Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

I. VERS UNE NOUVELLE INTERNATIONALE

La vie et la mort d'Helena Guinsburg

· Inprecor n° 430-431, décembre 1998 / janvier 1999 · p. 13-14 · 1 866 mots

IVe Internationale Stalinisme URSS et Russie Allemagne

Les dirigeants de l'Opposition de gauche en 1927. Assis, de gauche à droite : L. Serebriakov, K. Radek, Trotsky,

La vie et la mort d'Helena Ginsburg

M. Bogouslavsky, E. Preobrajensky. Debout : K. Rakovsky, Y. Drobnis, A. Beloborodov, L. Sosnovsky • lle était alors agée de 24 ou de 26 ans et s'appelait Helena Ginsburg. Je l'ai rencontrée à l'hôpital de Schor, près de Tjibiju, pendant l'été 1937. Cet hôpital n'appartient pas administrativement au camp de passage de Schor, mais bien au Shel-Dor-Lag », C'est-a-dire à l'ensemble des grands camps dont les prisonniers avaient à construire le chemin de ter de Kotlas à Vorkouta. Des milliers et des milliers de prisonniers sont morts au cours de la construction de ce chemin de fer dans les forêts marécageuses, les marais et la toundra. On n'amenait les malades à l'hôpital de Schor que dans les cas où le rétablissement était pratiquement exclu, et quelques jours après leur arrivée à Schor, la plupart d'entre eux y trouvaient leur tombe. Néanmoins, l'hôpital était constamment débordé de malades, et rares furent les cas où de nouveaux patients y trouvaient de la place.

Nous étions trois dans une petite chambrée : Smirnova, femme d'I.N. Smirnov condamné à mort et exécuté au premier grand procès de Moscou en 1936, Helena Ginsburg et moi-même. Helena, ou Lola comme on l'appelait, attira mon attention dès que nous fimes connaissance. Elle n'était pas fort jolie, car ses traits étaient irréguliers et elle avait même un peu de strabisme, mais ses yeux brûlaient du feu de ceux qui combattent pour la conscience suprême, de ceux qui sont prêts à se sacrifier eux-mêmes pour leur cause, de ceux qui

Une militante trotskiste dans un camp de travail forcé en U.R.S.S.

Témoignage de Suzanne Leonhard* poursuivaient avec fanatisme le but auquel ils avaient voué leur vie. La puissance de la conviction de Lola et son sérieux politique ne pouvaient pas ne pas m'influencer, étant donné que j'avais moi-même, dès ma prime jeunesse, passionnément recherché la vérité et que je me suis toujours battue pour mes idées, même si mes ailes ne me portaient alors déja plus si loin que jadis.

Helena Ginsburg se trouvait à l'hôpital à la suite d'une grève de la faim qui avait duré deux semaines, mais s'était terminée sans résultats par l'effet de la nutrition forcée. Lola se sentait encore assez faible, mais elle ne devait plus rester au lit, et comme je pouvais moi-même me lever durant des heures et que j'avais la permission médicale de sortir pour prendre de l'air, nous nous promenions pour pouvoir discuter librement et sans témoins. Mes connaissances limitées de la langue russe ne suffisaient pas du tout à mener des discussions politiques, mais Lola avait quelques notions de français et d'allemand.

Je l'amenais à me raconter sa vie. Son père avait été avant la révolution un petit commerçant ambulant juif et devint plus tard un ouvrier du bâtiment. Lola était l'aînée de sept enfants. Elle ne se rappelait guère la période d'avant la révolution. Toute son enfance s'était déroulée dans l'ombre d'une misère infinie, qui ne s'était pas arrêtée au lendemain d'Octobre 1917. Mais, à la différence de ses parents qui étaient analphabètes, Lola avait pu se faire ouvrir les portes des écoles après la révolution.(...)

Ce n'est qu'au cours des années 1929-30, quand la question de la collectivisation forcée de l'agriculture fut à l'ordre du jour, que la jeune communiste, âgée de 17 ans se mit à réfléchir, avec son propre esprit critique, aux problèmes politiques fondamentaux. Après de graves luttes intérieures, elle se décida à adhérer à l'opposition trotskiste Comme adversaire de Staline, elle fut arrêtée dès 1934.

