par Nicolas Béniès*
L liberalisme serait-il en perte de vites-
, se ? De plus en plus de voix se font entendre pour réguler les marchés financiers et lutter contre les risques de crise financière. Pour autant, s'agit-il d'une rupture avec les dogmes libéraux ?
Depuis le tournant vers le libéralisme des années 1980, les dirigeants du monde occidental n'avaient jamais eu autant à la bouche les mots de "régulation", de "contrôle" ', de "limitation". Pour la première fois ce terme a même franchi les frontières virtuelles des chantres du libéralisme le plus dur : Davos. L'inquiétude grandit. George Soros, qui a pourtant réalisé sa fortune en spéculant sur les monnaies et sur les marchés financiers internationalisés, tire la sonnette d'alarme. Il est nécessaire de réguler ces marchés, dit-il, sinon c'est la démocratie qui est menacée
Ce bilan d'échec des politiques d'inspiration libérale devrait conduire à définir d'autres politiques s'attaquant prioritairement à la pauvreté et à la création d'emplois permettant de réconcilier l'éthique et l'économique (1).
Ce n'est pas l'orientation qui se dessine.
La recherche porte sur la poursuite des politiques d'inspiration libérale en essayant d'en trouver une nouvelle version. La privatisation, la déréglementation, la baisse des dépenses de l'État et la lutte contre les déficits publics restent des dogmes inattaquables, même si le Wall Street Journal approuve, certes du bout de ses colonnes, le contrôle des changes décidé par le gouvernement malaysien qui a permis de limiter les mouvements de capitaux, sans les empêcher totalement. Du coup la Malaisie est moins en butte aux aléas provoqués par les départs massifs de capitaux spéculatifs ("flight capital") et alimente la réflexion dans les pays émergents sur les moyens de lutter contre ces mouvements erratiques qui approfondissent les crises, notamment celle de la dette (2).
Des autocritiques sur les rythmes de la déréglementation.
L'administration américaine tire à son tour un bilan de la déréglementation sur les marchés financiers. Sans remettre en cause le fond, elle avoue avoir un peu trop appuyé sur le champignon notamment pour les pays "émergents" . La profondeur de la crise financière et économique frappant désormais le Brésil ainsi que l'Argentine et le Mexique est pour beaucoup dans cette autocritique pour le moins tardive (3). Les États-Unis, les grandes banques américaines mais aussi
Keynes,
le retour ?
les grands groupes industriels, sont directement menacés par cette crise financière à leurs portes. Cette crise de la dette pourrait avoir des répercussions directes sur les marchés des firmes américaines, sur leur prévision de profit et provoquer par choc en retour une chute des cours de la Bourse de Wall Street. Cette perspective alimente toutes les craintes. Ce lien régional explique les décisions du gouvernement américain de tout faire pour aider le Brésil et ainsi éviter la contagion. Après avoir conseillé - comme le FMI - au nouveau gouvernement de Cardoso de défendre le real au prix d'une hausse vertigineuse du taux de l'intérêt — plus de 40% —, le flottement de la monnaie a été accepté. A croire que ce sont les marchés qui décident de la politique à suivre beaucoup plus que les gouvernements ou le FMI. La banque centrale qui a changé trois fois de président dans les trois derniers mois n'a pu diminuer le taux d'intérêt qui reste à un niveau très élevé, aggravant la baisse du marché final en bloquant l'endettement des ménages et des entreprises tout en saignant les États devant faire face à une montée du service de leurs dettes. * Nicolas Béniès est économiste. 1. Voir ma contribution au livre collectif, L'insoutenable pauvreté du monde, sous la direction de Richard Poulin et Pierre Salama, aux éditions Vents d'Ouest, Québec. 2. L'annulation de la dette reste encore un impératif. Les formes de la dette ont changé. Elle est devenue plus abstraite en se "titrisant". Désormais ce sont des titres s'échangeant sur les marchés qui incarnent la dette, plus que des créances auprès des banques ou des États, pour la partie dette publique. Cette annulation ne suffira pas. Il faudrait déterminer des rétrocessions pour permettre à ces pays de connaître un développement autocentré. 3. Le New York Times avait consacré une série aux • coulisses de la mondialisation » où figure cette autocritique. La critique du journal est encore plus virulente parlant de « libéralisation trop hâtive conduisant au chaos bancaire ». Clinton est vu comme un apprenti sorcier. Ces articles ont été traduits en français dans Courrier International n° 437 et 438, des 4 et 11 mars 1999.
