tous les dirigeants de l'ELN, ce fut l'un de ceux qui contribuèrent le plus à affirmer en son sein le principe selon lequel le développement de la lutte révolutionnaire dépend « d'une implication toujours plus grande des masses » et que, dans le même temps, le rôle de l'organisation révolutionnaire à la tête de

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cette lutte « augmente dans la même proportion que celle de l'implication des masses ». Marxisme et christianisme

Depuis longtemps, l'ELN comptait plusieurs militants qui étaient prêtres et depuis des années, elle était dirigée par un prêtre. Elle bénéficiait d'un soutien important des chrétiens et d'un secteur chrétien formellement constitué en son sein. Mais la situation de ses militants chrétiens était loin d'être normalisée. Manuel Perez voyait bien que dans la guérilla il n'y avait pas d'espace suffisant « pour exprimer sa foi, pouvoir se considérer à la fois chrétiens et marxistes » et « bien qu'en politique cela soit clair et que cela ne pose pas de problème d'être à la fois chrétien et marxiste, on n'a pas encore réussi à faire que, dans la guérilla, un combattant arrive dépasser sa peur et à reconnaître devant les autres qu'il est chrétien ».

Cette situation contradictoire était due au fait qu'au sein de l'ELN « il y avait à la fois une tradition de participation des chrétiens à l'organisation et un enseignement très dogmatique de la théorie marxiste ». Une part importante des combattants de l'ELN déclaraient que « vu que le marxisme qualifie la religion d'opium du peuple, comment accepter la foi des chrétiens ? », que « si notre lutte vise à construire une nouvelle société, socialiste, c'est contradictoire de favoriser ou encourager une autre vision du monde » ou que « si nous essayons de mettre en place une vision scientifique du monde, nous devons être conséquents et commencer des maintenant à rejeter l'idéalisme ».

Ce débat culmina lors de la première assemblée nationale de l'ELN, en 1986. Perez écrivait : « Une fois que l'on se rend compte que les chrétiens révolutionnaires luttent eux aussi contre une religiosité faite de magie, qu'ils démasquent les liens entre l'Église traditionnelle et le capitalisme, qu'ils dénoncent le Vatican comme le bras idéologique de l'impérialisme, cela contribue a placer la discussion sur son veritable terrain. Car pour ces chrétiens révolutionnaires la religion qui est utilisée pour endormir le peuple et pour servir le capitalisme est aussi critiquable que pour les marxistes. [Commençons à étudier] la religion et la lutte des classes et à comprendre comment cette lutte a eu lieu au sein de l'Eglise, afin de traiter ce thème non seulement philosophiquement mais aussi historiquement. Savoir exactement comment se comportent en Colombie l'Eglise traditionnelle et l'Eglise populaire, car nous voyons que la lutte idéologique n'a pas uniquement lieu entre l'Église traditionnelle et la révolution mais aussi entre l'Église populaire et l'Église traditionnelle. Ce qui nous intéresse également, c'est de considérer tous ces problèmes dans le cadre de la recherche d'un marxisme plus latino-américain. » « Il faut faire comprendre cette réalité au marxisme et le christianisme révolutionnaire doit aussi comprendre que le guide de la révolution ce n'est pas le christianisme mais le marxisme. »

Perez défendait l'idée que les chrétiens pouvaient militer dans l'ELN avec une totale égalité de droits avec les marxistes parce qu'en tant qu'organisation révolutionnaire, ce qui lui importait n'était pas tant l'immortalité ou non de l'âme, mais le fait que l'impérialisme et le capitalisme sont mortels. Quant à son attitude personnelle, il reconnaissait que la motivation chrétienne était fondamentale dans son engagement révolutionnaire. « Ce qu'on m'avait promis pour l'autre monde, je l'ai ramené dans ce monde et dans cette histoire-ci. » disait-il. « Je suis arrivé à la conviction profonde que c'est dans cette histoire que doivent avoir lieu la libération et le salut. » Mais il précisait : « Le christianisme est une motivation, ce n'est pas la science de la révolution. La science de la révolution, c'est le marxisme. » « C'est pourquoi nous n'allons pas construire une organisation chrétienne ni une société chrétienne, mais une organisation marxiste-léniniste et une société socialiste. »

