Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

HAÏTI

Aristide et René Préval jouent avec le feu

· Inprecor n° 433, mars 1999 · p. 25-29 · 3 975 mots

Économie mondiale

Arthur Mahon* L fice légal, le président René Préva e 11 lanvier 1999, utilisant un artia annoncé qu'il ne reconnaissait plus le parlement et les maires élus en 1995. Il entendait ainsi mettre un terme à une longue crise politique et faciliter le retour au pouvoir d'Aristide. Celui-ci espère bien retrouver le fauteuil présidentiel le 7 février 2001. De nombreux démocrates voient arriver avec frayeur cette échéance. Car le régime qui s'annonce risque d'être très différent de celui qui, en 1991, s'était mis en place dans l'enthousiasme général. Aristide | et Aristide II

Année après année, le mouvement populaire haitien s'est affaibli. Une partie a été décimée par la répression des années Cédras. Parmi les militants qui s'étaient exilés, certains sont restés à l'étranger. Les groupes qui se disent « organisations populaires » sont bien différents de ce qu'ils étaient il y a dix ans. Il n'est pas rare que certains de leurs membres travaillent pour l'ambassade américaine, pour des politiciens en mal de popularité, voire même des firmes étrangères. Parmi les militants restés fidèles à leurs engagements, beaucoup ont perdu espoir. Ils sont écœurés de voir à quoi ont abouti les luttes menées contre les différents avatars du duvaliérisme. Ils n'acceptent pas que tant de sacrifices aient été trahis par une petite classe politique « lavalasienne », qui a adopté les mœurs des anciens dirigeants. Et ils s'inquiètent du prestige dont Jean-Bertrand Aristide continue à jouir à l'étranger.

Tant de rumeurs circulent au sujet de l'ancien président que l'on peut être tenté de rejeter en bloc toutes les accusations d'affairisme ou d'enrichissement illicite. Il serait réconfortant de

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pouvoir les attribuer à la CIA ou au Parti républicain qui, à travers l'IRI (Institut républicain international), tente de regrouper les forces conservatrices. Mais les confidences de certains proches d'Aristide ne laissent guère de doute sur le degré de dégénérescence atteint par le bonhomme. Il n'aura pas été l'exception, l'homme de foi dévoué aux pauvres qui, bien qu'arrivé au sommet du pouvoir, serait resté identique à lui-même ! On dit souvent qu'il y a eu un Aristide I, celui d'avant le coup d'Etat, et un Aristide II, celui qui est revenu en octobre 1994 dans un avion de l'armée américaine. Cela est vrai. Mais l'attitude d'Aristide | annonçait celle d'Aristide II. Déjà en 1991, son comportement désespérait nombre de ses ministres. Pour lui, le gouvernement n'avait qu'un rôle subalterne. N'était-il pas l'élu du peuple, celui qui portait les espoirs de millions d'Haïtiens ? Les manœuvres en coulisse et les faveurs accordées aux amis et aux fidèles ne manquaient pas. A cette époque aussi, Aristide a commencé à manifester un penchant curieux pour les anciens duvaliéristes. Déformation professionnelle du prêtre amateur de conversions ? Volonté de neutraliser des adversaires ? Ou, plus profondément, désir de reprendre la démarche d'hommes comme François Duvalier qui, avant d'être le dictateur que l'on sait, tenta de décrypter, pour mieux la manipuler, ce que certains ont appelé « l'âme haïtienne » ?

S'il a été influencé par les idées socialistes, Aristide n'en est pas moins resté marqué par la doctrine sociale de l'Église. En 1990, il est passé quasiment du jour au lendemain du statut d'ennemi public numéro 1 à celui de président de la République. Il lui a fallu alors inventer un semblant de stratégie politique. Son éducation religieuse, son manque de formation politique, et ses liens avec certains secteurs de l'Église - dont il faisait

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Préval encore partie - ont pesé de tout leur poids. Il reprochait à la bourgeoisie son égoïsme, mais pour lui tous, riches comme pauvres, avaient leur place à la même table. Cette volonté de réunir la grande « famille haitienne » sous son leadership ne l'a pas quitté. « Faire de l'argent... »