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John Maynard Keynes (1883-1946)
L'augmentation du chômage et de la pauvreté comme de l'appauvrissement en résulte, comme la croissance du secteur informel où les effectifs sont déjà pléthoriques (4).
Cette dépréciation de plus de 40% de la monnaie a permis aux marchandises brésiliennes de gagner des parts de marché au détriment des chinoises qui se situent sur les mêmes créneaux. Il est ogique d'entendre parler de plus en plus de la dévaluation du yuan — la monnaie chinoise — pour, à son tour, pouvoir améliorer la compétitivité-prix. Tous les gouvernements des pays développés, comme les institutions internationales, ont demandé à la Chine de ne pas dévaluer pour éviter la diffusion rapide de la crise financière. Oubliées à ce niveau toutes les déclarations sur les droits de l'homme et sur le régime chinois antidémocratique, socialiste et autres billevesées. La guerre
Chômage, précarité, exclusion... fruits amers du néolibéralisme 4. D'après le BIT, le Bureau international du Travail, la crise asiatique s'est traduite par la suppression de 24 millions d'emplois rien que pour les pays d'Asie du Sud-Est. Il précise que la majorité des faillites et des pertes d'emploi se sont produites dans secteurs modernes de l'industrie. Le chômage a doublé entre 1996 et 1998 à Hong Kong, en Chine et aux Philippines. Il a triplé en Indonésie et en Malaisie. 5. L'entreprise néolibérale, nouvelle utopie capitaliste? aux Éditions La Découverte. 6. Traduit dans Courrier International n° 437, du 18 mars 1999.
idéologique s'arrête aux frontières des intérêts capitalistes bien compris. Le FMI est parti à la recherche de politiques libérales de troisième génération qui permettent, tout en conservant l'ajustement structurel, de tenir compte de ce nouveau contexte.
Au plus fort de cette crise, dans le courant du dernier trimestre 1998 — après la crise ouverte de la Fédération de Russie — le G7+1, le groupe des pays les plus riches du monde élargi à la Russie, avait abordé la question des nouvelles régulations pour éviter ce type de crise. Les dirigeants du monde en sont restés au stade des intentions. La Crise s'est éloignée. Temporairement, mais l'horizon s'est rétréci. Le monde capitaliste et libéral ne raisonne qu'à court terme. Alan Greenspan, le président de la FED, la banque de réserve fédérale américaine, qui a joué un rôle moteur dans le recul du spectre de la déflation mondiale en baissant en trois fois le taux d'intérêt à court terme américain, a déclaré que cette crise était la plus importante depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Et... et les dirigeants n'ont pas bougé. Faisant comme si la crise pouvait se résoudre d'elle-même. L'image traditionnelle, le cliché même, de danser sur un volcan prend ici tout son sens.
Il faudrait donc réguler ces marchés financiers. Définir, par exemple, des "zones cibles" qui permettraient de limiter les fluctuations des grandes monnaies — le dollar, l'euro, le yen — entre elles en évitant une spéculation au jour le jour. Les banques centrales, en premier lieu la BCE, Banque Centrale Européenne, s'y opposent. Pour conserver leur indépendance, pour défendre les intérêts des opérateurs financiers, pour lutter contre toute entrave aux mouvements de capitaux, illustrant le libéralisme le plus dur, le plus pur et le plus imbécile. Business Week, le revue des milieux d'affaires américains, ne l'envoyait pas dire. Il concluait le portrait de Wim Duisenberg en disant qu'il n'avait rien d'un homme d'Etat... Il a refusé de diminuer le taux d'intérêt à court terme des 11 pays européens constituant l'Euroland, sous prétexte que la stabilité des prix restait l'objectif prioritaire sinon unique. Dans un contexte de déflation — la baisse des prix due à la surproduction, à la récession - cette priorité est une imbécillité provenant sans doute de leur décalage par rapport à la réalité. Le libéralisme n'est pas une règle de conduite. C'est une idéologie qui se veut légitimer les politiques gestionnaires d'austérité et les attaques contre les acquis des luttes sociales. Cet objectif, essentiel, mis à part, cette théorie n'est en rien un guide pour l'action. La gauche pour quoi faire ?