Perez accordait une grande importance à l'idée, lancée depuis longtemps par Fidel Castro, selon laquelle la révolution en Amérique latine demande la création d'« une alliance stratégique entre marxistes révolutionnaires et chrétiens révolutionnaires ». Cependant, il observait qu'« y compris à Cuba il faut remettre en cause le fait que la manière d'enseigner le marxisme-léninisme a conduit au durcissement de positions dogmatiques bien que Fidel ait maintenu une ouverture vers les chrétiens », car dans le même temps « beaucoup de gens étaient éduqués dans le cadre de l'école soviétique du marxisme-léninisme ». En exposant la position à laquelle était parvenue l'ELN, Perez déclarait : « Il ne faut d'ores et déjà plus parler d'alliance strategique entre chrétiens marxistes dans la révolution, mais de véritable unité. » Il considérait que c'était l'une des choses les plus importantes que l'ELN ait « apporté à la rénovation des idées révolutionnaires dans les organisations marxistes ». Socialisme, démocratie, pouvoir populaire

La chute du prétendu « socialisme réel » n'a pas sapé le cours stratégique de l'ELN vers la libération nationale et la construction du socialisme. « Ces deux composantes sont inscrites dans le caractère de notre révolution et de notre stratégie » attirme l'ELN. Elle affirme aussi qu'« il est clair que le sujet historique de la révolution est le prolétariat » qui est « la classe sociale appelée à jouer un rôle fondamental et hégémonique dans la révolution socialiste colombienne ».

Dans les publications de l'ELN, on évoque l'effondrement du « projet stalinien » : « Une manière de comprendre et d'essayer de construire le socialisme est arrivée à son terme, vision unilatérale qui avait voulu condenser en un seul modèle une pensée et un projet social par essence divers, complexes et flexibles et transformer ce modèle en vérité universelle. Une pensée qui vivait le monde principalement à travers le prisme d'une nation et a voulu orienter le mouvement socialiste en fonction des

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intérêts de cette nation s'est totalement épuisée. »

Selon l'ELN, « un tel projet entraîna un profond fossé entre socialisme et démocratie », alors que « la démocratisation totale de la société, outre qu'elle est consubstantielle au socialisme, peut aussi se révéler être l'unique garantie qu'ait une société de se tromper le moins possible et de se corriger au plus vite, et surtout de ne pas s'aliéner elle-même. » Le résultat de ce fossé fut catastrophique : « La société civile finit par se vivre pour et par l'Etat, pour et par un parti, pour et par une ligne qui, en fin de compte était définie pour et par une direction que certains nomment bureaucratie d'Etat et d'autres classe dominante d'un type nouveau, etc. »

Dans le même temps, l'ELN reconnaît : « Beaucoup des déviations qui eurent lieu dans les pays socialistes et des injustices et drames qui furent commis au nom du socialisme se sont également produits au sein de notre propre pratique sociale et politique. » Mais pour l'ELN, « la profonde crise du socialisme ne met pas entre parenthèses la voie de la révolution et, au contraire, la libère de mythes et de tabous ». Également, « elle libère le marxisme des chaînes du dogme et des schémas, revitalisant sa dialectique matérialiste » et « stimulant la créativité et l'originalité des peuples qui forgent leur propre destin national et social ». Entre autres dogmes, l'ELN a rejeté celui du parti unique « L'expérience même que nous fournit la crise du camp socialiste nous montre qu'il est plus sain pour la démocratie populaire et socialiste qu'il existe différentes tendances et propositions politiques qui, dans un contexte révolutionnaire, jouent un rôle d'émulation pour la direction politique et idéologique au sein de la nouvelle société. »

