Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

DOSSIER HOMOSEXUALITÉS

Portugal : un nouveau mouvement

· Inprecor n° 433, mars 1999 · p. 22-23 · 1 356 mots

Portugal Femmes

par Sergio Vitorino* E njuin 1997, le Parti communiste

. (PCP) et le mouvement de jeunesse du Parti socialiste ont tous deux élaboré des propositions pour étendre les droits civiques des "unions de fait". La proposition déposée par le PCP ne concernait que les couples hétérosexuels. Mais la proposition des jeunesses socialistes parlait de "personnes" , plutôt que d'"'hommes et femmes" ou "de sexe différent". Par conséquent, les gays et les lesbiennes s'y trouvaient inclus, mais seulement par défaut.

Dans la clause sur l'adoption, cependant, il est proposé que seuls les couples hétérosexuels puissent adopter ou bénéficier d'une insémination artificiele. La proposition donnerait aux cohabitants - y compris hétérosexuels — moins de droits qu'aux personnes mariées. Mais elle établirait au moins des droits "semblables au mariage" en matière de logement, de sécurité sociale et d'impôts. On pourrait également réclamer une pension alimentaire en cas de rupture de la relation. Il y aurait coresponsabilité pour les dettes et autres obligations financières.

Ces propositions plutôt limitées ont pourtant provoqué une réaction violente de l'Église catholique romaine, qui dispose encore d'une influence significative - et profondément réactionnaire - dans la société portugaise. Les partis de droite ont immédiatement annoncé qu'ils voteraient contre les deux propositions. De même que leurs homologues français, le Parti socialiste au pouvoir était complètement divisé. Il craignait qu'apparaître comme le tenant des droits des lesbiennes et des gays pourrait endommager davantage la popularité du gouvernement. Il avait auparavant déposé une proposition de dépénalisation de l'avortement qui avait été vigoureusement combattue par la hiérarchie de l'Église. * Sergio Vitorino, membre du Parti socialiste révolutionnaire, est militant du mouvement homosexuel portugais.

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mouvement

Cette offensive avait divisé les députés socialistes. Bien que le vote sur l'avortement avait été remporté au Parlement, les socialistes s'étaient ensuite mis d'accord avec les sociaux démocrates (un parti de droite malgré son nom) pour lancer un référendum sur la question. Pour finir, la mesure avait été rejetée, parce que le Parti socialiste n'avait pas mis tout son poids dans la balance pour soutenir le droit de choisir des femmes.

Une marche arrière comparable sur la question des "unions de fait" impliquerait que les droits des lesbiennes et des gays n'auraient pas force de loi.

Le PCP a mis deux arguments en avant pour ne pas inclure les lesbiennes et les gays dans ses propositions. Le débat sur le partenariat, disaient-ils, ne devrait pas être mêlé à la question des droits des lesbiennes et des gays, parce que des milliers de familles hétérosexuelles portugaises ont besoin de cette reconnaissance. Si on y incluait la question de l'homosexualité, la loi serait rejetée, et une majorité souffrirait à cause d'une minorité. Le PCP promettait d'autre part qu'il déposerait par la suite une loi consacrée exclusivement aux unions entre lesbiennes et gays. Dans les faits, cette modeste proposition de loi sur les cohabitants hétérosexuels fut

Le PCP accusa les socialistes d'avoir proposé une loi sur les homosexuels à un moment où le rapport de forces était défavorable au Parlement. La société portugaise n'était pas prête à en débattre, disaient-ils, et donc un débat sur cette question ne pourrait que renforcer les sentiments homophobes. Ils disaient également que les références à la "famille" dans la constitution portugaise ne concernaient que les ménages hétérosexuels. Les lesbiennes et gays portugais sont habitués aux positions homophobes des dirigeants du PCP, il n'y avait donc là rien de neuf. Mais le mouvement homosexuel fût pourtant extrêmement fâché. Non seulement le PCP était prêt à sacrifier cette "minorité", mais il se défendait en promettant de déposer une proposition de loi spécifique aux couples homosexuels qui, d'après les arguments du PCP lui-même, n'avait aucune chance d'aboutir parce qu'elle ne traiterait que des seuls homosexuels.

