Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

VI. RECUL DU MOUVEMENT OUVRIER ET RECOMPOSITION

Révolution politique et contre-révolution en Pologne

Inprecor n° 430-431, décembre 1998 / janvier 1999 · p. 50-53 · 2 906 mots

Pologne Stalinisme Syndicalisme

L e degré qualitativement nouveau de l'expérience polonaise, en comparaison aux expériences antérieures dans l'ensemble des pays dominés par la bureaucratie, que ce soit en ampleur, en durée, ou en profondeur dans l'indépendance de classe, s'est finalement synthétisé, sur le plan du programme, par la mise en avant de l'autogestion, à la fois comme double pouvoir et comme embryon de la future société socialiste. La lutte pour le contrôle ouvrier et l'autogestion

Dans le passé, la bureaucratie désarmé, puis démantelé les conseils ouvriers d'usines qui étaient les principales conquêtes de la révolution politique polonaise de 1956, utilisant à cet effet la « loi de l'autogestion ouvrière » imposée en 1958 et substituant le contrôle sur la production exercé par les conseils ouvriers par des organes de cogestion fictive appelés Conférence de l'autogestion ouvrière (KSR). Mais en dépit de tout cela, la classe ouvrière polonaise ne s'est pas laissé exproprier de son aspiration à l'autogestion. Sitôt "Solidarité" formé, il prit le nom de "Syndicat autogéré indépendant", témoignant de la volonté d'indépendance des masses à l'égard de l'État et de la volonté des travailleurs

Révolution politique

et contre-révolution en Pologne

Résolution du Xlle Congrès mondial (extraits)* de s'auto-organiser sur la base de principes autogestionnaires. Sitôt le premier stade de la lutte atteint, c'est-à-dire la constitution du syndicat indépendant, la dynamique du mouvement des masses s'attaqua instinctivement aux deux aspects les plus quotidiens de la dictature bureaucratique : l'anarchie de la production et de la distribution d'une part, et la toute-puissance des directeurs d'usines nommés par l'Etat d'autre part. L'une des premières mesures adoptées spontanément par "Solidarité" sur ce plan fut de dénier toute légitimité à la KSR et de la boycotter de manière générale pour ensuite revendiquer une véritable autogestion ouvrière et commencer à former des conseils ouvriers semblables à ceux de 1956

Dès janvier 1981, on enregistre l'apparition des premiers conseils ouvriers dans les entreprises qui commencent à exercer un contrôle ouvrier sur la production et à lutter pour l'autogestion ouvrière, sous le mot d'ordre initial du passage de tout le pouvoir aux tra* Nous publions ci-dessus des extraits des chapitres 3, 4 et 13 de la résolution adoptée par le XIIe congrès mondial, qui s'est tenu en janvier 1985 en présence de près de 200 délégués et observateurs. Cette résolution a été initialement publiée dans la revue Quatrième Internationale, n° 17/18 (spécial) de septembre 1985. Les intertitres sont de la rédaction d'Inprecor:

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vailleurs dans les entreprises. On enregistre aussi des conflits croissants dans un nombre toujours plus grand d'entreprises en ce qui concerne la nomination des directeurs - "Solidarité" revendique que ces derniers cessent d'être nommés par l'appareil d'État sur la base de la « nomenclature du Parti » et qu'ils soient nommés exclusivement et de manière indépendante par les conseils ouvriers, sur la base d'un concours public. Dans une série d'entreprises, les directeurs sont expulsés de force ou obligés à démissionner, et les conseils ouvriers organisent des concours pour le poste de directeur. Les conseils ouvriers, ou les commissions provisoires mises en place par "Solidarité" se chargent de contrôler les directions des entreprises, les conditions de travail et de salaire, et même d'élaborer de nouveaux schémas d'organisation du travail, d'organisation des entreprises et de coopération entre elles, de même que les premiers plans alternatifs d'investissement et de production, obéissant à des critères de satisfaction des besoins sociaux. Tentatives de museler la dynamique démocratique

La bureaucratie a tenté de récupérer le mouvement pour l'autogestion en lui imposant une orientation réductrice.

Pour une partie de la bureaucratie, son aile réformiste-technocratique, l'autogestion était destinée à rester un système de cogestion supposé permettre l'intéressement des travailleurs à la production et garantir par là le projet de réforme économique et la marginalisation de "Solidarité". Utopique dans la période d'existence légale du syndicat indépendant, ce projet n'a pas été totaabandonné après décembre. Une autre conception étriquée de l'autogestion existait au sein

Le Réseau des grandes entreprises, groupe de pression au sein du syndicat, amena au premier plan de la discussion stratégique de "Solidarité" , la nécessité de développer les organes d'autogestion, mais son projet, plus axé sur l'élaboration d'un projet de réforme constituant la base d'un nouveau compromis entre "Solidarité" et le pouvoir, ne permettait pas de répondre aux questions posées par l'extension des organes d'autogestion.

