Inprecor 1974–2004

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UNION EUROPÉENNE

La socialdémocratie européenne : Après Lafontaine, Blair s'impose...

· Inprecor n° 434, avril 1999 · p. 8-10 · 2 661 mots

Europe Allemagne Syndicalisme

Allemagne & Union Européenne mande - modèle attitré pour un grand Pacte sur le plan européen.

C'est la politique de l'impôt qui fournit à la bourgeoisie l'occasion pour passer à l'attaque finale. Il lui fallait la peau de Lafontaine. Sa réforme était incontestablement redistributive en faveur des revenus les plus bas. Mais elle ne fut « nullement radicalement de gauche » selon une source au-dessus de tout soupçon (Financial Times du 6 mars 1999).

Les taux d'imposition principaux sont assez élevés en Allemagne en comparaison avec les États-Unis, mais les "niches" d'exception sont aussi très importantes, singulièrement sur les réserves totalement détaxées de l'industrie nucléaire. Globalement, le niveau des impôts payés par les entreprises en rapport avec le PIB est le plus bas parmi les pays du G-7 !

L'assaut contre Lafontaine débuta par une avalanche de déclarations des géants de l'industrie et de la finance. Allianz et VEBA, le coeur du complexe industrielfinancier, menaçaient de quitter l'Allemagne ! Daimler-Chrysler souleva la question de son "déménagement"... Par une fuite organisée dans la presse, on apprenait que vingt-deux grands patrons avaient signé une lettre "privée" demandant à Schröder de démissionner Lafontaine. Parmi eux, Siemens, Hoechst, Krupp-Thyssen... Mercredi 10 mars, le chef du gouvernement annonçait qu'il ne gouvernerait pas « contre l'économie ». Le lendemain, Lafontaine s'en allait.

Le tumulte qui s'ensuivit fut assez extraordinaire. Les acteurs étrangers n'étaient pas tenus à la discrétion des comploteurs allemands (les patrons) : les Bourses, les dirigeants de la BCE, des ministres américains, des porte-parole des grands groupes industriels et financiers, la presse financière et politique s'en donnaient à cœur joie. Cela dénote incontestablement le caractère "de classe" de la bataille.

Après l'élimination de l'obstacle, le chemin semblait se dégager pour reprendre l'offensive. Une fois encore c'est le Financial Times (du 15 mars 1999) qui donne le "la" : « La liste des obstacles structurels à la croissance est longue : régulation excessive, les lois sur le temps de travail et les coûts élevés des licenciements (...), la rigidité des structures nationales en ce qui concerne les négociations salariales (...) les taxes excessives sur le coût du travail et sur les allocations sociales qui découragent le travail...».

le 17 mars 1999

Après Lafontaine,

Blair s'impose...

par François vercammen a crise qui vient de secouer le gouvernement allemand, est un événement important, pour l'Union européenne (UE) et pour la social-démocratie européenne. Car, au-delà du personnage flamboyant de Lafontaine et de sa psychologie particulière, elle est évidemment liée à l'évolution de l'UE et à l'environnement économique international

1. Une première constatation : dans le principal pays de l'UE, le grand capital s'est permis de bouleverser par une puissante pression extraparlementaire, la composition politique et le programme du gouvernement Schröder — un gouvernement que « la population continue à (...) soutenir dans sa grande majorité » (1).

La coalition festive qui s'est instantanément manifestée le lendemain du départ de Lafontaine — banquiers, industriels, grands journalistes, courtiers en Bourse.... - possède un vrai "parfum de classe" !

Cette réaction brutale donne une indication précieuse sur le degré de tolérance et sur les marges, mais aussi sur la nature de la contre-attaque : avant que Lafontaine n'ait pu (à supposer qu'il l'aurait "voulu"...) se heurter aux règles de l'Union monétaire, ou à la réaction "spontanée" des marchés en Bourse, il a buté sur une intervention politique de la grande bourgeoisie allemande agissant directement en tant que classe : cela pose la question de la démocratie. Et elle l'a fait par une menace à la délocalisation de ses sièges centraux : cela pose la question de la propriété économique.

La bataille, pour rompre avec la politique néolibérale d'ajustement, se place beaucoup plus nettement sur le terrain du rapport de force social, du pouvoir politique, voire de la maîtrise des instruments économiques.

