Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

I. VERS UNE NOUVELLE INTERNATIONALE

La lutte des trotskistes à Vorkouta

· Inprecor n° 430-431, décembre 1998 / janvier 1999 · p. 15-16 · 1 805 mots

IVe Internationale Syndicalisme Femmes URSS et Russie

_ la mine durant l'été 1936 et vivaient es trotskistes orthodoxes arrivèrent à en masse compacte dans deux grandes baraques. Ils se refusèrent catégoriquement à travailler dans les puits ; ils ne faisaient que le travail de surface, et ce durant 8 heures seulement, et non pas 10 et 12 ainsi que le voulait le règlement et que le faisaient les autres internés. Ils le faisaient de leur propre autorité, d'une manière organisée, et ignoraient ouvertement les règlements du camp. Dans leur ensemble, il y avait déjà près de dix ans qu'ils étaient déportés. Au début, ils furent envoyés dans des isolateurs politiques, puis exilés à Solovka, enfin, ils arrivèrent à Vorkouta Les trotskistes formaient l'unique groupe des internés politiques qui critiquaient ouvertement la « ligne générale » stalinienne et offraient une résistance organisée aux geôliers. (...)

Malgré leurs divergences, tous ces groupes, à la mine, vivaient assez amicalement sous un seul dénominateur commun : « les trotskistes ». Leurs dirigeants étaient Socrate Guévorkian, Vladimir Ivanov, Melnaïs, V. V. Kossior et l'ex-secrétaire de Trotsky, Posnansky.

Guévorkian était un homme calme, bien équilibré, raisonnable, plein de bon sens. Il parlait sans se presser, pesant ses mots, fuyant toute affectation et tout geste théâtral. Jusqu'à son arrestation, il travaillait comme savant à l'Association russe des Centres de Recherches scientifiques de l'Institut des Sciences humaines. C'était un Arménien et, à cette époque, il avait sensiblement 40 ans. Son frère cadet était interné avec lui.

Melnaïs, un Letton, était un peu plus jeune que Guévorkian. Après avoir été membre du Comité central des Jeunesses communistes, il avait fait des études à la Faculté de Physique

Mathématiques l'Université de Moscou où, en 1925-27, il était à la tête d'un groupe fort important (quelques centaines de personnes) d'étuoppositionnels. Aux réunions de l'Université, quand Melnais intervenait, les staliniens soulevaient une tempête de bruits et de cris, l'empêchant de parler. Mais obstinément, opiniâtrement, Melnais attendait ; quand les hurleurs étaient à bout de souffle, fatigués et se taisaient, le président de l'assemblée, faisant tinter sa sonnette, lui déclarait : « Votre temps de parole est écoulé ! - « Pardon, c'était votre temps. Vous vous êtes démenés comme de beaux diables et vous avez crié ; moi, je me suis tu. Maintenant, c'est à moi de parler », répondait Melnais qui, ensuite, s'adressait à l'auditoire. Fin 1927, Melnais fut un des premiers opposants de l'Université à être arrêté. Son arrestation provoqua une explosion d'indignation parmi les étudiants. Dans les couloirs et les amphithéâtres de l'Université, on racontait les détails révoltants de l'arrestation. Melnais était marié et vivait dans un appartement privé. Sa femme, une étudiante également, était enceinte. Durant la nuit, les douleurs de l'accouchement commencèrent. Ayant appelé une ambulance par téléphone, Melnais allait et venait nerveusement dans l'appartement, attendant le médecin. Entendant sonner à la porte d'entrée, il ouvre vivement celle-ci et laisse entrer trois personnes habillées en civil : « Par ici, s'il vous plaît, ma femme est vraiment mal », dit-il, montrant le chemin. « Minute ! —l'arrêta un des hommes en civil — pour l'instant, nous ne nous intéressons pas à votre femme, mais à vous personnellement » ; et il lui exhiba un mandat de perquisition et d'arrêt. Très bientôt arrivaient le médecin et les infirmiers des secours rapides ; la femme de Melnais fut emmenée à l'hôpital... et lui-même à la Loubianka. Le Bulletin de l'Opposition, БЮЛЛЕТЕНЬ organe des Bolcheviks-léninistes russes, publié en exil par Léon Sedov, d'abord à Berlin puis à Paris, et acheminé en