Les conseillers économiques liés au Réseau, intéressés par une réforme correspondant à la « théorie du socialisme de marché », n'appuyaient le mouvement pour l'autogestion que dans la mesure où celui-ci leur paraissait constituer une force de pression sur la bureaucratie centrale, afin d'arracher des concessions à cette dernière dans le sens d'une telle réforme. En même temps, ils étaient opposés à la dynamique de centralisation des conseils ouvriers, qui était en contradiction avec leur projet de « socialisme de marché », ainsi qu'à la radicalisation du mouvement pour l'autogestion allant à l'encontre de leur désir de compromis avec le régime bureaucratique. L'intervention de ces économistes, et les pressions qu'ils exerçaient dans les couloirs de la direction de "Solidarité" et du Réseau, contribuèrent aux retards dans la centralisation et dans la radicalisation de la

DOLNOSLASKA Entre 1981 et 1990 l'Internationale avait produit une revue en polonais,Inprekor. Son format était réduit de 1982 à 1989 pour faciliter l'acheminement et la diffusion clandestine en Pologne (à 1500 exemplaires en moyenne). Plusieurs camarades des sections suédoise et allemande ont été arrêtés lors des tentatives de passer la frontière avec des chargement d'aide au syndicat clandestin et d'Inprekor. lutte pour l'autogestion ouvrière et, partant, au retard du mouvement de masse dans sa prise de conscience de la question du pouvoir. Une dynamique de dualité de pouvoirs

C'est pour répondre à ces difficultés que se crée en juillet le « Groupe de Lublin », insistant sur la coordination des conseils ouvriers au niveau régional au travers d'organes permanents, sur la nécessité de préparer les conditions pour convoquer le premier Congrès national de Délégués des conseils ouvriers et d'établir un système intégré d'autogestion ouvrière de tout le secteur nationalisé de l'économie. Il juge nécessaire de « formuler et de présenter aux organes d'autogestion ouvrière un projet de plan directeur des activités à court terme », et procède à son élaboration.

Enfin, à l'étape culminante de l'automne 1981, le programme de "Solidarité" se référait à la perspective d'une « République autogérée » comme projet global pour la lutte des travailleurs polonais. Parallèlement, le besoin d'un développement, dans les faits, d'expériences autogestionnaires, s'étend. Face à la pénurie prend corps le projet de prise en charge du ravitaillement au travers des « commandos d'hiver » organisés par "Solidarité". Par ailleurs, l'idée de la grève active, comme moyen pour étendre et imposer l'autogestion des entreprises, devient pour "Solidarité" et les conseils ouvriers de Lodz et de certaines autres régions une perspective concrète, énergiquement appuyée par le « Groupe de Lublin ». Des progrès s'effectuent parallèlement dans la coordination et la centralisation démocratique du mouvement pour l'autogestion ouvrière avec la mise en place du Comité constitutif de la Fédération nationale de l'autogestion (KZKFS), basé sur les commissions régionales de coordination des conseils ouvriers existant dans plus d'une vingtaine de régions.

Ainsi, à chaque étape de la crise, l'autogestion des travailleurs, tant comme moyen d'action que comme but général, démontra son caractère transitoire et unificateur pour toute la classe, même si des secteurs restaient en retard par rapport aux franges les plus avancées. Le rétablissement de l'ordre bureaucratique

La réponse de la bureaucratie face à la montée du mouvement de masse et face à la radicalisation politique des travailleurs a été le coup de force du 13 décembre. La contre-révolution politique lancée ce jour-là devait permettre à la bureaucratie de reprendre en mains le pouvoir qui lui échappait, et de préserver ses privilèges de caste parasitaire. Le recours à l'armée et le mise en place d'une junte militaire — fait sans précédent dans les pays dits « socialistes » — a exprimé à la fois le degré des paralysie de l'appareil administratif central et la profondeur de la crise du Parti ouvrier unifié polonais (POUP). Secoué par de violentes luttes internes de fractions rivales, exsangue après le départ de deux millions de membres, et en particulier d'ouvriers, le parti était en effet dans l'incapacité de jouer son « rôle dirigeant ». Seuls les appareils répressifs — la police et l'armée — étaient encore en mesure de rétablir l'ordre bureaucratique. C'est ce qui explique le recours aux chars et aux baïonnettes. Les arrestations et les internements par milliers, l'interdiction de se déplacer dans le pays, la coupure des réseaux de communication, le couvre-feu, les licenciements massifs et les mesures d'intimidation de toutes sortes ont été autant