La barre se situe d'emblée très haut : c'est un avertissement aux velléités "alternatives" éventuelles de tous ceux qui gouvernent ou veulent gouverner aujourd'hui.

2. A aucun moment, aucun des partis socialistes au pouvoir n'a soutenu la politique de Lafontaine, qui, jusqu'en février 1999, fut celle — ne l'oublions pas — du gouvernement allemand comme tel.

Cette lle Internationale est décidément très peu internationaliste même sur le plan de l'Europe. Cela devrait étonner les militants socialistes, car la ligne de Lafontaine allait dans le sens de tous les PS : « plus d'Europe, et pas moins » ; « avec l'euro, vers l'Europe sociale » (l'harmonisation des normes et la coordination de la politique économique). Que Blair boude cette orientation, c'est logique. Mais même le PS français s'est avant tout vanté, par la bouche de Strauss Kahn, d'avoir « raisonné Lafontaine » à propos du pacte de stabilité et de la BCE

Romano Prodi Mutatis mutandis, se répète ici, ce que l'on constate sur le plan syndical : pas la moindre tentative, de la part de la CES ou d'une des ses composantes nationales, d'étendre à l'échelle de l'UE, une lutte ou une revendication exemplaires qui parte d'un pays. Le silence radio à propos des luttes salariales actuelles en Allemagne 1. Selon des observateurs aussi experts que ceux de la Banque Goldmann Sachs, cités dans le Corriere della Sera du 6 mars 1999.

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est, une fois encore, tristement parlant, alors que plusieurs confédérations syndicales s'étaient précisément mises d'accord là-dessus lors de la réunion de Doorn, aux Pays-Bas.

3. La défaite de Lafontaine signifie-t-elle que « [ses] idées macro-économiques orthodoxes sont mortes pour toujours » (2) ? Conclusion que tire aussi, avec soulagement, le journaliste de cet excellent journal néolibéral, Le Monde, parlant de « l'abandon définitif du keynésianisme » (3).

Il faut se poser la question pourquoi Lafontaine, homme de pouvoir qui n'aspire nullement à se trouver sur la marge, a pu se lancer dans une politique qui rompait l'alignement néolibéral. Il l'avait expliqué lui même : parce que « la politique de l'offre a échoué, elle doit être remplacée » (4). Et puis, parce que le rapport de force, traduit et renforcé par les élections législatives de fin septembre 1998, devint plus favorable (cf. les mobilisations ouvrières de janvier et février 1999) ; et parce que, face à la déflation déjà réelle et à une possible récession, « ne rien faire, risque d'être encore plus coûteux » (5) (sous-entendu : « pour le déficit budgétaire »).

Est-ce que cette situation est susceptible de se reproduire ? Est-ce qu'une prochaine secousse — probable - sur le plan économique, politique-institutionnel ou social, ne remettra-t-elle pas à nouveau sur le tapis (d'un point de vue réformiste de gauche) la nécessité d'abandonner cette voie néolibérale ? Et est-ce que dans ce cas, ce ne sera encore une fois sur une "policy mix" (mélange de politiques), où des éléments néo-keynesiens désormais connus auront leur part, que des politiciens et intellectuels social-démocrates s'appuieront ?

La vraie question est de savoir s'il y aura une bataille, comme celle que Lafontaine avait menée avec toutes ses limites ? Cela dépend de la vitalité et des ressorts qui subsistent au sein des PS. On peut en douter. On ne voit aucun "Lafontaine" ayant son prestige et ce minimum de conviction politique dans les directions des PS en Europe. Cela reflète bien la mutation de la social-démocratie européenne en ce qui concerne la force militante, la conviction idéologique et la composition sociale.

4. Ce qui est important dans la "séquence Lafontaine", ce n'est pas de savoir si sa politique était suffisamment de gauche pour lui donner un soutien critique. Elle ne l'était pas, puisqu'il laissait intact tout le volet de la flexibilité et des privatisations, en n'avançant aucunement sur « les réformes de structure » anticapitalistes. Donc, la question ne s'est jamais posée en ces termes.

Il fallait la prendre au sérieux (la grande bourgeoisie l'a fait!) pour trois raisons :

- D'abord, parce que le rapport de force du monde du travail est dans un état calamiteux. Nulle part n'existe une force politique de masse qui puisse servir comme support et relais/débouché à la hauteur des besoins sociaux et de lutte. Plus cette dynamique persiste, et plus le "corpus social" s'affaiblit. Tout ce qui freine ou interrompt, en pratique, ce rouleau compresseur aide. Rien ne peut être négligé.