Perez insistait, tant à l'ELN que devant les commandants et combattants des FARTC-EC, sur le fait que « la démocratie est l'essence de la construction du socialisme » et que « pour garantir la démocratie dans la société future, nous devons la construire dès maintenant et nous devons l'impulser à travers l'organisation du peuple que nous choisissons ». « Le mieux est de commencer à construire dès maintenant la nouvelle société à travers la démocratie directe avec le peuple en matière de construction économique et de participation des masses aux décisions politiques de l'État. » Il expliquait que tout cela était possible là où les forces de guérilla et les mouvements de masses exerçaient un « contrôle municipal » (ou provincial, régional, etc.). Telle fut l'orientation adoptée par le le Congrès de l'ELN, qui se tint en décembre 1989. On y conclut que la stratégie de la guerre populaire prolongée devait être avant tout une stratégie de construction du pouvoir populaire. « Ce pouvoir populaire trouve son expression la plus élevée dans la destruction du vieil Etat et la mise en place du nouveau », mais « il est indispensable de développer dès à présent la vocation au pouvoir des masses, en construisant des formes particulières et autonomes d'organisation et en créant des mode d'autogouvernement, en relation directe avec la construction des bases révolutionnaires ».

Dans le cadre du « contrôle municipal », l'ELN « avance que ce doit être le peuple lui-même qui constitue la nouvelle autorité municipale », « que se sont les communautés elles-mêmes qui doivent prendre leurs propres décisions ». Dans le même temps, « dans le but de consolider le véritable pouvoir populaire qui se construit en temps de guerre, alors que l'ennemi est plus fort que nous », elle développe une « combinaison des luttes institutionnelles et non institutionnelles, dans le cadre d'une stratégie de guerre populaire ». La reprise par les forces révolutionnaires et les mouvements de masses des institutions de la démocratie bourgeoise, par exemple à travers la participation aux élections des maires et des conseillers, doit être combinée avec la construction de nouvelles institutions de démocratie populaire, parce que « le pouvoir populaire n'existe pas sans démocratie directe et sans autogestion des masses ». Le socialisme à l'ordre du jour

Jusqu'à la fin de sa vie, Manuel Perez considéra que la question du pouvoir restait une question fondamentale pour toute révolution. Dans le cadre de la fameuse controverse autour de la question posée par l'Armée zapatiste de libération nationale (EZLN), il déclarait peu avant sa mort: « Nous sommes en partie d'accord avec les camarades zapatistes dans la mesure où nous parlons de construction du pouvoir populaire, sans attendre que la révolution ait triomphé, mais en stimulant l'organisation du peuple afin qu'il bâtisse son auto-gouvernement à travers différentes formes d'expression. Même en même temps, nous ne partageons pas [le point de vue des zapatistes] car, en tant que partie de l'avant-garde que nous constituons, nous aspirons à participer, aux côtés du peuple, à la prise du pouvoir. »

Jusqu'à la fin de sa vie, Manuel Perez a répondu à ceux qui affirment que « le socialisme n'est plus à l'ordre du jour en Amérique latine » : « Nous pensons qu'il est encore bien plus d'actualité qu'auparavant. Mais nous sommes conscients qu'il s'agira d'un socialisme propre à l'Amérique latine Propre à notre identité et à notre compréhension du marxisme-léninisme en fonction des conditions particulières de notre réalité. Ceci nous montre que nous ne pouvons recopier les modèles de personne et que nous allons en outre être très attentifs à corriger les erreurs qui ont été commises lors de la construction du socialisme. Nous considérons que la démocratie est un aspect très important. Or le socialisme, par essence, défend la démocratie. Nous la portons donc en étendard. C'est pour cela que nous devrons beaucoup travailler pour la démocratie directe pour le peuple lors de la participation à la construction du socialisme. »

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