Il était clair qu'en fait le PCP ne déposerait jamais un tel projet, et qu'il était malhonnête en prétendant cela. Ses électeurs sont trop conservateurs pour soutenir une telle législation. Mais de toute façon, les gays et lesbiennes portugais ne désiraient pas une loi spécifique alors qu'ils pouvaient être inclus dans une loi générale sur les "unions de fait"

Le Parti Socialiste révolutionnaire (PSR, section portugaise de la IVe Internationale) a été la première organisation à mettre en avant des thèmes homosexuels dans la politique du Portugal, au début des années 90. || n'existait alors pas une seule organisation gay ou lesbienne, sans parler d'un mouvement. Le PSR reste le seul parti politique qui reprend les questions gays et lesbiennes dans son programme général. Cela confère au parti un très bon profil au sein du mouvement. De la part du reste de la gauche, les gays et lesbiennes ne s'attendent qu'au silence

L'aile droite et l'Église ont eu recours à des arguments fondamentalistes. Ils ont insinué à tort qu'il s'agissait d'un débat autour du mariage pour les lesbiennes et les gays, et ont évoqué le spectre de la destruction de la famille de façon profondément homophobe. La hiérarchie de l'Église est montée au créneau à la télévision et dans la presse, disant que la loi était « une aberration » et que, si elle passait, cela signifierait « la fin des valeurs familiales » et de la « société civilisée » telle que nous la connaissons.

Pour finir, le projet communiste fut rejeté. La jeunesse socialiste retira son projet avant que la discussion ne débute au Parlement, lorsqu'elle se rendit compte qu'il n'y aurait même pas une majorité parmi les députés du Parti socialiste à le voter. Et ainsi, aucune mesure ne fut approuvée qui aurait pu faire progresser les droits d'union civile, ne fût-ce qu'un petit peu.

Mais ce qui fut peut-être le plus préoccupant, ce fut l'échec du mouvement esbien et gay à répondre de façon adéquate aux arguments avancés par leurs bigots d'opposants.

Il y a à cela deux raisons principales. Le mouvement homosexuel portugais ne s'est développé que récemment, et est encore très petit. Le niveau d'organisation et de débat politique est encore extrêmement limité. Il n'existe que deux organisation en activité, dont l'une est très faible et non-représentative, et l'autre manque de discussions politiques et démocratiques.

Cette seconde organisation, ILGA Portugal, est la plus importante. Elle existe depuis trois ans et compte beaucoup de militants. Mais même si sa base est très hétérogène, ILGA est fort proche de certains secteurs du Parti socialiste, et s'est engagé dans une stratégie de lobbying. Dans ce débat crucial, ILGA s'en est tenu à une critique très modérée des socialistes, et s'est transformé en otage de sa relation politique avec le parti au pouvoir. Il a failli à mobiliser les gens pour manifester pour leurs droits, alors même que c'était possible et aurait pu forcer le gouvernement à faire des concessions. En même temps, il se présente toujours comme une organisation non-politique, dans l'espoir de recruter le plus de gens possibles. En effet, par crainte de la politique, qu'il confond avec les partis politiques, il avait peur de reconnaître les partis de droite comme ses adversaires, il préférait tenir des réunions avec eux pour tenter de les persuader. Ils ne répondit même pas aux provocations de l'Église, parce qu'il avait peur d'offenser ce qui reste une société très catholique

Cette stratégie s'est avérée très destructrice. Elle a miné la possibilité réelle qu'il y avait de mettre de nombreuses personnes en mouvement sur cette question. D'un autre côté, elle a eu un effet secondaire positif : la stratégie du lobbying a perdu sa crédibilité pour toute une couche de gens.

Beaucoup de gays et de lesbiennes ont compris qu'il faut aller plus loin et organiser une action sérieuse. Ils ont compris que le mouvement n'a rien à attendre des partis politiques dominants, à moins que nous ne les forcions à satisfaire nos revendications par la mobilisation.

Cet épisode est le meilleur argument pour saper les forces réformistes qui dirigent le mouvement homosexuel, et les forcer à agir plus sérieusement pour exiger un changement radical. Cela crée un meilleur rapport de forces entre les divers courants pour les luttes à venir. Le manque de démocratie et de créativité dans notre petit mouvement gay et lesbien se voit remplacé par une atmosphère nouvelle de débat et d'action. •

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