Les sociaux-démocrates, aux affaires dans 13 des 15 pays de l'Union Européenne, sont à la recherche d'une politique économique qui traduise la "troisième voie" chère à Tony Blair, ou au "nouveau centre" cher à Schröder. L'économie allemande est en pleine restructuration. La déréglementation touche le monde bancaire - comme au Japon. Elle remet en cause les liens traditionnels entre l'industrie et la banque. C'est tout un modèle économique qui se restructure comme le modèle social. Le "capitalisme rhénan" opposé au capitalisme sauvage, anglo-saxon, est en train de vivre ses derniers feux. Les modèles sociaux, de consensus social, de partage des "fruits de la croissance" sont en train de disparaître de notre paysage. Le modèle social, japonais, d'emploi à vie, est, lui aussi, en train de s'estomper. La restructuration de Sony, avec 17 000 suppressions d'emploi et la fermeture de 15 usines en sonne le glas. D'autant que le PDG, Idei, a déclaré abandonner ce modèle social pour adopter le management de type anglo-saxon, soit "l'entreprise néolibérale", pour reprendre le titre d'un livre de Thomas Coutrot. (5)
La troisième voie de Tony Blair est aussi une autre façon de faire accepter cette politique gestionnaire, sans projet, sans futur. Sous prétexte de "modernité" — terme que le premier ministre anglais affectionne — c'est le libéralisme qui s'impose. Le Financial Times (6) se faisait l'écho d'une visite dans l'Ouest de l'Angleterre de Tony Blair, « flanqué de Wim Kok, son homologue néerlandais », se demandant, « en s'adressant à des chefs d'entreprise, si l'Union européenne n'aurait pas intérêt à supprimer ce qu'il considère comme des réglementations sociales destructrices d'emploi, afin de réduire le chômage sur le continent ». Et le Financial Times - curieuse inversion — de défendre la protection sociale contre le faux concept d'employabilité utilisé à l'envi par Blair et d'expliquer que la Commission de Bruxelles — depuis, elle a démissionné - se préoccupe des pertormances économiques... Il n'y a guère que le gouvernement travailliste anglais pour ne pas s'en apercevoir. Les principes du libéralisme se diffusent par l'intermédiaire
des marchés financiers internationalisés via la nécessité pour les gouvernements de s'adresser à ces marchés pour financer le paiement de leur dette publique.
Le débat semblait plus sensible dans le gouvernement allemand issu des dernières élections. Oskar Lafontaine faisait figure de défenseur d'une politique d'inspiration keynésienne pour relancer l'économie et faire face au retournement conjoncturel qui devrait atteindre les économies européennes cette année. L'économie allemande, plus industrielle que la française par exemple, est plus sensible aux évolutions de la conjoncture mondiale (7). Le dernier trimestre de l'année 1998 a vu une très taible croissance qui devrait se poursuivre cette année L'environnement international est marqué par la récession qui touche plus de 40% des pays du globe. « Les pays développés encerclés par la récession » titrait d'ailleurs Philippe Lefournier dans la revue L'Expansion du 21 janvier 1999
Que demandait Lafontaine, comme d'ailleurs Strauss-Kahn, le ministre français de l'Économie et des Finances ? La rupture avec les critères du traité de Maastricht repris dans Le Pacte de Stabilité et de Croissance annexé au Traité d'Amsterdam ? Assurément non. Les deux ministres ont affirmé vouloir les respecter. Plus encore, le ministre français a été jusqu'à annoncer que les déficits publics (8) passeraient de 3% en 1998 - en fait 2,9% grâce à la croissance de 3,2% - à 2% cette année, à 1% en 2000 et à... 0%. Le dogme libéral de l'équilibre des finances publiques n'a pas disparu, au contraire.
Ainsi la BCE a imposé des choix économiques allant dans le sens de la poursuite et de l'approfondissement de la politique d'austérité par le respect des critères du Traité de Maastricht ce qui se traduit par une politique budgétaire restrictive ainsi que le maintien d'une politique monétaire axé sur la défense de la stabilité des prix et de la monnaie.