Durant l'exil à Washington, sa tolérance envers la corruption s'est aggravée. Il lui arriva même de nommer à un poste important un homme qui, ayant détourné une grosse somme d'argent, avait été révoqué du ministère (en exil) des Affaires étrangères. Dans la même logique, à la fin de l'exil, il a tenté un rapprochement avec l'oligarchie haïtienne (qu'on appelait alors « l'élite moralement répugnante ») qui avait financé le coup d'État. Avant même son retour en Haïti, il a imposé la signature d'un accord par lequel l'État haitien louait à un prix exorbitant des installations de stockage de pétrole. Le bénéficiaire était une filiale du groupe Mews. Les Mews font partie des quelques familles qui ont su s'enrichir quel que soit le régime. En 1991, ils soutenaient le coup d'État. En 1994, ils imprimaient des photos à l'effigie d'Aristide. Ils ont aujourd'hui leurs entrées dans la résidence de l'ancien président.

En 1991, ceux qui entouraient Aristide lors de son entrée en fonction étaient mus par un certain idéal. Lors de son retour en Haïti les mêmes, ou leurs successeurs, étaient, pour une bonne part, devenus cyniques. Le * Arthur Mahon, collaborateur d'Inprecor, est membre de la commission internationale de la Ligue communiste révolutionnaire.

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Haïti coup d'État a brisé bien des os mais aussi bien des esprits. A Washington, la fréquentation des milieux affairistes clintoniens a achevé d'en corrompre plus d'un. Aristide lui-même a pris goût au luxe aussi bien qu'au pouvoir, et ceci bien avant son départ en exil. Après son retour à Port-au-Prince, certains diplomates se dirent stupéfaits du faste des réceptions qu'il donnait au Palais national.

Prêts et dons internationaux, trafics en tout genre, entreprises américaines prêtes à financer le parti démocrate en échange de contrats juteux : e retour au pouvoir d'Aristide offrait des perspectives exaltantes aux prédateurs qui rôdaient au Palais national, qu'ils fussent prêtres ou laïcs. Depuis quatre ans, beaucoup se sont enrichis. Le cinéaste Raoul Peck, qui fut ministre de la Culture de mars 1996 à octobre 1997, raconte une anecdote significative. La discussion en conseil des ministres tournait autour d'un contrat de téléphone cellulaire. Cri du cœur du ministre des Finances, Fred Joseph, un proche d'Aristide : « Ce n'est pas parce que nous sommes dans le mouvement Lavalas que nous ne devons pas faire de l'argent. ». II explique : « 80% des gros contrats de construction sont pris par des anciens macoutes, anciens militaires ou les fils de ceux-ci. Nous pour des raisons idéologiques, nous méprisons l'argent. Moi, je ne suis pas d'accord ! Je ne veux pas être un martyr ! J'ai assez donné ! » (1). Beaucoup d'argent a circulé après le retour d'Aristide. Son origine : "le Palais". Objectif : acheter les organisations populaires. Le clientélisme était roi. Ces pratiques, qui continuent de plus belle aujourd'hui, ont introduit une fracture parmi ceux qui avaient lutté pour le retour du président.

C'est avec beaucoup d'amertume qu'il avait quitté le Palais national le 7 février 1996. Il aurait souhaité que, mus par un grand élan de gratitude, les parlementaires amendent la constitution, afin de lui permettre de rester président trois ans de plus, c'est-à-dire le temps passé en exil Mais le président de l'Assemblée nationale, le sénateur Edgard Leblanc, avait pris les devants : il avait expliqué 1. Raoul Peck (1998), Monsieur le Ministre.. Jusqu'au bout de la patience, Éditions Velvet.

clairement qu'il n'en était pas question. Leblanc était membre de l'OPL (Organisation politique Lavalas, devenue maintenant Organisation du peuple en lutte), une organisation qui retusait de se mettre sous la coupe du président. Contrairement à une bonne partie de l'entourage d'Aristide, la plupart des cadres de l'OPL avaient vécu la période de la dictature en Haïti même. En privé, ils se montraient très critiques envers les pratiques antidémocratiques d'Aristide. Mais ils firent alliance avec lui et les siens lors des élections de juin 1995. A la Chambre des députés et au Sénat, l'OPL devint la force la plus puissante

