est vrai que cinquante ans après sa fondation, la Ive Internationale ne dirige pas encore des dizaines de millions de travailleurs et de travailleuses, comme Trotsky l'avait prédit pour son dixième anniversaire. Les choses se sont montrées encore plus difficiles qu'il ne l'avait prévu. Mais la Ive Internationale n'en reste pas moins considérablement plus forte aujourd'hui qu'au moment de sa fondation en 1938, et qu'en 1948 ou 1968. En fait, elle est plus forte qu'à aucun moment dans son histoire, à l'exception d'une courte période au milieu des années soixante-dix. Et elle entre maintenant dans une nouvelle période d'expansion. Dans un paysage de décombres
N'oublions pas qu'il existait aussi d'autres courants se voulant révolutionnaires ou anticapitalistes au moment de la fondation de la Ive Internationale, et que ces derniers disposaient souvent d'effectifs bien supérieurs au courant trotskiste. C'était notamment le cas des socialistes de gauche rassemblés dans le Bureau pour l'unité socialiste révolutionnaire internationale, mieux connu sous le nom de Bureau de Londres et dont ont fait partie plusieurs organisations l'Independent Labour Party (ILP) en Grande-Bretagne, le Parti socialiste ouvrier et paysan en France (PSOP), le Partido obrero de unificacion marxista (Parti ouvrier d'unification marxiste -POUM) en Espagne et le Det Norske Arbeiderparti (Parti ouvrier norvégien -DNA). Ce regroupement international n'a pas survécu à la Seconde Guerre mondiale et les quelques groupes nationaux qui existent encore ne sont plus que des vestiges du passé
Il existait aussi des groupes numériquement importants inspirés par « l'Opposition de droite » du Parti communiste de l'Union soviétique (PCUS), souvent beaucoup plus forts que les partisans de l'Opposition de gauche. Ce regroupement inspiré des idées de Nikolas Boukharine comptait dans ses rangs nombre de cadres communistes dans plusieurs pays importants comme l'Allemagne, où ses effectifs dépas-
Les antinomies d'un bilan par François Moreau (extrait)* saient largement ceux de l'Opposition de gauche trotskiste. Cependant, ce regroupement se limitait à critiquer certains aspects de l'orientation stalinienne, surtout pendant la « troisième période » de l'IC, entre 1928 et 1934, la période dite « ultra-gauche », sans aller à la racine du phénomène bureaucratique. Ce regroupement n'a pas survécu non plus à la Seconde Guerre mondiale.
N'oublions pas non plus les tendances ultra-gauches issues de l'IC au cours des années vingt et qui disposaient initialement d'une force non négligeable dans des pays comme l'Allemagne et l'Italie, jouissant même d'une certaine implantation ouvrière. Après soixante ans d'existence comme courant international distinct, elles sont aujourd'hui réduites au rang de sectes minuscules, ce qui n'est pas le cas de la Ive Internationale.
On peut également comparer l'évolution de la Ive Internationale à celle d'autres courants se voulant révolutionnaires surgis au cours des années soixante, notamment du courant maoïste. Ce dernier a attiré à travers le monde des centaines de milliers de militants qui croyaient ainsi rejoindre la véritable continuité de la lutte révolutionnaire trahie par les partis communistes pro-Moscou. Mais cette conviction s'est révélée une illusion à la lumière de la politique du Parti communiste chinois (PCC), tant à l'intérieur du pays qu'à l'échelle internationale. Les principales organisations maoïstes d'Europe et d'Amérique se sont effondrées vers la fin des années soixante-dix et le début des années quatre-vingt, dans une conjoncture de déclin des luttes sociales. Mais cet effondrement très général contraste avec le maintien des positions conquises par les sections de la Ive Internationale dans la plupart des pays, malgré cette même conjoncture.
Il faut noter aussi la durabilité qu'a démontrée la Ive Internationale, en dépit des difficultés. La continuité au niveau international n'a jamais été rompue, bien qu'elle ait plusieurs fois tenu à un fil. Des sections ont pu disparaître dans plusieurs pays et se reconstituer plus tard avec l'apport de forces nouvelles. Des sections nationales ont pu rester petites pendant des décennies,
Michel Raptis (à gauche) et Sal Santen (en haut) lors d'un transport cellulaire en 1960, aux Pays-Bas, emprisonnés pour avoir aidé la révolution algérienne. pour finalement percer lors de grands événements, comme en Mai 68 en France.
Si la IVe Internationale n'avait été qu'une association de nostalgiques et de revanchards, produit du seul orgueil de Trotsky, elle n'aurait pas démontré un telle vitalité. Elle se serait éteinte avec le passage du temps et la disparition de ses fondateurs. Personne ne s'y rallierait aujourd'hui uniquement pour venger l'orgueil de révolutionnaires décédés depuis un demi-siècle.
