par François Vercammen*
| ne série d'événements politiques
Use sont succédés ces derniers mois en Europe impérialiste, qui méritent d'être soulignés.
Avec la victoire du SPD allemand, la social-démocratie domine désormais 13 des 15 gouvernements dans l'UE. Dans plusieurs pays cela se fait avec le soutien des partis verts ou (ex-) communistes.
A un autre niveau, la gauche radicale progresse. En Grande-Bretagne, au congrès du Labour Party, Blair fut pris de court par l'élection au Comité executif national (NEC) de 4 candidats de gauche contre 2 à la droite. En Écosse, s'est constitué autour de la branche régionale, "désectarisée" du Militant, un nouveau Parti Socialiste d'Écosse (SSP), rassemblement pluriel de plusieurs courants politiques et syndicaux, avec un poids social certain et pouvant envisager une percée électorale. En Grèce, la gauche radicale, en partie unie, se renforce. La grande presse redécouvre "le trotskisme" : en Italie, par la contribution des camarades de la Ive Internationale à la victoire de Bertinotti dans le PRC, et en France, avec le projet de liste unitaire LO-LCR aux européennes.
La coïncidence de ces faits n'est pas fortuite. Manifestement, ce sont les premiers points de cristallisation proprement politiques — produit d'une résistance idéologique et sociale, diffuse et difficile, des quinze dernières années — qui viennent à la surface. Cela arrive maintenant parce que l'impasse actuelle de la politique néolibérale, incapable de toute façon à satisfaire les besoins sociaux des populations, a ouvert un débat général dans la bourgeoisie. Cela autorise quelques audaces à la social-démocratie (cf. Jospin et Lafontaine). Dans la foulée, la question d'une politique
Quand vraiment alternative regagne son droit de cité.
La recomposition à gauche évolue désormais dans ce contexte en partie nouveau. Défaite de la droite
Le retour au pouvoir généralisé de la social-démocratie est un facteur politique important. Sa portée va nettement au-delà d'une simple victoire électorale.
Ses victoires électorales successives sont avant tout des défaites majeures pour la droite : la fin de l'interminable
MAASTRiCHT, ÇA COMMENCE À BiEN FAiRE! Dessin de Plantu paru dans Le Monde du 27-X-1998 règne de Kohl (plus de 15 ans ! - un record en régime parlementaire " classique") et, auparavant la défaite de Thatcher et le départ précipité de Juppé, disposant d'une majorité parlementaire écrasante. Ces figures de proue réactionnaires et notoirement antisociales ont fonctionné comme chape de plomb sur la formation de l'UE. Elles ont été le support politique à l'offensive patronale (toujours en cours), exceptionnelle par sa durée et sa profondeur.
Aujourd'hui, le balancier oscille dans l'autre sens. Dans la foulée de leurs défaites électorales, les grands partis populaires de la bourgeoisie sont entrés dans une crise sans précédent depuis l'après-guerre (parti conservateur britannique, néogaullistes français, démocratie-chrétienne italienne) ou y entrent (CDU-CSU en Allemagne).
Il serait donc faux de ramener l'alternance social-démocrate à une simple poursuite de la politique néolibérale. Le contexte change ; le rapport à la société de tels gouvernements, aussi.
Mais la social-démocratie qui revient, ne regagne pas sa superbe d'antan, certainement pas le contrôle des mouvements sociaux, ou l'allégeance des salariés et des jeunes. Elle gagne, quand elle se trouvait dans l'opposition, mais ne récupère pas les pertes (à l'exception de l'Allemagne) ; étant déjà au gouvernement, elle perd, parfois désastreusement (en Suède, et aussi en Grèce lors des dernières municipales d'octobre). Une ouverture précaire
Les élections et l'arrivée des gouvernements de centre-gauche dénotent et améliorent un rapport de force très dégradé. Il y a un regain de confiance et une reprise de la gauche politique. Mais avec des limites.
Symptomatique est la liesse populaire, partois immense, qu'on a pu constater à chacune de ces victoires électorales. Car elle est manifestement disproportionnée par rapport au changement de politique qu'on peut rationnellement prévoir. On ne peut l'expliquer que par la perception qu'ont les travailleurs du taible rôle que joue leur propre activité sociale (à l'exception sans doute de la France avec le mouvement de l'hiver 1995). Cela engendre quelques espérences sur la politique de ces gouvernements. En revanche, ces illusions ne sont pas (ou peu) partagées par une partie (minoritaire) de la société et * François Vercammen est membre du Sécrétariat unifié de la IVe Internationale.
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U
beaucoup de militants de la gauche politique et sociale.