URSS. Depuis ce temps-là, Melnaïs était interné. Dans les isolateurs politiques et en exil il travailla beaucoup sur les problèmes économiques et s'avéra bientôt un économiste éminent et de talent. Vladimir Ivanov était un homme râblé, au visage rond et plein de gros marchand, aux grosses moustaches noires et aux yeux gris intelligents. Malgré ses 50 ans, on sentait en lui une grande volonté et une force d'ours. Vieux bolchevik et membre du Comité

La lutte des trotskistes à Vorkouta Témoignage de M. B.* central, Ivanov, jusqu'à son arrestation, dirigeait le chemin de fer sino-oriental. Il avait adhéré, ainsi que sa femme, au groupe des « centralistes démocrates » (décistes) et se rangeait du côté des partisans de Sopranov. Quand le 15e Congrès décida l'incompatibilité de l'appartenance à l'opposition et de l'appartenance au PC, Ivanov quitta les rangs de l'opposition ce qui, malgré tout, ne le sauva pas : il fut arrêté après l'assassinat de Kirov. (...)

Kossior était un homme d'âge moyen, de très petite taille (presque un nain) avec une grosse tête. Avant son arrestation, il avait un poste dirigeant à la direction des Pétroles. Son frère, Stanislas Kossior, siégeait alors au Bureau politique et, en même temps, était secrétaire du Comité central du Parti communiste ukrainien. Au camp, Kossior travaillait à la chaufferie, amenant avec une brouette le charbon nécessaire aux chaudières. Étaient également au camp sa première femme, une Ukrainienne de qui il avait divorcé, et la seconde, une Russe, qu'il avait épousée en déportation.

Posnansky, un beau brun bien bâti de 35-38 ans, était passionné de musique et du jeu d'échecs. Le deuxième secrétaire de Trotsky, Grigoriev, se trouvait alors quelque part le long de la Petchora. (...)

La réunion fut de courte durée, la question de la grève de la faim et des revendications concrètes étant déjà débattue depuis quelques mois par les trotskistes. Des groupes trotskistes se trouvant dans d'autres camps (station Oussa, Tchibiou, Kotchmess, etc....) en avaient également discuté et avaient envoyé leur accord de soutien des revendications et de participation à la grève de la faim. Ces revendications furent ratifiées par l'unanimité des présents. Elles stipulaient :

1.-Abrogation de la décision illégale du N.K.V.D. concernant le transfert de tous les trotskistes des camps administratifs dans des camps de concentra• Nous publions des extraits d'un article. signé M.B., intitulé • Les trotskistes à Vorkouta •, qui a paru dans le numéro d'octobre-novembre 1961 de l'organe des mencheviks russes Le Messager socialiste. Il a été traduit et publié en français dans Quatrième

(20e année, nº17) de Internationale décembre 1962.

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tion. Les affaires relatives à l'opposition politique au régime ne doivent pas être jugées par les tribunaux spéciaux du N.K.V.D., mais dans des assemblées juridiques publiques ;

2.—La journée de travail, au camp, ne doit pas dépasser 8 heures ;

3.—L'alimentation des détenus ne doit pas dépendre de leur norme de rendement. Cette dernière ne doit pas être stimulée par la ration alimentaire, mais par une prime pécuniaire ;

4.—Séparation, tant au travail que dans les baraquements, politiques et des condamnés de droit

5.-Les invalides, femmes détenus politiques doivent être transtérés hors des camps polaires dans des camps où les conditions climatiques sont plus favorables.

Il avait été recommandé, lors de la réunion, que les malades, les invalides et les vieillards ne participent pas à la grève de la faim ; néanmoins, tous ceux-là repoussèrent énergiquement cette recommandation !