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d'éléments indispensables pour décapiter le syndicat et imposer le silence à un mouvement social fort de dix millions

La perte des droits démocratiques et syndicaux, que la classe ouvrière avait arrachés à la bureaucratie après une lutte acharnée de dix-huit mois, est à la mesure de l'ampleur de la défaite du prolétariat polonais. D'un jour à l'autre, celui-ci s'est vu privé du droit de grève. La prolongation brutale de la durée du travail, la militarisation des entreprises clés de la production, la suspension du syndicat "Solidarité" - puis de ceux des étudiants et des paysans — ainsi que la suppression de toute liberté d'exclairement montré la détermination de la clique au pouvoir à aller jusqu'au bout dans sa volonté d'écraser le mouvement de masse. L'abolition du droit des travailleurs à s'organiser librement dans le syndicat de leur choix - conquête qui représentait sans aucun doute l'une des avancées politiques les plus importantes par comparaison aux montées révolutionnaires antérieures en Hongrie, en Tchécoslovaquie ou en Pologne même - a interrompu le développement d'une situation de double pouvoir. Elle a ainsi porté un coup d'arrêt brutal à un processus révolutionnaire au cours duquel la classe ouvrière avait montré sa capacité à prendre ses affaires en mains. Dans ce sens, on ne saurait sous-estimer la gravité du coup qui a été porté à la révolution polonaise le 13 décembre, alors même que le caractère révolutionnaire de la situation développée durant les derniers mois ne faisait aucun doute. C'est bien d'un début de contre-révolution politique qu'il s'agit — une contre-révolution dont le but est d'écraser le mouvement alors qu'il en est encore temps du point de vue de la Contenu socio-économique réel de la propriété

Une des leçons essentielles de la révolution polonaise, c'est la mise en cause, par la classe ouvrière, du concept de propriété sociale tel que le présente l'idéologie du pouvoir bureaucratique. Les travailleurs polonais ont rejeté l'identification entre propriété étatique et propriété sociale. Le mot d'ordre : « Qu'ils nous rendent nos usines ! », lancé lors de la première rencontre de délégués du mouvement autogestionnaire le 8 juillet à Gdansk, exprime très concrètement cette réaction, de même que l'apparition du concept d'« entreprise sociale » par opposition au concept d'entreprise étatique, ou la distinction effectuée entre propriété juridique et disposition sociale des moyens

De ce point de vue, les marxistes révolutionnaires soutiennent pleinement les aspirations des travailleurs polonais dans leur lutte pour l'autogestion, et sont d'accord avec tous ceux qui disent : « Nous revendiquons une réelle socialisation des moyens de production, c'est cela le socialisme ».

SOLiDARITE

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Au cours de la montée révolutionnaire en Pologne (été 1980 - décembre 1981) les sections de l'Internationale ont déployé un grand effort pour tisser des liens entre les syndicats de leurs pays et les syndicalistes polonais. Ces liens ont ont facilité le developpement d'un mouvement massif de solidarité après le coup du général Jaruzelski dans de nombreux pays. Affiche de la LCR.

La transformation des moyens de production expropriés à la bourgeoisie en propriété étatique est évidemment un moyen juridique et formel d'importance majeure pour la socialisation des moyens de production. Mais de même que, dans l'État ouvrier, le pouvoir peut être exercé par les travailleurs ou être entre les mains de la bureaucratie, le pouvoir de disposer des moyens de production peut être entre les mains de la classe ouvrière ou entre celles de l'appareil bureaucratique d'État. C'est ce qui détermine le contenu socio-économique réel de la propriété.

La caste bureaucratique profite des moyens de production étatisés comme si elle en était le propriétaire véritable, mais elle n'en assume aucune des responsabilités. Cette double caractéristique de la bureaucratie justifie le sentiment très répandu dans les sociétés de transition sous domination bureaucratique que la propriété étatique n'appartient en fait à personne.