Pourtant, ce débat sur la politique économique n'est rien de moins que nécessaire, sinon vital. Les critères du Pacte de Stabilité (9) sont non-coopératifs, comme le démontre à l'envi et l'équipe réunie autour de Jean-Paul Fitoussi pour ce premier Rapport sur l'état de l'Union européenne 1999 (10) et Jacques Mazier dans Les grandes économies européennes (11), et transforment la politique économique d'austérité en une politique structurelle. Le temps des politiques anti-cycliques semble terminé. Tous les manuels d'économie ont désormais une partie obsolète. Il n'est plus question de faire une politique de relance lorsque la récession menace, une politique qui permette de lutter contre la surproduction. Le XIXe siècle revient !
Le monde revient aux préceptes qui dirigeaient théoriquement la politique économique au XIXe siècle et jusqu'à la crise de 1929 l'Etat n'intervient pas pour modifier la conjoncture N'en tirons pas une conclusion erronée sur la non-intervention de l'État, ou sur un simple Etat-gendarme (12) comme le veut la théorie libérale de cette époque. Jean-Baptiste Say, en une phrase souvent citée, résumait cette doctrine : « Les produits s'échangent toujours contre des produits ». Il récusait toute capacité d'intervention de l'État, toute possibilité de crise et toute place à la monnaie devenant un simple voile aux échanges. Avec Say, il n'était plus besoin d'économie politique ! L'État est intervenu dès les débuts du capitalisme, pour l'orienter, déterminer une stratégie d'ensemble de toute la classe des capitalistes. Chaque capitaliste est opposé à l'autre, et les « capitaux nombreux » n'ont jamais pu déterminer un projet commun. Il fallait ce « capitaliste collectif en idée », comme l'écrit Engels dans L'Anti-Dühring. La catégorie de l'État est une des catégories essentielles de ce mode de production. Les formes de passage au capitalisme des pays dits émergents — l'exemple de la Corée du Sud est sans doute le plus parlant - et des pays d'Europe de l'Est vient le démontrer. La crise actuelle de la Fédération de Russie est bien une crise de l'Etat et marque l'échec des libéraux dogmatiques faisant une confiance aveugle aux mécanismes du marché. Or, le marché n'existe pas sans l'État. Se trouve déterminé la source de ce principe, « La bourgeoisie règne mais ne gouverne pas » (13). Souvent le régime politique - la forme de l'État - n'est pas l'émanation directe de la bourgeoisie. Les élites proviennent d'ailleurs. La France a poussé le plus loin ce principe.
La politique économique en ce XIXe
199 siècle - que les économistes font commencer en 1750 et terminer en 1929 -est, par contre, conduite en fonction des dogmes du libéralisme. C'est le seul corpus théorique de référence. La bourgeoi7. Voir Economie et Statistique n° 318 sur L'emploi dans les services. Comparaisons internationales. 8. Rappelons que ce critère a été le plus discuté. Qu'il s'agit de faire la somme du déficit du budget — la différence dépenses/recettes de l'État —, du déficit de la Sécurité sociale, un budget à part en France, et des GEN, des Grandes Entreprises 9. Le « et de croissance » a été rajouté à la demande du gouvernement français. Il ne change rien quant au contenu. Toutes les « initiatives de croissance • sont restées mort-nées jusqu'à présent. 10. Fayard et Presses de Sciences Po. Fitoussi et l'équipe de l'OFCE (Observatoire des Conjonctures Économiques) sont parmi les derniers keynésiens. C'est sûrement pour cette raison qu'ils ne sont pas dans l'air du temps et écrivent moins de bêtises que les libéraux. 11. Collection Repères, La Découverte. Il montre — au travers de questions-clés comme l'emploi et la régulation salariale, le financement de l'économie (et donc la libéralisation financière), le Budget et la protection sociale — les différences et les convergences de l'insertion internationale et de la compétitivité de ces économies. Pour conclure sur l'absence de politique européenne et de capitalisme européen. 12. Ou sur un "Etat minimum" ou "pauvre" comme le qualifient certains théoriciens se réclamant du marxisme, prenant pour argent comptant les préceptes de la théorie libérale et leurs cristallisations dans le concret 13. Mandel. Voir aussi ma démonstrations dans le chapitre 1 de L'Après-Libéralisme, aux éditions de La Brèche.