L'assemblée n'avait pas décidé du jour où commencerait cette grève de la faim ; une direction de 5 membres, avec à sa tête Guevorkian, en était chargée après en avoir informé les autres groupes trotskistes disséminés sur l'immense territoire des camps de OukhtoPétchora.

Trois semaines plus tard, le 27 octobre 1936, commença la massive grève de la faim des détenus politiques, grève sans précèdent et exemplaire dans les conditions des camps soviétiques. Le matin, au signal du réveil, dans presque chaque baraquement, il y eut des détenus se déclarant grévistes. Les baraquements dans lesquels étaient installés des trotskistes participèrent au mouvement en totalité. Même des plantons firent la grève. A cette tragédie, qui dura plus de quatre mois, participèrent près de mille détenus, dont la moitié

Les deux premiers jours, les grévistes demeurèrent à leurs places habituelles. Puis l'administration du camp se préoccupa de les isoler du reste des détenus, craignant que leur exemple n'entraîne ces derniers. Dans la toundra, à quarante kilomètres de la mine, sur les berges de la Syr-laga, il y avait des baraques primitives à moitié démolies qui, précédemment, avaient servi lors des sondages de recherche. De toute urgence, ces baraques furent tant bien que mal remises en état ; on fit appel à des habitants de la région qui, avec leurs attelages de rennes, y transportèrent les grévistes de la faim qui s'y trouvèrent bientôt dans les six cents. Les autres furent rassemblés non loin de Tchibiou.

Après avoir isolé les grévistes, le Guepeou prit les mesures nécessaires afin que le mouvement ne s'étende pas dans le pays et soit ignoré hors des frontières. Les détenus n'eurent plus le droit de correspondre avec leurs familles, les employés salariés du camp se virent supprimer leurs congés et leur droit de déplacement. Des tentatives furent faites de dresser les autres détenus contre les grévistes. A la mine, il n'y avait plus de réserves de vivres, plus de quoi nourrir ceux qui travaillaient aux puits; l'administration du camp soutint qu'elle avait dû dépenser de grandes réserves de graisse et de sucre, stockées pour les travailleurs de fond, pour l'alimentation artificielle des trotskistes.

A la fin du premier mois de grève, un des participants était mort d'épuisement ; deux autres encore devaient mourir au cours du troisième mois. Ce même mois, deux grévistes, des trotskistes non-orthodoxes, cessèrent volontairement la grève. Enfin, juste quelques jours avant la fin de la grève, mourut encore un des participants.

Ayant commencé fin octobre 1936, la grève de la faim avait duré 132 jours et ne s'est terminée qu'en mars 1937. Et elle ne prit fin que sur la victoire complète des grévistes à qui il fut communiqué un radiogramme de la direction centrale du N.K.V.D., rédigé en ces termes : « Faites savoir aux grévistes de la faim détenus aux mines de Vorkouta que satisfaction sera donnée à toutes leurs revendications ».

Les trotskistes furent donc ramenés à la mine, reçurent l'alimentation réservée aux malades et, au bout de quelques temps, reprirent le travail, mais uniquement en surface, certains d'entre eux même étaient dans les bureaux de direction de la mine, en qualité d'employés, de comptables, d'économistes, etc. Leur journée de travail ne dépassait pas 8 heures, leur ration alimentaire était indépendante de leur norme de rendement (2). (...) * Ce texte est extrait du témoignage de M.B. sur les trotskistes à Vorkouta. 1. Louis Eugène Cavaignac, général, ministre de la guerre, réprima l'insurrection de juin 1848 à Paris puis, choisi comme chef de l'exécutif et investi de pouvoirs dictatoriaux, s'illustra dans la répression. 2. La victoire des grévistes fut de courte durée. Dès l'automne 1937 certains d'entre eux furent emmenés à Moscou, où ils ont été liquidés. Au cours de l'hiver 1937-1938 ils furent concentrés à part — avec d'autres détenus — puis fusillés par groupes de plusieurs dizaines à intervalles irréguliers jusqu'en mai 1938. Environs un millier de prisonniers furent ainsi liquidés, pour la plupart trotskistes. (ndlr)

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