Un pari pour la refondation de la gauche basque par José Ramon Castaños "Troglo"*
Les prévisions que nous avions faites
en juillet sur le dialogue pour la paix en Euskadi se sont transformées deux mois plus tard en réalité. Dans ce court laps de temps, se sont succédés dans notre pays trois événements qui ont marqué un avant et un après de la politique basque. L'alliance entre nationalistes catalans, basques et galiciens pour demander une réforme de la Constitution espagnole (Déclaration de Barcelone), l'accord de Lizarra entre les partis, syndicats et mouvements sociaux basques pour résoudre le problème de la violence politique à travers l'ouverture d'un processus constituant basque et enfin la déclaration de cessez-le-feu unilatéral et sans conditions de ETA, qui a confié la solution du problème national à la décision majoritaire du peuple basque, constituent une nouvelle scène politique où se fondent les deux principaux problèmes de la transition espagnole : le modèle de l'État et la construction nationale basque, la souveraineté politique des nationalités et le modèle de société en leur sein.
La profondeur des changements qui s'annoncent nous permet de parler d'une seconde transition démocratique. Le modèle précédent est épuisé, puisque la formule fermée de l'État des autonomies n'est pas adapté aux nationalités historiques, et la pression pour le rétormer a ouvert une crise de direction politique très difficile à résoudre. Dans le nouveau concert européen, le capital industriel et financier ne semble pas voir d'inconvénient à faire sienne la formule avancée par l'accord de Barcelone, en tout cas tant que cette proposition de « souveraineté partagée » des nationalités ne remet pas en cause l'unité de l'État ni les politiques néolibérales en cours. La gestion de ce modèle sur la base d'une répartition consensuelle du
Pays Basque pouvoir entre les droites espagnoles, catalanes et basques, semble plausible à première vue, parce qu'elle ne modifie ni l'ordre social ni la stabilité politique de l'ensemble. Mais cette réorganisation tranquille du vétuste Etat centraliste se heurte à deux puissants obstacles qui empêchent que cette transition ait lieu sans soubresauts. L'un d'entre eux est le nationalisme espagnol, dirigé à l'unisson par l'extrême droite et par le Parti socialiste. Tous deux, le journal ABC, les appareils policiers de l'Etat et l'appareil dirigeant du PSOE, voient dans cette proposition de réforme une désagrégation de l'État et une rupture de l'idée nationale espagnole, donnant ainsi aux nationalités une perspective de radicalisation politique, ce qui convient en un sens aux leaders modérés de Catalogne et d'Euskadi. Les autres obstacles à cette seconde transition tranquille sont la fermeté de la gauche basque dans sa demande de souveraineté politique et la force sociale accumulée autour de ses options sociales et politiques.
Le rapport de forces entre ces trois candidats à la direction politique de la société basque semble aujourd'hui relativement équilibré, mais derrière cet équilibre apparent, la consolidation majoritaire du pôle défendant la souveraineté est claire. L'idée nationale espagnole est en net recul, comme l'illustre l'insistance du Parti socialiste à séparer artificiellement la communauté des immigrés espagnols de la société basque. L'alliance démocratique de Lizarra réunit une majorité sociale chaque fois plus large mais en son sein, il y a une lutte pour l'hégémonie entre le nationalisme modéré du Parti national basque et la gauche basque, représentée par les syndicats, les mouvements sociaux, Herri Batasuna et Zutik. * José Ramon Castaños "Troglo" est journaliste de Hika, revue éditée par Zutik. On se reportera utilement à son article paru dans Inprecorn° 426 de juillet-août 1998, qui analysait de manière prémonitoire l'évolution de la scène politique basque.
Pays Basque Les perspectives politiques dépendent ainsi de la manière dont se résoudra cette lutte pour le pouvoir. L'unité de la gauche basque
La candidature de Euskal Herritarrok (1) est une réponse adéquate pour disputer, avec quelques garanties de succès, ce nouveau bras de fer politique entre la gauche et la droite basques. Constituée immédiatement après l'annonce du cessez-le-feu de l'ETA, cette candidature est le premier pas d'un mouvement croissant de toutes les gauches basques autour d'un projet national commun. En résumant ses positions programmatiques, on peut apprécier les lignes de force d'un projet qui articule revendications démocratiques nationales et revendications sociales. Nous ne parlons ni de constructions nationales abstraites ni de modèles de société généraux mais de revendications sociales et politiques dans lesquelles se reconnaissent aujourd'hui une majorité des citoyens basques, qui sont, en outre, disposés à lutter pour elles. De tous les aspects intéressants qu'a aujourd'hui ce nouveau projet politique, le plus remarquable est sans aucun doute ce dernier. Euskal Herritarok est l'expression politico-électorale d'un large mouvement revendicatif structuré en organisations syndicales, sociales et politiques dont la fonction dans la société n'est pas la gestion des institutions publiques ni l'annonce de ses choix du haut des tribunes parlementaires, mais bien la mobilisation sociale et l'action revendicative. Là-dessus repose son attrait, sa force et son impact sur le cours des événements politiques.
Nous parlons d'un regroupement général de forces vives qui, si nous arrivons à les articuler au sein d'un mouvement organisé, posera les bases d'une refondation de la gauche basque. Les avancées faites dans cette direction sont 1. Euskal Herritarrok (Citoyens basques) a obtenu 17,9% des voix et 14 sièges (sur 75) aux élections du parlement basque le 25 octobre 1998, soit 3 sièges de plus que Herri Batasuna en 1994. 2. Herri Batasuna : organisation de la gauche nationaliste radicale. 3. Zutik : organisation de la gauche radicale basque, issue de la fusion entre l'EMK (organisation basque d'origine maoïste) et la LKI (section basque de la IVe Internationale). 4. ANV : Action nationaliste basque (scission du PNV au cours des années 30). 5. Le PNV est le principal parti de la droite basque, marqué par des références chrétiennes démocrates ; Euskadiko Ezkerra (gauche basque) se réfère à la tradition social-démocrate nationaliste. 6. ELA : Solidarité des travailleurs basques, syndicat créé à l'origine par le PNV, qui a évolué sous la pression néolibérale vers des références "lutte de classe", 90 000 membres. A propos du syndicalisme basque cf. Inprecor n° 426 de juillet-août 1998. 7. LAB : Unité des travailleurs arbetzales, syndicat proche de Herri Batasuna. 8. ESKCUIS : syndicat appelé "candidature unitaire de la gauche syndicale" 9. STEE-EILAS : syndicat des enseignants. 10. EHNE : syndicat agricole basque. 11. EHGAM : mouvement des homosexuels et lesbiennes. 12. GOGOA : plate-forme contre l'exclusion sociale. 13. Charte sociale : initiative populaire des syndicats et d'une centaine d'organisations basques. 14. Senideak : comité des familles des prisonniers basques.