Bien qu'il ait réussi le tour de force de dissoudre l'armée, les quinze mois qu'Aristide a passés au Palais national ont beaucoup déçu la population. Car, malgré la fin de l'embargo qui avait été imposé aux putschistes, les prix ont continué à grimper, le chômage n'a pas diminué et la justice a été sacrifiée à la réconciliation. Entendant bien reconquérir le pouvoir lors de l'élection présidentielle de l'an 2000, Aristide n'est pas resté longtemps confiné dans sa résidence luxueuse de Tabarre, située tout près de Port-au-Prince. Fondation Aristide et Famille Lavalas

Très vite, il a lancé la Fondation Aristide pour la Démocratie. Un moyen pour lui de retisser des réseaux à travers tout le pays. Un moyen aussi de retrouver un contact direct avec les pauvres, dont il était privé depuis son accession à la présidence. Car Aristide n'est pas tout à fait un politicien traditionnel. Dans son centre de Tabarre, la Fondation possède un auditorium où peut se presser une grande assistance. Elle organise des centres d'alphabétisation, a mis en place des autobus, un système de microcrédit, etc. En 1988, l'église de Saint-Jean Bosco, où officiait Aristide, fut attaquée et incendiée. C'était un lieu de rencontre pour les jeunes des organisations populaires. Aristide estime probablement que sa fondation se trouve dans le prolongement de Saint-Jean Bosco. Mais c'en est plutôt la négation. Car cette institution est mise au service de pratiques qui, il y a dix ans, auraient sans doute fait horreur à l'ancien prêtre.

Il n'existe guère de frontières entre la Fondation Aristide et le parti La Famille Lavalas, que lui et sa cour ont créé en novembre 1996. On trouve de tout dans cette formation politique. Une partie de ce qui reste des communautés ecclésiales de base, mais aussi des trafiquants de toute sorte. Des militants critiques envers l'entourage d'Aristide, mais aussi des gens qui veulent préserver l'avenir en se plaçant dès à présent derrière le prochain président. Des "marxistes-léninistes" au projet incertain, mais aussi des anciens duvaliéristes. La direction dominée par certains fidèles d'Aristide et des aventuriers (notamment des anciens militaires), qui estiment que leur courage passé doit être récompensé par une rente à vie. Nombreux sont les partisans d'Aristide prompts à dénoncer son entourage. Combien temps leur faudra-t-il encore pour comprendre qu'il s'entoure des gens qui lui ressemblent et qui lui sont utiles ?

Lors des élections d'avril 1997, seulement 3% des électeurs ont voté pour les candidats du parti créé par Aristide. A peu près autant ont voté pour d'autres candidats... et les autres ont déposé un bulletin blanc ou se sont abstenus. En effet, une très

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grande partie de la population, lasse des promesses d'Aristide et de ses discours creux, le considère comme un politicien comme les autres, qui a abandonné la cause des pauvres. Il a néanmoins conservé, ou reconquis, de nombreux fidèles dans des milieux populaires. Et ces derniers mois, il a montré qu'il pouvait se donner les moyens de rassembler des foules impressionnantes.

La Famille Lavalas essaye de récupérer le mécontentement populaire. Mécontentement face au gouvernement, à la situation économique, aux brutalités de la police, à l'absence de justice et à la corruption. Paradoxalement une grande partie des ministres et de leurs directeurs sont liés à Aristide. Cela n'empêche pas La Famille Lavalas de se présenter quasiment en force d'opposition. Il est vrai qu'Aristide est un grand artiste, qui peut recevoir à une table des membres d'organisations populaires et, un peu plus loin, offrir le champagne à des représentants de l'oligarchie.

