La longue marche des trotskistes Une contribution S i 'on se place à l'échelle de l'histoire, la seule valable en cette matière, la longue histoire du mouvement trotskiste, de la Ive Internationale, est en elle-même la vérification dans les faits de sa justification historique. Qu'avons-nous donc vu au cours d'un demi-siècle d'histoire du mouvement ouvrier international où avaient commencé la décomposition de la société capitaliste et l'avènement du monde socialiste ? Dans tous les pays où le mouvement ouvrier existait de longue date, avec des traditions marxistes, une constatation s'impose : après plusieurs dizaines d'années de guerres, de révolutions, de contre-révolutions, de fascisme et de stalinisme, au cours desquelles il s'est créé de nombreuses organisations se réclamant de la classe ouvrière et du marxisme, après tant d'années, les seules organisations qui, en dépit de crises, de scissions, de répressions, d'alternances de progrès et de reculs, ont subsisté sont celles qui se rattachent soit à la lle Internationale, soit à ce qui était
Pour l'histoire
de la IVe Internat
de Pierre Frank* la ille Internationale, soit à la Ive Internationale. On ne peut attribuer un fait qui s'étend sur des dizaines d'années — et quelles années — au hasard, ni non plus à des qualités militantes spécifiques. Il y a eu dans toutes les organisations des militants dévoués et qui ne manquaient pas de qualités diverses, politiques et organisationnelles. Il n'est possible d'expliquer un tel phénomène que par des causes objectives, des causes historiques profondes. C'est bien le cas où s'applique justement la pensée de Hegel : « Was ist wirklich ist rationell, was ist rationell ist wirklich » (ce qui est réel est rationnel, ce qui est rationnel est réel). La cause profonde de cet état de fait doit s'étendre à toutes ces années et avoir une valeur internationale, comme nous
Tout au long des pages précédentes, nous avons à diverses reprises expliqué les difficultés qu'a rencontrées la Ive Internationale par des données objectives de la situation mondiale. Il y avait ionale avant tout le caractère éminemment tourmenté de cette situation, avec ses tournants brusques et les forces centrifuges qui s'exerçaient, une différence capitale avec la période antérieure, celle de l'ascension du capitalisme dans le dernier tiers du XIXe siècle ; cette situation ne permet plus une accumulation aussi graduelle des forces ouvrières que celle qui s'était alors produite, avec pour conséquence la formation de grands partis organisant dans de vastes réseaux aussi bien l'avant-garde que l'ensemble de la classe ouvrière. Il y eut aussi l'irruption du stalinisme qui a détruit le Parti bolchevique, pivot de l'Internationale révolutionnaire construite autour de la victoire d'Octobre ; les convulsions politiques et les cruautés de la bureaucratie soviétique ont désorienté et fourvoyé plus d'une fois d'importantes forces révolutionnaires dans des voies sans issue. L'époque de la montée graduelle du capitalisme avait engendré le révisionnisme de Bernstein et celui, plus insidieux, de Kautsky. L'histoire effarante du premier État ouvrier isolé a engendré des « révisionnismes » multiples (l'URSS, capitalisme d'État ; la bureaucratie, nouvelle classe exploiteuse) qui se refusaient à reconnaître la révolution quand elle était dissimulée sous ce masque horrible. Il y eut enfin ces milliards d'hommes des pays colonisés qui cessaient d'être les objets de l'histoire et qui s'efforçaient de franchir des siècles en un ou quelques bonds, de sorte que la révolution faite par eux prenait fréquemment aussi des aspects
Le terrain du mouvement ouvrier, en dépit de cette situation ou plus exactement à cause d'elle, restait encombré des vieilles formations parce que les masses ouvrières ne peuvent pas ne pas être organisées. Il n'y a pas dans l'histoire de création ex nihilo, et c'est surtout au travers de crises gigantesques des vieilles organisations que ne pou* Nous publions ci-dessus un extrait du livre de Pierre Frank. La Quatrième Internationale, F. Maspéro, "poche rouge" n° 7, Paris 1973, pp. 135-139
vaient manquer de surgir de nouvelles directions révolutionnaires. Si le marxisme est l'histoire qui prend conscience d'elle-même, cette prise de conscience né pouvait, dans ces conditions, se faire que par un enfantement laborieux.
Les organisations qui ont pu franchir toutes ces années, toutes ces épreuves, l'ont fait parce qu'elles avaient de très fortes racines au plus profond de la réalité du monde de ces cinquante années.
Les organisations de la lle Internationale sont liées d'une part à la classe ouvrière dans les vieux pays d'Europe par toute l'histoire de celle-ci, quand elle cherchait et réussissait à s'organiser massivement pour la défense de ses intérêts quotidiens, et d'autre part, à la société capitaliste qui se perpétue aussi longtemps qu'elle en a le moyen en répondant à des besoins réformistes de la classe ouvrière.
FANTOCHE
CELU
ASSASSIN
Le Front Solidarité Indochine, dirigé par les militants de la Ligue communiste, avait joué un rôle de premier plan dans le soutien à la révolution indochinoise en France.