Si la IVe Internationale a continué de vivre, de se renouveler et de se développer, c'est parce que son programme correspond à la dynamique réelle du processus révolutionnaire et parce qu'il l'aborde du point de vue des intérêts historiques des masses ouvrières, pas du point de vue de telle ou telle bureaucratie, ni du point de vue de telle ou telle considération conjoncturelle. Inversement, la même période a vu naître et périr quantité de courants qui n'ont pas résisté à l'épreuve du temps, parce qu'ils s'étaient constitués sur une vision partielle ou conjoncturelle du processus révolutionnaire, ou parce qu'ils s'étaient placés dans la dépendance d'une bureaucratie au pouvoir, ce qui les mettait, en dernière analyse, en opposition avec les intérêts des masses ouvrières. * Nous reproduisons ci-dessus un extrait de l'introduction au livre de notre camarade François Moreau (1956-1993), dirigeant de la section pan-canadienne de la Ive Internationale, Combats et débats de la IVe Internationale, éd. vents d'Ouest, Hull (Québec) 1994, pp. 48-53. Le titre et les intertitres sont de la rédaction d'Inprecor
Hugo Blanco à son n-ième retour d'exil, en 1998, dans la valée de Cuzco, accueilli par les syndicalistes paysans. Le côté sombre de l'Histoire
Cet aspect du bilan de la Ive Internationale a souvent été discuté dans sa presse et dans les écrits de ses principaux dirigeants, et nous n'avons pas la prétention d'apporter du neuf sur ce plan. Mais il existe un aspect du bilan beaucoup moins bien développé : celui des différents courants et groupements qui se sont fixé la tâche de construire une autre Ive Internationale au cours des dernières décennies. Nous croyons en effet qu'il existe une carence importante sur ce plan dans les écrits de la Ive Internationale et particulièrement de son courant majoritaire. C'est tout un pan de son histoire qui se transmet par bribes et qui entrera bientôt dans le domaine de la légende, si cette carence n'est pas comblée
On peut comprendre pourquoi l'Internationale et ses dirigeants répugnent à s'engager dans cette entreprise. Aborder le bilan des différents courants se réclamant du trotskisme, c'est nécessairement entrer dans l'histoire des luttes internes, crises et scissions qui ont affecté l'Internationale au cours de ses cinquante premières années. Il est certes beaucoup plus stimulant de parler des luttes auxquelles l'Internationale a participé, de ses actions et de ses projets.
Personne n'a encore trouvé la manière de construire des organisations révolutionnaires en évitant qu'il se produise des divergences d'orientation menant parfois à des crises et des scis-
Suisse, janvier 1982, manifestation du PSO/SAP, section suisse de l'Internationale.
sions. En fait, cela n'est en rien particulier au seul mouvement trotskiste Quand on regarde l'histoire du Parti bolchevique à la lumière des œuvres de Lénine, on en tire l'impression que les crises et les scissions ont représenté quatre-vingt pour cent de l'histoire du parti. Lénine se faisait souvent reprocher son insistance à critiquer les autres courants sociaux-démocrates dans les pages du journal du parti ; n'aurait-il pas mieux valu tourner les feux vers l'ennemi de classe ? Oui, bien sûr. Mais on ne peut pas pour autant balayer sous le tapis les divergences réelles qui traversent le mouvement ouvrier et révolutionnaire, car elles affectent justement la manière de combattre l'ennemi de classe et surtout la manière de construire l'instrument indispensable à la victoire, le parti ouvrier révolutionnaire et l'Internationale révolutionnaire. PST
Dans plusieurs pays, les militants font face à plusieurs organisations qui se réclament du trotskisme ou de la Ive Internationale. On connaît le dicton célèbre, mais injuste : deux trotskistes, une organisation, trois trotskistes, une scission. Le courant maoiste, lui aussi, se partageait en plusieurs sous-courants internationaux et se divisait en plusieurs organisations violemment hostiles les unes aux autres dans la plupart des pays où il existait. Rien d'étonnant à rencontrer le même phénomène du côté des trotskistes.
On pourrait considérer ces questions comme relevant de la sectologie oiseuse et les écarter, mais il faut en parler, ne serait-ce que pour clarifier la question aux yeux des personnes intéressées qui veulent savoir qui est qui et qui veulent comprendre, et aussi parce que les divergences portaient généralement sur des problèmes réels d'orientation révolutionnaire, du moins à l'origine. Leur discussion comporte donc un intérêt politique dépassant la simple sectologie.(...)