Cela explique et la coexistence des difficultés d'une ample remobilisation sociale et le vote assez important à la gauche de la social-démocratie, dans toute une série de pays d'Europe. lI s'agit là d'une nette prise de conscience politique, fut-elle élémentaire.
On mesure donc la précarité de ce retour du balancier, à la fois pour la social-démocratie et pour la gauche de la gauche. Le mouvement social essaye de tirer partie de cette nouvelle situation parce que ces gouvernements sont plus perméables à la pression sociale. Et ces derniers essayent de conforter leur position par la réintroduction, jusqu'à un certain point, des appareils syndicaux dans une collaboration de classe plus organisée.
Mais, la peur de se retrouver dans une lutte isolé ou sans issue, ou encore sans solidarité, continue à freiner l'activité. Cela n'exclut pas de très grandes manifestations pourvu que certaines conditions d'efficacité soient réunies (France, Belgique, Italie,
Suisse, Finlande...). Mais celles-ci restent aussi, la plupart du temps, et pour le moment, sans perspectives, sans lendemains, sans effet cumulatif sur le plan de l'organisation. Sur le plan politique, "le moindre mal" pèse de tout son poids sur le moral des masses populaires, comme sur les volontés militantes et sur le déploiement hardi d'une alternative radicale à gauche.
Pour les deux raisons liées entre elles : le chômage de masse et la précarité généralisée ; la faiblesse du mouvement social (qui en découle). Il y en a une troisième : la peur d'un retour de la droite, plus agressive qu'avant. Dans certains pays, comme l'Italie, il s'agit d'une droite "bonapartiste" , semi-extraparlementaire (Berlusconi, Bossi, Fini). Dans d'autres pays cela pourrait signifier une flambée de violences fascistes et leur croissance organisationnelle (par exemple en Belgique et en Allemagne). La France pourrait combiner les deux, avec à la clé un gouvernement de "la droite plurielle", comportant le Front National. Cela conforte la position des gouvernements de gauche face au mouvement social, et fournit l'alibi pour "droitiser" leur politique sur certains terrains (la sécurité). L'Union européenne social-démocrate
La social-démocratie est désormais au pouvoir, pour les quelques années à venir, dans les institutions de l'UE, et dans 13 des 15 pays-membres. La simultanéité, l'extension géographique, son impact soci(ét)al et l'homogénéité politique (relative) en font une expérience politique exceptionnelle, qui fonctionnera différemment sur le plan européen et national.
Sur le plan de l'UE, c'est une perspective totalement nouvelle qui s'ouvre. Dans les trois pays-clé de l'UE, il s'agit d'un gouvernement social-démocrate homogène (Grande MALG Bretagne), ou d'un gouvernement de la gauche plurielle (en France et en Allemagne) sans partis de la bourgeoisie, avec des majorités parlementaires de gauche. Globalement, les PS dirigeront toutes les institutions exécutives de l'Union Européenne : le Conseil des ministres et la Commission. Même le président de la Banque Centrale Européenne, Duisenberg, est un social-démocrate. Il n'y a plus de raison pour qu'ils ne mettent pas en application ce qu'ils ont toujours promis dès que l'euro serait installé : résoudre le chômage et mettre en place l'Europe sociale. Cette omniprésence social-démocrate rend possible une politique offensive, homogène et simultanée
De par l'existence de l'euro et le faible degré d'ouverture économique (environs 10% du PIB de l'UE provient du commerce extérieur, chiffre comparable à celui des États-Unis et du Japon), l'UE est en position d'appliquer une politique autonome, de développer son fameux "modèle social" et résister à "l'américanisation" de nos sociétés. La concurrence délibérée entre pays-membres de l'UE (qui pousse les normes sociales vers le bas) n'est plus de mise. Plus de panique pour prendre des mesures qui frappent le capital : contrôle des capitaux, harmonisation des impôts, taxe Tobin...
Cette configuration politique-institutionnelle est exceptionnelle. Il y a là une opportunité dont le mouvement social doit se saisir en rassemblant le maximum de forces (unifiant celles qui sont contre l'UE et celles qui sont pour mais luttent contre les effets désastreux de sa politique) pour forcer le changement.
De toute évidence l'UE ne pourra maintenir sa politique telle quelle. En 1998, "par chance", les critères de Maastricht furent atteints grâce à une embellie économique. Mais, "malchance" en 1999, l'application de ces critères (aggravés par le pacte de stabilité : maximum 1% de déficit budgétaire) se fera dans une conjoncture économique moins favorable. L'UE sous l'égide social-démocrate, appliquera-t-elle aveuglement une politique monétariste pro-cyclique, renforçant encore le reflux ? Aura-t-elle la volonté politique de briser le corset néolibéral que l'Union monétaire s'est imposée ? Sera-t-elle prête à transgresser les critères des traités sur lesquels est fondée la Banque Centrale Européenne et dont la Commission Européenne est la gardienne ? Oserat-elle "la crise institutionnelle" ou capitulera-t-elle une fois au nom de la stabilité des institutions et de la défense de l'euro ? Prendra-t-elle le risque d'être balayée à la première occasion par la droite et de favoriser la droite fasciste ? Si le chômage s'ac-
croît de cinq, voire dix millions d'unités en 1999-2000, ce scénario deviendrait plausible.