L'isolateur politique de Verkhné-Ouralsk, où elle passa sa peine de prison, devint son université politique. Elle rencontra dans cette prison des oppositionnels politiques de toutes tendances et nuances. Le régime était encore fort clément dans cette prison, s'il faut se fier à ses descriptions. Les prisonniers politiques disposaient d'une bibliothèque volumineuse et pouvaient discuter librement entre eux. On peut facilement s'imaginer quelles discussions politiques échauffées s'y déroulèrent. Grâce à deux années de séjour dans cet isolateur politique, Lola Ginsburg acquit une formation marxiste solide et des connaissances approfondies du mouvement ouvrier international et de l'histoire des mouvements politiques, connaissances qui m'étonnèrent toujours. Beaucoup de détails de l'histoire du parti communiste russe et de son développement en parti d'Etat de l'Union soviétique me furent révélés par Helena Ginsburg, étant donné que je m'étais occupé de ces problèmes à l'étranger de façon superficielle et apparemment sans méthode. Lola Ginsburg avait connu à Verkhné-Ouralsk le militant trotskiste Vladimir Smirnov. Une amitié politique et personnelle intime s'était établie entre eux deux, et Lola l'épousa en prison.

Quand la vague d'arrestations prit en 1937 des dimensions inconnues *Suzanne Leonhard fut une militante de la première heure du Spartakusbund, une amie personnelle de Rosa Luxembourg et de Karl Liebknecht. Elle dut s'exiler de l'Allemagne nazie. Réfugiée en URSS sur le conseil d'Alexandra Kollontai, alors ambassadrice soviétique à Stockholm, elle fut arrêtée en octobre 1936 par le N.K.V.D. et passa dix années dans des camps de travail forcé. Dans Un quart de ma vie, dont nous avons extrait ce passage, elle témoigne de son expérience. Indiquons aussi que S. Leonhard a publié en 1921 un livre sur la littérature révolutionnaire clandestine en Allemagne pendant la première guerre mondiale. Cet extrait fut publié pour la première fois en français dans Quatrième Internationale vol. 9, n°1 de janvier 1951.

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auparavant et que des centaines de milliers de prisonniers politiques furent transportés vers les camps de travail forcé, la plupart des prisonniers de l'isolateur politique de Verkhné-Ouralsk furent envoyés dans des régions lointaines. On assura à Vladimir Smirnov qu'il serait interné ensemble avec sa femme dans un camp au delà du cercle polaire. Ils furent cependant séparés l'un de l'autre quelques jours après ce transport. Pendant la nuit, Smirnov fut envoyé dans le camp de Vorkouta. Lola arriva les jours suivants à Tjibiju. On ne leur avait permis ni de se dire adieu, ni d'échanger leurs possessions mutuelles, une partie des affaires de Smirnov se trouvait auprès de Lola dans la tente des femmes.

Lola protesta au moyen d'une grève de la faim et bombarda l'administration du camp de requêtes, dans lesquelles elle parlait d'elle-même explicitement comme « de la détenue trotskiste Helena Ginsburg ». Pour apprécier ces actes, il faut savoir que le trotskisme était renommé comme le crime le plus terrible et le plus horrible. Un voleur, un fraudeur, un bandit ou même un assassin étaient considérés dans le camp comme des hommes de marque par comparaison à tous les prisonniers politiques, et un « agitateur contre-révolutionnaire » « prévenu d'espionnage » était jugé relativement innocent par comparaison à un « trotskiste ». Tous ceux dont l'acte de condamnation était marqué de la lettre fatidique T s'efforçaient de le taire dans la mesure du possible. Mais Lola se désignait elle-même fièrement comme trotskiste même dans sa correspondance officielle, alors que personne ne le lui demandait et qu'il suffisait de signer ses lettres « la détenue une telle ». Elle se livrait ainsi gratuitement à ses bourreaux. On peut considérer cela comme preuve d'un manque de maturité politique, on peut secouer la tête devant tant de naïveté, mais le sourire disparut de mes lèvres quand je m'aperçus du feu sacré dans les yeux de Lola. Je n'étais pas seulement émue devant la puissance de ses convictions ; je devais l'admirer. (...)

