Une gauche syndicale par François Vercammen ans la marche forcée vers l'unification européenne, il y a un grand absent : le mouvement ouvrier traditionnel.
Au début des années quatre-vingt, la social-démocratie s'est ralliée à ce qui allait devenir bientôt une offensive néolibérale tous azimuts : contre-réforme sociale, "bombardement" idéologique réactionnaire, redistribution à l'envers des revenus, affaiblissement des organisations ouvrières. L'alignement allait être total Jamais en temps de paix, elle n'avait à ce point et aussi longtemps abandonné toute autonomie programmatique. Pour rester "dans la course" à la participation gouvernementale, elle n'a pas hésité à jeter par dessus bord son véritable programme depuis les années trente : la politique keynésienne, la défense des services publics, l'intervention structurelle de l'État, la "programmation" économique et sociale, et un certain soutien aux revendications sociales générales des syndicats.
C'est avec soulagement, voire jubilation (la chute du Mur de Berlin aidant) qu'elle avait sauté sur la perspective de l'Union monétaire (traité de Maastricht), avec la promesse que les (nouveaux) sacrifices immédiats que celle-ci exigeait, garantiraient par la suite une nouvelle ère de prospérité
Les dirigeants des grandes Confédérations syndicales lui ont emboîté le pas. Dans chaque pays-membre, ils se sont efforcés de maintenir l'action revendicative dans les limites des critères de convergence. Du coup, chaque mouvement ouvrier national fut inséré dans la concurrence entre pays-membres de l'UE. Cela excluait évidemment toute campour l'Europe pagne, mobilisation ou grève européennes. Au nom du rôle salvateur de l'UE, on brisait la perspective d'un mouve ment syndical européen, actif et offensif, incarnant une alternative sociale et politique. De par la volonté de ses membres nationaux, la Confédération Européenne des Syndicats (CES) n'est jusqu'à présent piètre groupe de pression ("lobby"). Le mouvement ouvrier traditionnel touche aujourd'hui le fond. On peut dire sans emphase qu'il s'agit d'une situation dramatique
Qu'aucune gauche syndicale européenne n'ait pu émerger pour contester cette orientation, tout au long de cette période, démontre bien que la crise du mouvement ouvrier a pris une dimension historique. Cela va nettement au-delà d'un simple rapport de force défavorable
La mutation du salariat à travers une dynamique de fragmentation et de divi-
sion de la main d'œuvre repose la question originelle : comment faire du syndicalisme dans ces conditions-là ? La dilution du pouvoir politique-institutionnel, face à la globalisation de l'économie et la naissance d'un noyau supranational européen, paralyse désormais une pratique syndicale centenaire basée sur des revendications unifiantes sanctionnées par des lois sociales. L'éloignement, voire la déconnexion avec les partis sociaux-démocrates — référent et levier traditionnel de la bureaucratie syndicale — a bouclé la boucle.
Dans la foulée de cette évolution, la gauche syndicale traditionnelle s'est aussi affaiblie. Elle existe à peine comme force active et cohérente, dans l'UE, la situation étant variable de pays à pays. Pour sortir de cette impasse, la réflexion, l'analyse, et les propositions programmatiques conditionnent très largement la possibilité d'agir en commun. Il est urgent de redéfinir les modalités d'action et d'organisation sur le terrain, retrouver les comportements propres à tout véritable mouvement d'émancipation, relégitimer l'activité syndicale au-delà des entreprises et du rapport Capital-travail en prenant en compte toutes les couches opprimées de la société. Et cela aussi - et d'emblée - sur le plan de l'Europe.
Deux excellentes nouvelles nous sont cependant arrivées : un Appel de "syndicalistes de l'Union Européenne" venant de France, Belgique, Allemagne, Espagne et Italie, qui proposent une réunion sur la base d'un texte d'orientation. Une première ! Remarquons qu'il s'agit de syndicalistes dirigeant des secteurs importants du mouvement ouvrier. Ensuite, la réunion à Milan de plus de 500 syndicalistes (dont certains sont précisément signataires du premier Appel) qui démontre la dynamique d'extension potentielle qu'un regroupement europeen peut inspirer.
Ils faut espérer que ces débuts balbutiants - que le réseau des Euro-Marches avait en quelque sorte annoncés - puissent se confirmer dans l'européanisations des luttes. Le contexte politique s'y prête. L'euro se mettra en place en 1999, créant pour la première fois un véritable Exécutif européen. La social-démocratie européenne, déjà majoritaire dans la Commission européenne, dominant tous les gouvernements de l'UE (sauf l'Espagne et l'Irlande) se trouvera au pied du mur pour appliquer ce qu'elle comprend par « l'Europe sociale et démocratique ».
Nous le lui rappellerons massivement dans les rue de Cologne, le 5 juin 1999, lors de la réunion du Sommet de l'UE.
25 septembre 1998