Dans chacune des communes (qui comptent en moyenne environ 60000 habitants), La Famille Lavalas veut avoir mille délégués, organisant autour d'eux des "Petites Familles Lavalas". Dans certains départements, cet objectif n'est pas loin d'être atteint. Par contre, les autres partis restent squelettiques. On peut craindre que lors des prochaines élections, si le taux de participation est faible, les candidats de la Famille Lavalas, ne remportent presque tous sièges. Surtout s'ils peuvent frauder. Cette perspective d'un parti quasiunique est redoutable. Car on assiste de plus en plus à des phénomènes inquiétants, qui rappellent de mauvais souvenirs. On a vu dernièrement des directeurs généraux de ministère donner congé à leurs employés pour aller accueillir Aristide à l'aéroport. II devient de plus en plus dangereux de critiquer ouvertement Aristide. Car La Famille Lavalas, et notamment son aile marchante, l'Assemblée populaire nationale (liée à l'hebdomadaire Haiti Progrès) ont tracé l'équation redoutable : critiquer Aristide = travailler pour l'OPL = participer au complot de la CIA pour le discréditer et finalement le tuer. L'un des porte-parole de La Famille Lavalas a déjà accusé le sénateur Paul Denis, de l'OPL, d'avoir tenté d'assassiner Aristide. Dans un débat, des membres de cette organisation ont sorti un pistolet quand un intervenant a rappelé le rôle joué par Aristide dans la mise en place du plan d'ajustement structurel. Lors de l'enterrement du Père Jean Pierre-Louis, assassiné le 10 août dernier, des membres de La Famille Lavalas sont venus armés. Ils étaient soucieux d'empêcher toute manifestation qui récla merait justice, et ont agressé les opposants à Aristide, notamment des partisans du prêtre assassiné. Ces derniers refusent en effet d'écarter l'hypothèse selon laquelle cet homme exceptionnel aurait été tué parce qu'il dénonçait la corruption du pouvoir et voulait construire une force de gauche alternative à Lavalas. Le piège que l'OPL n'a pas évité

Après son investiture, en février 1996, René Préval a nommé, à contrecoeur, un premier ministre membre de l'OPL, l'agronome Rosny Smarth. Leur cohabitation fut de courte durée. Les élections d'avril 1997 (renouvellement du tiers du sénat, élection d'assemblées locales) mirent le feu aux poudres. L'OPL dénonça un candidat de la Famille Lavalas qui avait fait irruption dans un bureau de vote accompagné de membres, en armes, de la sécurité présidentielle. Bien que plusieurs partis aient dénoncé de multiples fraudes, René Préval, accepta que le Conseil électoral, passant par dessus le premier ministre, publie au journal officiel les résultats de ces élections (auxquelles près de 95% des électeurs s'abstinrent de participer !). Les réactions furent telles que le second tour des élections ne fut jamais organisé. Quelques semaines plus tard, Rosny Smarth présenta sa démission (2). En novembre, il n'avait toujours pas de remplaçant. Il quitta alors son poste, suivi de près de la moitié des ministres. Depuis a fonctionné un gouvernement de facto, composé de huit ministres, alors que

Haïti la constitution exige que tout gouvernement en comporte au moins dix. René Préval, qui s'était débarrassé d'un premier ministre de l'OPL s'est fort bien accommodé de cette situation qui lui laissait les mains libres pour préparer le retour d'Aristide. Il n'a proposé à la ratification du parlement que des hommes ayant les plus grandes chances de ne pas être approuvés. Le dernier, Jacques Édouard Alexis, a été accepté au mois de décembre 1998 après que René Préval ait conclu un accord avec l'OPL, portant notamment sur la composition du gouvernement. Mais le président jeta l'accord à la poubelle après le vote du parlement. A la crise gouvernementale s'ajoute une crise électorale. De nouvelles élections législatives et municipales auraient dû être organisées à la fin de l'année 1998 Mais les membres du Conseil électoral, fort contestés, ont été amenés à démissionner les uns après les autres. Or René Préval ne s'est pas donné les moyens de reconstituer un nouveau conseil électoral.

L'OPL s'est laissée enfermer dans un piège. Sous le gouvernement de Rosny Smarth, un plan d'ajustement structurel a été signé avec le FMI, ce qui lui a aliéné de nombreux secteurs. Lors de la démission de Rosny Smarth, l'OPL a expliqué brièvement que, par souci du compromis, elle n'avait pas mis son propre programme en œuvre Mais elle n'en a pas tiré les leçons. Au lieu de mener publiquement campagne contre la corruption, contre l'impunité et pour un programme de 2. Cf. Inprecor n°415, juillet 1997, Impasse politique en Haïti.