sie ne pouvait accepter les considérants du marxisme qui, en s'appauvrissant, sert de boussole à l'ensemble du mouvement ouvrier, à l'exception des anarchistes et des proudhoniens (14). La lutte des classes, pour utiliser d'autres termes, explique aussi cette opposition sur le terrain de la théorie. L'État donc laisse faire, en ce qui concerne les aléas de la conjoncture. Les cycles courts d'expansion et de récession se succèdent tous les 7 ou 10 ans. Jusqu'à la dépression de 1929... Retour historique
1929 est une crise profonde, durable laissant planer l'ombre de la crise finale du capitalisme prédite par certains. Même un chantre du capitalisme comme Schumpeter écrira en 1942, dans la préface de son ouvrage Capitalisme, Socialisme et Démocratie (15), que le capitalisme ne survivra pas à cette crise, que le monde s'oriente vers le... socialisme. S'il avait lu Marx d'un peu plus près, il aurait analysé l'importance du facteur subjectif dans le passage d'un mode de production à un autre. Sans ce facteur subjectif, l'organisation de la classe ouvrière, sa prise de conscience, c'est la barbarie qui domine. Et notre siècle fut barbare...
Ce contexte de la "grande crise" de 1929 conduira à un autre type d'intervention de l'Etat. Ce sera le rôle de John Maynard Keynes à la fois de construire une théorie nouvelle s'inspirant quelque fois directement de Marx qu'il avait lu avec attention et de donner son nom à des politiques économiques — "keynésiennes" - légitimant cette nouvelle place de l'État. John Kenneth Galbraith qui, jeune économiste tout frais émoulu de l'Université, fit partie du "staff" de Roosevelt en 1934, raconte sa première rencontre avec les écrits de Keynes dans le Voyage dans le temps économique (16). Ce fut une révélation. Ils étaient là en train de se cogner la tête sur les dogmes libéraux et un économiste leur disait qu'ils pouvaient en sortir pour faire une autre 14. Nous parlons ici des théories économiques. Sur le terrain politique, c'est plus complexe. Pour un aperçu du débat, voir Histoire des idées politiques en France au XIX° siècle, de Jérôme Grondeux, Repères, La Découverte. 15. Traduit en français chez Payot. 16. Traduit en français aux Editions du Seuil. 1995. 17. Il sera théorisé beaucoup plus par Myrdal ou par Musgrave. 18. Dans Les infortunes de la prospérité, Pocket. 19. Voir Grégoire Madjarian Conflits, pouvoir et société à la Libération, 10/18.
politique qui permette de relancer l'économie et lutter contre la surproduction, et par-là même relégitimer le système capitaliste d'exploitation du plus grand nombre. Keynes avait compris qu'il valait mieux intégrer la classe ouvrière pour préserver l'essentiel, l'exploitation des travailleurs. Roosevelt mettra en place le "New Deal" comme forme de la politique de relance et de prise en charge par l'État des travaux d'infrastructure que les capitalistes individuels ne peuvent réaliser faute de retour sur investissement rapide. Von Wiser avait déjà théorisé cette nécessité.
Jacques Santer, encore une victime du néolibéralisme?
L'État partira à la conquête de tous les terrains : économique, social, culturel. Il sera qualifié de "Providence" de "Welfare State" (17). On parlera aussi de pieuvre pour indiquer qu'il n'est plus possible de faire un pas sans rencontrer l'État. Le régime politique "bonapartiste" du Général de Gaulle, en France de 1958 à 1969, en fut la meilleure illustration. Le gouvernement "récupérait" toutes les revendications des salariés pour apparaître comme au-dessus des classes. Ainsi s'explique la croissance du droit du travail et du droit de la Sécurité Sociale. Les conquêtes sociales se trouvaient codifiées, coiffées par le régime politique qui en tirait une nouvelle légitimité. Fort de celleci, le régime pouvait, par le biais d'un exécutif doté de pouvoirs importants, restructurer l'ensemble de l'économie française et lui faire franchir le pas du dépassement de son marché national. Cette intervention de l'État alimentera la croissance. II est vain de se demander comme le fait Daniel Cohen pour des raisons inavouées si l'intervention de l'État a permis la croissance ou si c'est la croissance qui a financé cette intervention de l'État (18). Comme souvent les deux phénomènes se sont nourris l'un de l'autre et l'un l'autre pour expliquer cette croissance sans crise qui a marqué les "30 glorieuses" pour les pays d'Europe de l'Ouest et le Japon. La guerre avec son cortège de destructions massives explique le point de départ de la croissance. La reconstruction des économies s'est traduite par une énorme relance. La question que pose Cohen ne tient pas compte des formes de cette métamorphose de l'accumulation du Capital après la seconde guerre mondiale. L'Etat a pris en charge les secteurs vitaux à la reprise de la croissance, comme l'énergie, les banques, les assurances et les transports. Cette infrastructure était nécessaire pour que les capitaux nombreux, les capitalistes, puissent recommencer à créer des richesses et à s'accaparer le profit, la plus-value.