Pays par pays, et au niveau de l'UE comme telle, il s'agit de se battre contre cela. La Confédération européenne des syndicats (CES) est un élément important : continuera-t-elle à s'aligner derrière la Commission au nom de "la stabilité de l'euro" ou reprendra-t-elle son autonomie revendicative ? A côté d'initiatives comme les Marches européennes, beaucoup dépendra de la gauche syndicale. L'européanisation de la vie politique
La construction d'un mouvement social actif d'emblée européen est un élément important. Cela concerne directement la recomposition à gauche. Toute la vie politique sera désormais affectée par l'impulsion coordinatrice induite par l'activation du proto-Etat européen. Pour la première fois, cela se manifestera clairement dans la vie de tous les jours.
Les partis socialistes se doteront d'une plate-forme électorale qu'ils essayeront de profiler à gauche. Les (ex-) partis communistes ont en partie récupéré leur capacité de coordination en Europe. Ils se sont réunis à deux reprises (à Berlin en juin, et à Rome en septembre) pour établir un plan de campagne électorale. Mais ils peinent à se mettre d'accord sur un texte politique. Les Marches européennes, la multiplication des "contre-sommets" (face à l'UE, les G-7) ont stimulé la gauche radicale. Une sorte de mini-société civile, encadrée par des ONG, des mouvements sociaux, des coordinations de toute sorte, s'est créée. Dans tout cela, le Parlement européen (qui n'est pas un parlement) a joué un rôle d'appoint positif.
La conséquence plus générale sera une interaction transfrontalière de la vie politique, sociale, culturelle, intellectuelle.
Les partis communistes, mieux coordonnés, ne peuvent pas ignorer le débat d'orientation qui a déchiré le PRC et débouché sur la formation du "nouveau PCI". Cohn-Bendit, très symboliquement tête de liste des Verts français, sera probablement aussi conseiller politique de Joschka Fischer, le nouveau ministre allemand
EURO DEMONSTRATION
CARDIFF JUNE 13 '98
EWRO WRTHDYSTIAD CAERDYDD 13 MEHEFIN *98 des affaires étrangères. Celui-ci a déclaré qu'il « n'y pas de politique étrangère verte, il n'y a qu'une politique étrangère allemande ». Cela n'est certainement pas un problème pour "Dany l'ex-rouge" qui avait soutenu la guerre du Golfe en 1991. Cette fois-ci ce genre de prise de position sera rapidement connu hors du territoire allemand et aidera à la clarification aussi à Paris, Rome, Bruxelles...
C'est ce cadre politique nettement plus lisible, qui recevra, dès 1999, les secousses de l'euro, du ralentissement économique, des Euromarches, de la campagne européenne et de ses résultats, et, pourquoi pas, de luttes sociales importantes. L'hypothèse de Bertinotti
Parcourant le paysage politique et gouvernemental en Europe, le dirigeant du PRC italien Fausto Bertinotti constate : « Un peu partout en Europe, de la Suède à l'Allemagne, ainsi qu'en France, en Espagne, au Portugal existe une gauche communiste alternative et antagoniste [c'est la terminologie en vogue au sein du PRC pour se distinguer d'une gauche réformiste]. Les social-démocraties au gouvernement doivent tenir compte de cette gauche ».
Les faits sont là. La poussée socialdémocrate s'est accompagné d'un
* COBAS 35 ORE atta di sa discrédit important d'une droite néolibérale, compromise par sa politique au pouvoir. Du coup, les "grandes alliances" deviennent politiquement plus difficiles, notamment aux yeux d'une partie de l'électorat de gauche (le nouveau gouvernement italien, dirigé par d'Alema, avec la droite chrétienne démocrate et le néo-PCI de Cossutta sera un test). Un certain renforcement électoral des formations politiques à la gauche de la socialdémocratie offre une solution de rechange. Reste qu'il n'y a pas, pour le moment, de vrai changement de politique.