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Haïti satisfaction des revendications populaires, l'OPL s'est contentée de mener des combats, parfois douteux, au sein du parlement et dans la presse. Au lieu de rechercher des alliances avec des secteurs situés à sa gauche, elle est allée jusqu'à signer un communiqué en défense de la démocratie avec, entre autres, des groupuscules duvaliéristes. Depuis 1995, sa base a fondu comme neige au soleil et elle s'est mise à dos nombre de secteurs et de militants. L'OPL a joué un rôle de cran d'arrêt face aux pratiques désastreuses d'Aristide. Mais faute d'avoir fait appel à temps à l'intervention de la population déshéritée, elle se trouve aujourd'hui en mauvaise posture. Coup de force présidentiel

René Préval a l'habitude de contourner le parlement sur des questions graves. Il a négocié seul le maintien de troupes américaines alors qu'une loi publiée en août dernier stipulait : « Dès la publication de la présente loi, l'État a pour obligation d'obtenir le départ de tout corps armé étranger ». Et c'est dès à présent que des éléments de dictature se mettent en place. Au mois d'octobre, alors qu'une nouvelle radio, liée à un petit groupe de gauche, s'apprêtait à émettre, la police est intervenue et a emprisonné plusieurs personnes. On leur a clairement fait savoir qu'une telle radio ne serait pas tolérée à Port-au-Prince.

Pourtant, c'est au nom de la défense de la constitution que, le 11 janvier, René Préval a opéré un véritable coup de force. Il s'est appuyé sur une astuce légale. Un décret-loi, pris il y a quatre ans, avait prévu qu'exceptionnellement, les élus de 1995 verraient leur mandat raccourci de quelques mois. Ceci afin de permettre à leurs successeurs de prendre leur fonction le 11 janvier 1999, comme le veut la constitution. Cette disposition visait à éviter une crise politique, non à en provoquer une nouvelle. Comme il n'y a pas eu d'élection en 1998 et qu'ils n'avaient pas de successeurs, il tombe sous le sens que les élus de 1995 étaient en droit de rester en place, vu que la durée constitutionnelle de leur mandat n'avait pas expiré. Mais René Préval a déclaré dans un discours télévisé que, pour lui, il n'en était pas question. Du même coup, il pensait régler la question du premier ministre et de la composition du gouvernement : le premier ministre n'a plus besoin d'obtenir la confiance du parlement s'il n'existe plus, et René Préval a annoncé que le gouvernement serait nommé par décret présidentiel. Un des objectifs de ce stratagème était de mettre sur pieds un conseil électoral composé d'hommes facilement influençables par le pouvoir Lavalas.

Les parlementaires sont largement discrédités, et ils ont du mal à trouver un appui important dans l'opinion publique. La population est lasse d'une crise politique sans fin, dont elle ne perçoit pas les enjeux. Cependant, Préval s'est heurté à une opposition peut-être plus importante qu'il ne le prévoyait. Il n'a pas réussi à isoler l'OPL, qui a trouvé des alliés parmi d'autres forces politiques. Une partie des députés et des sénateurs, pour la plupart membres de l'OPL, a décidé d'ignorer ses décisions. Le 19 janvier, quarante-cinq députés se sont réunis dans les locaux du Parlement avec le quorum nécessaire. Une partie de La Famille Lavalas reproche à Préval de ne pas avoir fermé carrément les locaux du parlement et tente de le déborder. L'administration Clinton se montre hésitante. Sur le fond, elle appuie Préval et Aristide. Mais elle est obligée de tenir compte des protestations du parti républicain et d'exercer des pressions sur Préval. Ce dernier a engagé un processus de négociations avec une partie de l'opposition.

Parmi les partis qui se sont alliés à l'OPL afin de lutter pour « un État fondé sur le droit, l'équité, la justice », plusieurs avaient collaboré avec les militaires durant la dictature. Il serait dramatique qu'ils puissent prendre la direction du combat en défense de la démocratie. Et il est urgent que toutes les forces de gauche se rassemblent pour mener cette lutte. Mais certains secteurs sont désorientés et ont du mal à percevoir les enjeux de la bataille qui se mène actuellement.

Il est vrai qu'on a souvent l'impression que les acteurs de la scène politique haïtienne jouent une pièce destinée à amuser le public, tandis que les affaires sérieuses se passent dans les coulisses. On peut le montrer à travers plusieurs exemples. Ainsi, l'oligarchie haïtienne arrive à rester dans l'ombre, alors qu'elle a joué un rôle fondamental dans l'histoire récente, notamment dans la préparation du coup d'État de 1991. Après la fin de la dictature, l'armée a été dissoute. Par contre l'oligarchie est sortie renforcée de cette période, et personne ne lui a demandé de compte.