La politique sociale comme la nationalisation-sanction de Renault s'expliquent par le climat de la Libération (19). "Socialisant" disent les livres d'histoire, révolutionnaire serait plus juste. Ceux d'en bas ne voulaient plus être gouvernés par ceux d'en haut et ceux d'en haut étaient dans l'incapacité de le faire, mouillés dans la Collaboration. Il fallait donc trouver de nouvelles élites. Le Général de Gaulle joua ce rôle, en prenant Maurice Thorez, le secrétaire général du Parti Communiste, le premier parti de France en 1946, comme vice-président du Conseil pour redonner une nouvelle légitimité à cet État capitaliste en recherche d'élite, de régime politique pour le faire vivre. Il créera un peu plus tard l'École Nationale d'Administration comme lieu de renouvellement de ces élites dont avait besoin la France. Un système original et qui pose aussi la question de la sélection des élites à l'échelle de l'Europe.
L'écart entre théorie et pratique fut aussi grand avec Keynes qu'avec le libéralisme. Le keynésianisme n'est nullement un corps de doctrine. D'abord parce que Keynes fut un grand pragmatique et empirique et savait s'adapter à toutes les situations. Ensuite parce que La Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie, son ouvrage le plus connu publié en 1936 et mal traduit en français,
est mal écrit, avec un plan qu'il faut refaire pour comprendre le sujet, les anticipations rationnelles comme on dirait aujourd'hui. Enfin parce que les politiques concrètes ayant conduit à cette forme d'Etat spécifique appelée "État-Providence" ou "Protecteur" se sont construites en réaction à la lutte des classes et s'expliquent par cette lutte des classes et par la puissance des contre pouvoirs que sont les syndicats ouvriers et les partis politiques du mouvement ouvrier. François Perroux, dans un livre intitulé La guerre froide avait théorisé cet état de fait en prétendant que les contre pouvoirs intérieurs — les syndicats - et extérieurs - l'URSS à l'époque - permettaient au capitalisme de mieux fonctionner... Retour à Keynes
Pascal Combemale dans son Introduction à Keynes (20) rappelle les principes majeurs préconisés par Keynes : a lutte prioritaire contre la déflation, pire que l'inflation (et de ce fait il s'oppose aux classiques qui croient en l'ajustement par le marché), la fausse solution de l'austérité en situation de sous emploi — en expliquant pourquoi les collectivités locales doivent dépenser davantage et que les salaires doivent augmenter pour éviter la spirale descendante du chômage et des suppressions d'emploi (façon pour lui de mettre le social sur le même plan que l'économique) — et la nécessité de baisser les taux d'intérêt pour permettre l'endettement et « l'euthanasie des rentiers » (comme il l'écrit joliment). Toutes ces politiques ont besoin d'un environnement stable réduisant l'incertitude qui appelle la nécessité de réformer les règles du jeu international. Ses propositions seront minoritaires à Bretton-Woods au profit de celles de White représentant les EtatsUnis (21).
Pour le reste il mania l'ambiguïté avec dextérité. Il fut à la fois pour et contre l'inflation, pour et contre le dirigisme. Dans un de ces derniers articles, en 1946, il rappellera les vertus de la concurrence et mettra en garde contre le dirigisme. Kalecki, à sa suite, expliquera pourquoi la « classe des affaires », les capitalistes, n'a pas intérêt à maintenir durablement le plein emploi parce qu'il donne trop de pouvoirs aux salariés. Keynes n'acceptait pas l'idée que toute l'histoire de l'humanité est l'histoire de la lutte des classes...
Les politiques économiques menées aujourd'hui s'opposent presque point par point à celles préconisées par Keynes.