Les partis communistes officiels ont puisé leur force essentielle dans le fait qu'ils se sont constitués autour de la victoire d'Octobre et de l'Union soviétique et qu'ils en paraissaient les prolongements dans le monde. Le premier Etat ouvrier, du fait qu'il était le premier et surtout qu'il fut pendant longtemps le seul État ouvrier, a été le pôle d'attraction pour tous ceux qui s'éveillaient à la nécessité de substituer au monde capitaliste une société nouvelle. Les trotskistes ont fréquemment exposé que, pour les plus larges masses des pays sous-développés notamment, le développement économique de l'Union soviétique avait une signification infiniment plus grande que la suppression totale de la démocratie ouvrière par le régime bureaucratique, car elles n'avaient aucune connaissance des faibles avantages de la démocratie bourgeoise. Pour les militants de ces pays, l'aide matérielle si médiocre soit-elle de l'Union soviétique était indispensable et plus sensible que les manœuvres traîtresses de la politique du Kremlin. Dans les pays capitalistes, combien de militants sincèrement révolutionnaires sont longtemps restés membres des partis communistes, tout en ayant des inquiétudes et des craintes sur la politique de ceux-ci, parce qu'ils ne voyaient pas, au cours du reflux, à quelle autre branche ils pouvaient s'accrocher ! Il a fallu qu'apparaissent d'autres États ouvriers et de graves différends entre eux pour que des couches plus larges que celles de militants extrê mement politisés fassent une différence entre l'État ouvrier et sa direction du moment, pour qu'elles comprennent les accommodements recherchés par le Kremlin avec l'impérialisme mondial aux dépens de la révolution socialiste internationale, pour que, de ce fait, Moscou ne reste plus le « guide », le pôle, et pour que, cette fois-ci, une crise mortelle affecte les partis communistes. Les partis qui dirigent un Etat ouvrier sont à la merci des crises sociales dans leur pays. Dans ceux des pays capitalistes, leur dégénérescence réformiste provoquera tôt ou tard des déchirements, leurs membres devant choisir entre un réformisme ouvertement proclamé et la politique des nouvelles formations révolutionnaires La IVe Internationale n'avait évidemment aucune attache avec la société capitaliste. Du premier État ouvrier, dont elle n'a cessé de défendre l'existence sur le plan politique contre le monde capitaliste et sur le plan théorique contre tous les courants révisionnistes — le stalinisme étant l'un d'eux — la IVe Internationale subissait la répression la plus implacable, souvent plus meurtrière que celle du capitalisme. Elle a quand même pu vivre et se développer parce qu'elle seule, pendant toutes ces années, représentait les intérêts fondamentaux et historiques du prolétariat à l'échelle internationale. Ce n'était pas là quelque chose qu'elle s'attribuait par on ne sait quel droit surnaturel. A sa fondation, elle avait reçu en héritage de Léon Trotsky et de l'opposition de gauche soviétique sa filiation directe avec le Parti bolchevique et l'Internationale communiste ; elle en était la descendance légitime, reprenant et continuant leurs traditions. Les partis communistes tombés sous la coupe du stalinisme et l'Internationale communiste elle-même, que le stalinisme devait avilir et dissoudre, n'étaient plus alors que des usurpateurs.
La Ive Internationale continua à représenter les intérêts du prolétariat essentiellement du fait de son existence comme Internationale, ne rejetant aucune conquête du prolétariat mais se refusant à en privilégier une seule jusqu'à ce que triomphe la révolution à l'échelle mondiale. Toute organisation se réclamant du socialisme qui n'avait qu'un objectif national ou qui n'était pas partie intégrante d'une organisation internationale s'est vue, pendant toutes ces années, condamnée soit à disparaître soit à trébucher sur des problèmes politiques décisifs
Ce plan international sur lequel l'histoire a apporté un jugement inexorable ne doit à aucun moment être oublié par qui veut vraiment assurer la victoire mondiale du socialisme. Car l'unité du monde est aujourd'hui incomparablement plus grande et plus complexe que jamais. Dans une préface écrite pour le quatre-vingt-dixième anniversaire du Manifeste communiste, relevant le passage où Marx écrivait : « L'action commune du prolétariat, dans les pays civilisés tout au moins, est une des premières conditions de son émancipation », Trotsky ajoutait : « Le développement ultérieur du capitalisme a si étroitement lié les unes aux autres toutes les parties de notre planète, "civilisées" et non "civilisées" , que le problème de la révolution socialiste a pris définitivement un caractère mondial. La bureaucratie soviétique a essayé de liquider le Manifeste dans cette question fondamentale. La dégénérescence bonapartiste de l'État soviétique fut l'illustration meurtrière du mensonge de la théorie du socialisme dans un seul pays.»
Dans les trente années qui se sont écoulées depuis que ces lignes ont été écrites, contrairement aux opinions des partisans du « socialisme dans un seul pays » puis des « voies nationales » qui sont l'adaptation de cette théorie, mise en avant pendant la période de l'État isolé, aux conditions du « camp socialiste », le caractère international de la révolution socialiste s'est davantage accentué. Rien mieux que la guerre du Viêt-nam n'a montré la nécessité d'une stratégie globale du mouvement révolutionnaire contre l'impérialisme. Rien mieux que l'invasion de Tchécoslovaquie n'a montré à quel degré de bassesse le terme de socialisme pouvait être souillé par l'intérêt national d'une bureaucratie. Arrestation de Hugo Blanco, dirigeant paysan trotskiste péruvien dans la valée de Cuzco (1963).