La militante trotskiste Lola rêvait d'être accusée dans un grand procès politique. Elle voulait à cette occasion dire la vérité au monde. Elle voulait crier au public quels étaient les véritables buts du trotskisme calomnié et diffamé de façon si misérable par Staline. Elle voulait clairement démontrer que la voie de Trotsky était la voie de la révolution mondiale, la seule voie véritable vers le communisme en U.R.S.S. et en Europe, alors que la voie de Staline représentait

Vladimir Smirnov, fusillé le 25 mai 1937, photographié par ses geôliers dans un camp. peu avant sa mort. Смирнов в.м la trahison honteuse de la doctrine de Marx. Son discours d'accusation contre Staline, tout enflammé de sa fidélité à sa doctrine et de sa passion pour ses convictions, Lola l'avait mis au point depuis longtemps. Il ne lui manquait que l'occasion de le tenir devant l'opinion publique mondiale attentive. Après avoir clarifié dans l'esprit des communistes du monde entier les véritables buts du trotskisme et les raisons de sa lutte contre Staline, elle était prête à mourir. Elle savait qu'en agissant de la sorte, elle perdrait certainement la vie. Car elle n'ignorait point le pouvoir illimité de Staline et du N.K.V.D. Mais elle espérait que ses dernières paroles pourraient ramener des milliers de nouveaux militants dans l'arène politique.

Mourir en martyre pour la cause du trotskisme, tel était le rêve de la vie de la jeune Lola. C'est alors que je commençais à comprendre l'enthousiasme avec lequel elle avait suivi mon récit de l'agitation contre la guerre menée par Karl Liebknecht, l'acharnement qu'elle avait mis à entendre toujours répéter la description de notre insurrection spartakiste et de nos luttes sur les barricades en Allemagne. Voilà l'élan révolutionnaire qui lui était familier ! Mais pareille activité était-elle encore possible en Union soviétique ? Lola ne voulait pas admettre qu'il puisse exister un régime policier perfectionné au point où tout martyre devient impossible. « Elle s'envole vers la mort comme une mouche vers la lumière », me répétait constamment grand-père Edelsohn en secouant sa tête. Et c'est ce qui est finalement arrivé.(...)

Deux années plus tard, j'apprit que Lola Ginsburg avait été fusillée à Schor, pendant l'hiver 1937. Ensemble avec elle, il y eut une dizaine de victimes de la terreur du N.K.V.D., notamment le medecin Kukinadze, l'infirmier Noack, une infirmière, un camarade polonais qui avait travaillé à la section de l'habillement, et le commandant du camp de Schor. « Tout le nid trotskiste a été exterminé », avait dit un des soldats. L'exécution ne fut mentionnée nulle part, et longtemps personne ne sut où l'on avait transporté les victimes, jusqu'à ce que la vérité transpirât. Il se peut que les victimes mêmes ne surent pas qu'elles allaient être fusillées quand on les mena à la forêt. Sophie Scholl (1) a pu crier du haut de l'échafaud nazi des paroles qui retentissent encore aujourd'hui dans le cœur de centaines d'hommes et qui les poussent à combattre le totalitarisme. L'absolutisme du régime tsariste n'a pas pu empêcher que les paroles de la courageuse Sonia Perovskaia (2), conduite à l'exécution, soient transmises à ses contemporains et les encouragent à poursuivre la lutte contre la tyrannie. Seule la terreur de Staline rend tout martyre inconnu. La jeunesse oppositionnelle d'U.R.S.S. a été la moisson des balles du N.K.V.D sans que les survivants en aient appris la nouvelle. C'est pourquoi je suis heureuse de pouvoir raconter la vie et la mort de Lola Ginsburg, pour que son histoire héroïque, symbole de celle de milliers de combattants courageux pour la Révolution communiste mondiale, n'ait pas été vécue en vain. 1. Jeune étudiante de Munich qui avait dirigé un groupe de résistance antihitlérienne à l'Université et qui fut exécutée en 1944 (ndt.). 2. Militante de Narodnaya Volya.

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