par Rafaël Duffleaux*
Le Comité central de la Ligue com-
muniste révolutionnaire (LCR) a décidé d'ouvrir des discussions avec Lutte Ouvrière (LO) en vue de constituer une liste commune pour les élections européennes.
Une telle liste avait déjà été constituée mais c'était lors des européennes de 1979 et à l'époque la liste Arlette Laguiller-Alain Krivine avait recueilli un peu plus de 3% des voix. Il y eut ensuite des listes communes aux municipales de 1983. Mais depuis cette période, si les rapports sont restés fraternels, il n'y a plus eu de campagne commune. Réticente à toute démarche de construction de structures unitaires, notamment avec des "réformistes", LO s'est souvent contentée de soutenir de l'extérieur la plupart des nouveaux mouvements sociaux (sans-papiers, chômeurs...) : soutien verbal ou participation drapeaux en tête aux manifestations. Cette attitude a souvent été justifiée par le refus de construire des mouvements avec des individus ou courants "extérieurs à la classe ouvrière" mais aussi par un choix organisationnel : la volonté de LO de mettre toute son énergie dans le travail d'entreprise et de ne pas se disperser ailleurs dans une intervention de "supplétif" Après une percée électorale
Ceci étant, cette pratique n'a pas empêché la porte-parole de LO, Arlette Laguiller, de recueillir plus d'un million trois cent mille voix (5,3%) lors de l'élection présidentielle de 1995. Si la personnalité et la popularité d'"Arlette" explique en partie ce score, il n'en reste pas moins qu'il témoigne avant tout de l'existence d'un courant radical de révolte qu'elle a su interpréter. * Rafaël Duffleaux est journaliste de l'hebdomadaire Rouge publié par la LCR.
une extrême gauche coalisée ?
Cette année, les résultats des élections régionales ont permis de confirmer ce phénomène. L'extrême-gauche, c'est-à-dire LO mais aussi la LCR cette fois-ci de façon significative dans certains départements, rassemble plus et parfois largement plus de 5% des voix. Essentiellement dans les régions industrielles à forte tradition PCF. Mais pas uniquement comme à Toulouse où les résultats cumulés de la LCR (qui a obtenu deux élus) et de LO atteignent les 10%.
Depuis plusieurs années, et notamment après les grandes grèves de 1995, la démarche de la LCR était d'aider à transformer les rapports de force au sein de la gauche en s'efforçant de rassembler dans les luttes et dans les urnes sa partie radicale, anticapitaliste, féministe et écologiste. C'est dans cet esprit qu'à la veille de l'été, la LCR s'est adressée au PCF, aux Verts et à LO pour leur proposer une liste commune aux européennes sur la base du refus de l'Europe capitaliste, dessinée par les traités de Maastricht et d'Amsterdam, et la défense d'une Europe au service des travailleurs. La Ligue ajoutait que cette démarche impliquait une critique de la politique du gouvernement Jospin, directement inspirée par cette Europe que nous refusons.
La réponse des Verts fut leur décision, très controversée en leur sein, de présenter une liste indépendante conduite par Daniel Cohn-Bendit, partisan en son temps de la guerre du Golfe et de Maastricht.
Avec le PCF, ce fut une suite révélatrice de rendez-vous manqués ou annulés par sa direction. Officiellement, son secrétaire national, Robert Hue, a proposé une liste ouverte "à forte visibilité communiste" à tous les partisans d'une autre Europe, laissant entendre dans la presse qu'il souhaitait un accord avec la LCR mais sans jamais se donner les moyens d'en discuter. En fait la direction du PCF, inquiète de l'éventualité d'une liste d'extrême-gauche, aimerait bien capter le courant radical existant pour le faire entrer dans le bercail de la majorité gouvernementale. C'est ce qui explique les tentatives avortées en direction de la LCR, le discours un peu plus ferme vis-à-vis de la politique sociale du gouvernement mais aussi, et c'est là toute sa contradiction, la réaffirmation que cette politique va quand même "dans le bon sens" et que le PCF, par exemple, ne votera pas contre le budget, peut-être une abstention... Bien évidemment, la LCR ne pouvait accepter de servir de caution à cet exercice d'équilibre.
Avec LO, le débat est différent : il porte entre autres sur ses positions en ce qui concerne l'Europe qui sont marquées par une totale sous-estimation de l'importance de mener des batailles spécifiques contre les traités comme ceux de Maastricht et d'Amsterdam. On se souvient que LO avait refusé de prendre position lors du référendum sur Maastricht en le justifiant par le fait qu'avec ou sans traité les travailleurs seraient toujours exploités par le capitalisme et qu'une campagne spécifique contre Maastricht sèmerait la confusion avec les courants nationalistes et serait une manœuvre de diversion. Une large plage d'accord
Ceci étant, sur le tond des questions qui vont se poser lors de ces prochaines élections européennes, à savoir l'organisation de la résistance contre l'Europe capitaliste, la définition des grands axes d'une Europe des travailleurs et la critique de la politique gouvernementale menée par la gauche plurielle, il y a une large plage d'accord
Les discussions ont donc commencé avec la direction de LO sur la base de projets de plate-forme préparés par les deux organisations La direction de LO s'étant déjà prononcée publiquement pour un tel accord et mobilisant son organisation dans cette optique, il semble probable que la liste unitaire verra le jour. Si tel devait être le cas, il y aura totale égalité entre
France les deux organisations en ce qui concerne notamment la composition de la liste, l'apparition dans la campagne officielle (télés, radios, etc.). En dehors de la campagne propre de chaque organisation, un matériel unitaire et des meetings communs seront organisés dans le pays.
En tout état de cause, la LCR a convoqué une conférence nationale à la mi-janvier qui aura à se prononcer sur la validité de l'accord et d'une liste commune avec LO.
Dès à présent, cette démarche unitaire rencontre un large écho dans les médias et donne lieu à beaucoup de discussions dans toute la gauche. A la différence de 1979, cette liste d'extrême-gauche apparaît comme crédible bien au delà des trotskistes et il est tout à fait possible, dans le nouveau contexte politique et social en France, qu'elle dépasse la barre des 5%, ce qui permettrait l'élection de quatre députés minimum. C'est dire que cette liste pourrait se trouver avec un score proche de celui du PCF ou des Verts, ce qui représenterait un immense chamboulement au sein de la gauche française et ne manquerait pas d'avoir des effets positifs sur les mouvements sociaux en France et en Europe.