- Ensuite, un secteur important du mouvement social continue à se référer voire à suivre (faute de mieux) la mouvance social-démocrate. Se mêler de cette politique d'autant plus qu'elle se réfracte au sein du mouvement social et syndical est une des clés de la relance de la mobilisation.

— Enfin, la multiplication des frictions, des contradictions spectaculaires car médiatisées, des conflits limités mais publics peut avoir un impact qui stimule la confiance et la conscience. On ne s'imagine pas autrement (en dehors d'une explosions sociale d'ampleur) comment une relance des luttes puisse avoir lieu, et, par contrecoup renverser le cours actuel des choses.

5. Le départ de Lafontaine est moins une défaite pour la gauche du mouvement ouvrier qu'une victoire pour la droite social-démocrate. Un obstacle est éliminé.

En Allemagne, le caractère du gouvernement Schröder a changé. Le premier ministre, appelé dans les syndicats « le camarade des patrons », tient désormais les rênes du pouvoir. Sans partage. Cela ne débouchera pas sur un virage spectaculaire à droite. La société allemande ne le permet pas. Mais Schröder gouvernera plus nettement en faveur des patrons Même s'il ne marche pas sur le boulevard que Blair a sous ses pieds, après le passage de Thatcher.

La gauche du SPD a été décapitée. Sera-t-elle à même de recueillir dans le parti le potentiel de gauche que Lafontaine a abandonné ? Celle des Verts (mise en boîte par Schröder lors de l'incident sur l'industrie nucléaire) est désormais ramenée à la portion congrue. La

Union Européenne crise de ce Parti est très forte.

Schröder partira à la conquête du SPD lors du congrès national d' avril prochain, où il sera seul candidat à succéder à Lafontaine (au comité directeur du SPD, le vote ne fut pas brillant : 23 pour, 6 contre, 3 abstentions). On verra sur le terrain comment les bureaucraties syndicales des différentes branches vont se positionner. Du côté patronal, le « Büdnis für Arbeit » (pacte pour l'emploi) a désormais reçu le

Blair et Jospin, sympathie ou intérêt ? feu vert.

En Europe, le départ de Lafontaine est sans doute encore plus déploré par la gauche réformiste, puisqu'il incarnait l'alternative de ce courant. Au sein de chaque PS, la défaite de Lafontaine renforce la politique néolibérale, c'est-à-dire les directions en place.

Sur le plan de l'UE, D'Alema, Blair, Kok, Schröder ont tous procédé à des actes symboliques. L'idéologie joue un rôle important. Le plus significatif fut certainement la présentation, à Londres, du livre de Bobo Hombach, l'éminence grise de Schröder, préfacé par Blair : Le réveil : la politique du "Nouveau Centre". Hombach et Mandelstein (son homologue britannique, côté Blair) viennent de publier une nouvelle déclaration (Le réveil : idéologique, alors que Nallet du PS français et Coock, du Labour Party et ministre de Blair, s'étaient donné pas mal de peine à fabriquer le Manifeste du Parti des Socialistes Européens, est une anecdote piquante) : ca veut dire quoi ?

6. La victoire spectaculaire de Schröder réunifie la social-démocratie autour de la politique sociale-néolibérale. Le rappro2. Selon H. O. Heckel, président de la DIV, l'association des industriels allemands. cité dans Suddeutsche Zeitung du 12 mars 1999) 3. Le Monde du 13 mars 1999. 4. Le Monde du 15 septembre 1998. 5. Suddeutsche Zeitung du 25 novembre 1998.

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Union Européenne chement avec Blair a été immédiat. Les conséquences pratiques ont suivi : intervention dans la crise de la Commission Européenne , désignation de Prodi, rencontres publiques, etc. Le tournant en Allemagne avec ses conséquences en cascades efface le spectacle lamentable du congrès des socialistes européens de Milan (les 2 et 3 mars 1999) : à l'insignifiance du Manifeste, qui y fut adopté, correspondait l'exhibitionnisme égoïste des Premiers Ministres, venant parader avec les résultats brillants de leur politique.