C'est quasiment le retour du XIX* siècle que Karl Polanyi (22) ne croyait pas possible. Il ecrivait, en 1944, « Rétrospectivement, on mettra à l'actif de notre époque d'avoir assisté à la fin du marché autorégulateur ». Que dirait-il aujourd'hui ? Ces politiques d'inspiration libérale ont un noyau rationnel que Keynes se refusait à analyser : la défaite des salariés pour diminuer le coût du travail et ainsi permettre l'augmentation de la compétitivité et du profit en intensifiant le travail (23). La problématique sociale a totalement disparu des préoccupations pour laisser la place à un raisonnement qui fait de la micro-économie - les lois de fonctionnement de l'entreprise — le nec plus ultra de la théorisation de l'économie C'est l'enchantement de l'entreprise, en laissant de côté le coût social et humain que représente cette valorisation. Seules les contraintes de l'entreprise comptent. S'est-on rendu compte que ce n'est pas de l'économie, mais de la comptabilité ? L'actualité de Keynes se trouve là, dans cette insistance sur le social et sur le circuit économique, sur la dynamique pour expliquer le fonctionnement concret de l'économie. Les libéraux ont prétendu que les politiques de relance ne fonctionnaient plus parce qu'elles ont échoué après 1974, après l'entrée dans la crise. Il faut comprendre que ces politiques ne peuvent inverser l'entrée dans une nouvelle période économique. Mais elles peuvent utilement s'intégrer à une vision d'ensemble d'une construction sociale. La croissance pour la croissance a vécu. Elle doit avoir un contenu, social, écologique... Elle est nécessaire pour redonner confiance aux salariés et pour permettre le renouveau des luttes.
Pour l'Europe, elle est absolument vitale pour redonner une légitimité à la construction européenne. Il est patent qu'aucun gouvernement ne s'oriente vers cette politique. La priorité se trouve dans la remise en cause de tous les acquis sociaux, dans la déstructuration du droit du travail et de la Sécurité sociale pour baisser toujours plus le salaire direct et indirect et ainsi augmenter les profits. La diffusion du chômage de masse et de la pauvreté dans les grandes puissances capitalistes se traduit par une angoisse sociale et intériorisée individuellement expliquant l'acceptation par les salariés de conditions de travail, d'emploi et de salaire qui se dégradent. En France, il est possible d'avoir un emploi et d'être pauvre du fait de la progression sans frein de la précarité et notamment du temps partiel imposé. Ce sont les femmes qui en sont les premières victimes. Il est temps que le mouvement ouvrier comprenne que la défense des droits des femmes s'inscrit directement dans la lutte sociale de tous pour la construction d'une alternative sociale.
Le keynésianisme est d'autant moins d'actualité qu'une des questions-clés est justement la naissance d'une nouvelle forme d'Etat, succédant à l'Etat-Providence, allant de pair avec un nouveau régime d'accumulation qui prenne la place du "fordisme". Malgré les déclarations des dirigeants sociaux-démocrates, les réformes sociales restent dans les tiroirs, comme les réformes des règles du jeu international. Le libéralisme s'interroge... pour répondre dans le cadre du libéralisme. Pour l'heure, aucun gouvernement ne remet en cause la liberté totale des mouvements de capitaux et la nécessité de les réguler pour éviter une dépression. La déflation menace. Les prix de toutes les matières premières sont orientés à la baisse. La faible hausse du taux de l'inflation, de l'ordre de 0,3% en France, indique la profondeur de cette déflation. Ne serait-il pas temps de s'en inquiéter plutôt que de faire semblant de croire que la croissance est à nos portes comme le répétait le président Hoover en 1929 ? Immoler Oskar Lafontaine est sans doute la manière d'affirmer haut et fort que le temps des politiques d'inspiration keynésienne est passé de mode
Seul le mouvement social, avec ses méthodes et ses moyens, pourra répondre à ce défi, pour lutter contre la contractualisation envahissant toutes les relations sociales au détriment des droits. Le contrat diffuse le libéralisme et provoque le délitement de tous les liens sociaux de solidarité. Il nie le collectif pour ne laisser que les rapports de force individuels.
Le 18 mars 1999 20. Repères, La Découverte. 21. Cependant sa proposition d'une nouvelle monnaie internationale, le bancor, sera longtemps défendue par Robert Triffin, premier directeur du bureau européen du FMI. Voir Le Système Monétaire International, 1968. 22. La Grande transformation, écrit en 1944, et publié en français chez Gallimard en 1983. 23. Toutes les dernières enquêtes le montrent, la souffrance au travail est un des phénomènes marquants de notre époque "moderne"....