L'un des principaux artisans du coup d'État, le colonel Michel François, était lié de longue date au cartel de Cali. Et les réseaux internationaux de la cocaïne ont assurément joué un rôle important dans le coup d'Etat. Cependant, malgré le départ de Michel François et la dissolution de l'armée, Haïti demeure une des plaques tournantes du trafic de cocaïne : les cartels colombiens et leurs homologues nord-américains ont donc trouvé d'autres correspondants en Haïti.

Le débat sur le programme d'ajustement structurel en Haïti s'est polarisé sur les privatisations. Par contre, le licenciement massif de fonctionnaires qui a commencé cet été est resté sans réponse. Les employés de la fonction publique avaient été contraints de signer leur « demande de départ volontaire » sous peine d'être révoqués. Et l'abaissement des tarifs douaniers sous Aristide est oublié depuis longtemps. En réduisant le débat à la question des privatisations, on a perdu de vue le fait que le programme d'ajustement structurel n'était finalement qu'un moyen, parmi d'autres, pour favoriser l'entrée d'Haïti dans la spirale de la mondialisation du capital. Et sans attendre les privatisations, des firmes internationales (pas seulement nord-américaines) s'associaient discrètement à des hommes proches du pouvoir ou à des secteurs de l'oligarchie pour s'installer sur des créneaux juteux. Gesticulations et pouvoir fort

Revenu au pouvoir, Aristide mettra sans doute au rencard certaines des privatisations prévues. En 1995, il avait fait applaudir dans les bidonvilles James Wolfenson, le directeur de la Banque mondiale. Peut-être parce qu'il partage sa rhétorique sur la

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nécessité d'obtenir un consensus autour des plans d'ajustement structurel. Le représentant de la Banque mondiale en Haïti s'est d'ailleurs senti obligé d'alerter le ministre des Finances (par ailleurs membre de La Famille Lavalas) sur les dangers que fait courir un licenciement brutal des fonctionnaires.

Aristide tiendra sans doute quelques vigoureux discours anti-impérialistes et il renforcera sûrement la coopération avec Cuba (qui a envoyé récemment plusieurs centaines de médecins en Haïti)... comme avec Taiwan. Il rendra homl'égoïsme des riches. Il n'est pas exclu membres récalcitrants de l'oligarchie Sa Fondation Aristide pour ront à occulter l'essentiel, à savoir l'installation d'un pouvoir fort mis au service de fractions du capital haïtien sont en train d'être redistribuées : certaines multinationales, une partie de l'oligarchie, les fractions bourgeoises sortes Aristide mage aux pauvres et critiquera qu'il porte quelques coups à des la Démocratie deviendra peut-être le grand "filet de sécurité" pour les pauvres cher à la Banque mondiale. Mais toutes ces gesticulations serviet international entre qui les cartes

Nouvelles du mouvements ouvrier et de l'Internationale

Haïti & Turquie & Sri Lanka ou embourgeoisées de Lavalas dénaturée, des trafiquants de toutes

Aristide a tiré à sa manière les leçons du coup d'État. Il a dissout l'armée mais s'est trouvé trop faible pour anéantir les puissantes forces haitiennes et internationales qui l'ont chassé du pouvoir en 1990. Il a donc choisi de faire de ses anciens ennemis ses courtisans et de monter sur leur dos pour s'enrichir. Mais cette politique a ses limites. En faisant des promesses à droite et à gauche, en concluant des accords qu'il ne respecte qu'à moitié, il accumule de la dynamite sous ses pieds.

Au lendemain de son discours du 11 janvier, deux hommes ont criblé de balles la voiture où avait pris place la sœur de René Préval, la blessant grièvement et tuant son chauffeur. Des voix se sont élevées au sein de La Famille Lavalas pour accuser l'OPL, mais heureusement René Préval ne les a pas écoutées. Qui a commandité cet attentat ? Dans quel but ? Des réponses à ces questions jetteraient certainement une lumière crue sur les coulisses de la crise haïtienne.

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