La dérive droitière sur le plan idéologique embrasse désormais tous les PS européens, sauf le PS français. La désignation de Prodi, le technocrate démocrate-chrétien, comme président de la Commission européenne, par les premiers ministres social-démocrates a valeur symbolique à plus d'un titre : ne fut-il pas partie prenante dans la tentative de créer une sorte de nouvelle Internationale " démocrate" en septembre 1998 à New York (à côté de la lle Internationale....), avec Blair, Clinton, Cardoso, préparée en coulisses l'ARME dE lA CRiTIQUE

NE SAURAİT REMPLACER LA CRITIQUE dES ARMES.

K. MARX librairie

La Brèche

gratuit par Anthony Giddens, l'intellectuel anglais et inventeur de « la troisième voie » ?! Jospin n'y fut pas invité. D'Alema ne comptait pas y aller. 6 mois après, la constellation a changé 7. La victoire de Schröder au sein de son propre gouvernement favorise et renforce la politique néolibérale en Allemagne et, partant, en Europe. Mais le vrai fait saillant, et qui est resté dans l'ombre, est le tournant politique de Blair. C'est lui qui prend des initiatives. Son but est de porter la Grande Bretagne en Europe, en prenant la tête de l'UE. C'est une bataille ; elle n'est pas gagnée d'avance. Elle se joue d'abord en Grande Bretagne. Blair met trois atouts sur la table. Il accélère le pas vers une adhésion rapide de la Grande Bretagne à l'euro. Il a proposé une armée européenne vraiment autonome au sein de l'OTAN (écartant définitivement les jongleries autour de l'Union de l'Europe Occidentale). Cette double démarche implique un repositionnement historique de la Grande Bretagne : si elle 9, rue de Tunis 75011 Paris tel : 01 43 67 63 57 fax: 01 43 79 29 61 ouvert : lundi 14h-20h mardi à samedi : 12h-20h métro Nation vente par correspondance

Paris, province: étranger : envol trouve une cohérence, elle sanctionne la fin du lien prioritaire avec les États-Unis. La troisième proposition est un plan de réforme du fonctionnement de l'ensemble des institutions européennes. Avant tout destinée à l'euroscepticisme de son île, elle sert à Blair de support à une intervention très activiste dans la crise de la Commission Européenne : il a propulsé Prodi à la tête de celle-ci, comme candidat de la social-démocratie et... de la démocratie-chrétienne. Il apparaît ainsi comme l'unificateur de l'Europe, et comme la force d'entraînement de la "troisième voie" , dont il est lui-même le centre de gravité. Et la Grande Bretagne avec lui.

Si Blair gagne sa bataille chez lui, les conséquences s'en feront sentir sur le continent. Une nouvelle étape pourrait être franchie dans le sens d'une plus forte centralisation, entre Etats nationaux, des institutions de l'UE et d'une politique d'austérité et de "modernisation" ", cohérente et aggravée.

Cela ne se fera pas sans mal.

La première difficulté, c'est l'affrontement probable avec les mouvements syndicaux, dans chaque pays-membre et au niveau européen. Les PS, directement et visiblement en charge de la politique courante, peuvent-ils se permettre, sur le plan électoral, d'administrer une telle saignée sociale, alors que désormais une droite dure (et dans son sillage l'extrême-droite) est en voie de cristallisation, et que sur leur gauche, un mouvement social remuant et un électorat radicalisé tendent à faire la jonction avec la gauche radicale ?

La deuxième, c'est que les clivages au sein de la social-démocratie recoupent les États nationaux. En prenant la tête du gouvernement de leurs pays, les PS ont entre leurs mains l'appareil d'État. Ceci surdétermine leurs choix essentiels, le sens profond de leur politique.

Du coup, ils se trouvent embarqués dans les contradictions interimpérialistes, dont la principale est certainement celle, et qui s'aiguise, entre l'UE et les États-

Unis; mais aussi, au sein de l'UE, entre

États, sachant que les principaux pays- membres se situent spécifiquement sur l'échiquier mondial.

Le gouvernement allemand s'est "rallié" à Blair sur le plan de la politique économique. Blair s'est rallié à l'UE. Deux éléments conjugués renforcent une tendance lourde. On se trouve devant une nouvelle étape de l'UE qui, si elle s'impose, affectera tous les rapports sociaux et politiques.

26 mars 1999

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