Le débat autour de la formation de tels gouvernements (souvent qualifiés de "centre-gauche" avec toute la confusion du genre occupera une place centrale dans la vie politique et sociale , dans les quelques années à venir. C'est d'abord un facteur important (si ce n'est le plus important) de politisation du mouvement social dans la phase actuelle. C'est aussi un facteur de clarification, et, souvent, de division à la gauche de la social-démocratie
La question a déjà provoqué deux scissions dans le PRC depuis sa naissance en 1991. En France, il mine le PCF dont la direction vague à vue et semble persister jusqu'à la crise finale. En Suède, elle a, tout de suite après les élections, fait surgir au sein du Parti de gauche (ex-PC) une division gauche-droite, face au gouvernement PS qui maintient une forte politique néolibérale et pousse à l'entrée dans l'Union monétaire. En Ailemagne, en pleine campagne électorale, le président du PDS annonçait abruptement une « adaptation programmatique » que tout le monde interprétait aussitôt comme une tentative pour rendre le Parti salonfähig (c'est-à-dire prêt à co-gouverner). La participation gouvernementale surdétermine, depuis plusieurs années, la trajectoire des Partis Verts là où ils ont la force parlementaire pour devenir "ministrables"
La gauche révolutionnaire est peu ou pas préparée à aborder ce problème tactique important, dès qu'il se pose concrètement. En effet, on sait d'avance qu'un tel gouvernement de "centre-gauche" ne rompra pas avec la capitalisme et qu'il amendera à
Union Européenne & France peine la politique dite néolibérale en vogue. En même temps, favoriser même indirectement un retour de la droite risque d'être catastrophique aux yeux de l'électorat populaire et d'une partie importante des militants qui animent les mouvements sociaux sur le terrain. Une analyse plus fine, une tactique tenace et intelligente, un ensemble de revendications à la fois "réalistes" et radicales, un discours en phase avec les sentiments populaires - la question de la pédagogie politique est vitale pour que la gauche anticapitaliste puisse se situer au centre du débat.
Les expériences montrent que c'est complexe. Permettre à un gouvernement de gauche de naître, d'accord, mais : comment le formuler ? Et si cela implique aussi (de par les règles institutionnelles) de voter pour le budget ? Faut-il exiger des contreparties - c'est-à-dire amender le texte — ou d'autres concessions ? Et jusqu'où va cette "tolérance" ? Quand est-ce que le bilan politique du gouvernement est à ce point négatif qu'il a épuisé son crédit parmi les travailleurs et les jeunes et que cest sa chute qui devient "le moindre mal" ? Quelles conditions pour s'en dégager ? Comment vaincre les forces d'inertie, conservatrices, qui se sont développées précisément dans la foulée d'un tel soutien : les élu(e)s, les moyens matériels de fonctionnement, les accès aux média ? La recomposition anticapitaliste
On ne peut se désintéresser du problème : il ne s'agit pas d'un jeu politicien. Les revendications sociales immédiates des salarié(e)s, des femmes, des jeunes sont en jeu. Le secteur politiquement conscient du mouvement social est concerné. Il en débat. Cela concerne directement le lien à forger entre la gauche révolutionnaire et d'autres courants politiques radicaux dans et autour des partis (ex-) communistes, des Verts et des sociaux-démocrates. Et il faut être attentifs à des reclassements quI affecteront les partis socialistes et, partant, les militants des PS dans les mouvements sociaux.
Les courants anarcho-syndicalistes en général préfèrent ignorer le problème. Cela vaut aussi pour certains courants se réclamant du trotskisme. C'est pourtant une question-clé. La longue histoire du mouvement social le démontre. Dans la mesure où son impact croît dans la société, celui-ci a toujours été amené à chercher un prolongement politique-institutionnel : parlementaire ou gouvernemental. Aucun syndicat de masse ne peut faire l'économie d'une démarche politique, quitte à fonder un Parti politique lui-même (Labour Party, PT brésilien).
Du point de vue de la recomposition anticapitaliste, cette démarche est fondamentale : sans avoir subi le baptême du suffrage universel, avec succès (un score significatif et des élu(e)s), la gauche révolutionnaire restera un "groupe d'action" certes politique, mais dont "l'utilité" est circonscrite aux luttes sociales. Mais tout succès réel implique immédiatement une série de choix politiques au jour le jour et qui "engagent"
L'objectif de la recomposition "à la gauche de la gauche" à cette étapeci, c'est le dégagement d'une nouvelle force politique large et plurielle -anticapitaliste, féministe, internationaliste avec un impact de masse. Sa réussite pourra être mesurée dans la phase devant nous à une double capacité : se lier aux forces militantes qui émergeront de l'interaction conflictuelle entre le mouvement social et la social-démocratie aux gouvernements ; devenir un point de référence politique-institutionnelleélectorale. Les deux sont en partie liés, bien entendu. Il y a donc un vrai enjeu pratique dans la période qui s'ouvre maintenant, au moins dans certains pays.
21 octobre 1998