révolutionnaires défendent la propriété étatique dans les États ouvriers contre les tendances internes ou les menaces externes de restauration du régime de propriété privée sur les moyens de production fondamentaux. Mais, en même temps, ils sont pour la transformation de la propriété étatique en propriété sociale. Il ne fait aucun doute que la socialisation intégrale des moyens de production n'est possible que lorsque les classes sociales, la production marchande et l'Etat disparaissent complètement. Mais l'expérience de la révolution polonaise, et en particulier celle du mouvement autogestionnaire qui s'est développé sous la direction de "Solidarité", contribuent à éclairer la question du moment où commence la socialisation des moyens de production fondamentaux critiques du pouvoir totalitaire de la bureaucratie, Trotsky signale clairement que la socialisation des moyens de production ne commence et ne progresse que lorsque progresse le dépérissement de l'État, c'est-à-dire son dans une société autogérée. Il affirme que la propriété sociale ne commence pas là où finit la propriété privée, mais là où finit la propriété étatique. C'est le point de vue qui s'est progressivement répandu dans le mouvement de masse de "Solidarité". Les dangers d'une orientation réductrice

Certes, l'hétérogénéité des projets défendus en Pologne derrière la même référence à l'autogestion, de même que l'expérience yougoslave, indiquent les dangers d'une orientation réductrice de l'autogestion où chaque collectif de travail gérerait ses propres moyens de travail, le marché unifiant l'ensemble. Pour que le processus de socialisation des moyens de production progresse, il faut dès le début combattre à la fois son détournement par l'État et par le marché. Nous ne devons pas croire qu'une telle conception soit évidente :

— l'expérience historique du stalinisme porte à rejeter toute centralisation et toute planification impératives ; or, la pratique prouve que des plans indicatifs, voire des fonds sociaux visant à réaffirmer de grands principes de solidarité, ne suffisent aucunement à contrer l'accroissement des inégalités régionales et dès lors que la logique de la décentralisation et du marché détermine pour l'essentiel les revenus et surtout les investissements ;

— le marché semble à la fois garantir une certaine rationalité économique et des libertés foulées au pied dans le cadre des régimes de planification hyper-centralisée bureaucratiquement. Il ne s'agit pas là seulement d'illusions mais de projets auxquels nous opposons la possibilité d'une autre rationalité : celle de la démocratie ouvrière fondée sur le pouvoir des conseils ouvriers. Tant

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que cette autre possibilité ne sera pas réalisée quelque part, la force de conviction des conceptions favorables au marché sera tres importante;

— les résistances des travailleurs face aux lois du marché sont et resteront très grandes. Mais l'idée qu'ils peuvent mieux contrôler ce qu'ils connaissent bien (leur usine, leur atelier) s'oppose dans une certaine mesure à une autogestion intégrée et coordonnée et conduit d'aucuns à s'en remettre au marché, aux experts et autres directeurs « compétents ». Lorsqu'ensuite la décentralisation est effective, les milliers de grèves ne suffisent pas à reconstituer l'unité de la classe ouvrière. Transition et rapports marchands

Cela ne signifie pas que les marxistes révolutionnaires considèrent l'adoption de mécanismes marchands comme une chose à laquelle il faut s'opposer par principe : la seule question de principe pour nous est l'opposition à l'introduction du marché capitaliste. Dans certains domaines, les rapports marchands non-capitalistes sont inévitables dans la transition au socialisme. Par contre, nous insistons sur le fait qu'il y aura toujours des tensions entre les rapports marchands et les valeurs sociales égalitaires de la classe ouvrière, et l'avant-garde politique de la classe ouvrière doit toujours s'assurer que la volonté de la majorité des travailleurs est bien respectée dans la manière de traiter ces tensions. C'est ainsi qu'en août 1980, les vingt et une revendications de Gdansk soutenaient très fermement le principe du rationnement — contre le principe de la liberté des prix, la corrélation étroite établie par le marxisme révolutionnaire entre le processus de socialisation des moyens de production et le processus de dépérissement de l'État commençait à être perçue par de larges secteurs de travailleurs polonais, luttant simultanément pour socialiser le secteur étatique de l'économie et pour socialiser l'État lui-même. La lutte pour l'autogestion ouvrière des entreprises a rapidement pris une dimension plus vaste. Le mouvement de masse aspirait à remplacer les institutions de type distinct, assurant l'existence et l'extension d'une véritable démocratie des travailleurs et des « République autogérée », telle qu'annoncée dans le programme de "Solidarité", aurait tendu à la formation d'appareils propres à un État en voie de socialisation, c'est-à-dire se fondant de plus en plus avec les masses, soumis à leur contrôle direct et les associant à l'exercice direct du poucaricature bureaucratique de la

Paris 1970, des planification se serait milliers de manifestants à vue remplacée par une la manifestaélaboration démocration internatiotique du Plan, grâce à nale pour le une ample participation centenaire de la des organes représenta-

Commune, organisée par la tifs des travailleurs et

IVe Internatiodes citoyens, et à la posnale.

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