Allemagne par François Vercammen* La départ impromptu d'Oskar
, Lafontaine, ministre des finances et président du SPD, a provoqué un choc en Allemagne et en Europe. Qu'il n'y ait pas de malentendu : Lafontaine a été débarqué par le très grand capital allemand et par personne d'autre, certainement pas par la Banque Centrale Européenne (BCE), comme on l'entend parfois. Pas parce qu'il était un anticapitaliste, mais parce qu'il avait d'autres propositions pour adapter le capitalisme, solutions qui déplaisaient foncièrement à la classe dominante en Allemagne (et en Europe). Son projet déplaisait parce qu'il rompait avec quelques points essentiels du néolibéralisme y compris sous sa forme "sociale" ou "humanitaire". Il faisait ainsi apparaître en pointillés une politique alternative et risquait d'ouvrir une brèche dans le dispositif de la classe dirigeante
Ce projet fut à coup sûr modéré, mais pas dénué de cohérence : il prenait en compte les obstacles économiques à franchir et partant les instruments de pouvoir à conquérir pour y arriver. Si les objectifs quantifiés étaient somme toute limités, la voie pour les réaliser ne l'était pas : elle requerrait une vraie bataille politique D'autant plus parce que l'offensive patronale est relancée de plus belle tant dans les entreprises qu'au niveau de la réforme du marché du travail et de la protection sociale. Les instruments d'une politique
Dès le départ, le gouvernement SPD-Grünen semble chavirer, pas tellement à cause des Verts, mais de sa tête bicéphale Schröder-Lafontaine. Schröder n'avait jamais caché qu'il était prêt à faire franchir à l'Allemagne l'étape néolibérale qui lui manquait, semble-t-il, selon les rapports de l'OCDE et d'autres agences capitalistes de renom. Sa campagne visait ouvertement et symboliquement un électorat " du centre" (désarçonné par Köhl). En réalité, les résultats des urnes traduisaient aussi une poussée à gauche plus forte que prévue.
Dans cette victoire le rôle du Parti, le SPD, fut décisif. Lafontaine, son président, fut incontournable, d'autant plus qu'il s'agissait d'une coalition avec les Verts, et pas avec la CDU-CSU ou le FDP (libéral). Lafontaine avait des idées arrêtées et ouvertement annoncées lors de la campagne électorale. Il était manifestement décidé à les appliquer. Et pour cela le contrôle des instruments du pouvoir étaient indispensable
En Allemagne, d'abord. Resté à la tête du Parti, il créait un puissant ministère des finances, qui englobait aussi le Budget de l'État et l'Europe économique (ce qui provoquait le départ immédiat du ministre de l'économie, Jost Stollmann, patron, nouveau riche, et incarnant "la modernité" et le "nouveau centre").
Dans l'UE, ensuite. Lafontaine visait une étape nouvelle par l'harmonisation institutionnelle poussée et par la coordination de la politique économique, dès lors que la monnaie unique était en place et que l'Europe disposait des moyens économiques de sa politique. Les circonstances le servaient. Il pouvait s'appuyer sur le poids extraordinaire de l'EcoFin (le Conseil des Ministres des Finances et de l'Economie de l'UE). Par le système de la rotation des présidences de l'UE, l'Allemagne en prenait la présidence au moment même où l'Union monétaire (l'euro, la BCE, le pacte de stabilité) entrait en fonction. Et puis l'environnement politique avait changé : plusieurs défaites graves de la droite avaient dégagé le chemin pour la socialdémocratie, participant à treize des quinze gouvernements européens et en dirigeant
Avec ces instruments en mains, une inflexion de politique devenait possible en Allemagne et en Europe, avec comme axes l'harmonisation fiscale et sociale ainsi que la relance économique. Cela posait évidemment le problème de la collaboration de la BCE. Celle-ci campait, à ce moment, sur la tâche exclusive selon les Traités : la stabilité des prix (taux d'inflation), et son instrument, la définition du taux d'intérêt. Lafontaine arguait en faveur d'un plus grand contrôle sur la Banque de la part du Conseil des Ministres pour relancer l'économie européenne (par une rapide et importante baisse des taux d'intérêts) et pour stabiliser le système monétaire international (parité entre l'euro et les autres monnaies internationales, le dollar et le yen principalement).
Cette démarche risquait de mettre en question les règles de base de l'UE : l'indépendance de la Banque, le Pacte de stabilité, les choix monétaires. Il en résulta une série d'incidents publics qui révélèrent vite l'existence d'une épreuve de force.
Il est important de faire remarquer que plusieurs de ces objectifs convergeaient avec ce que demandaient la droite et des économistes libéraux "classiques". Plusieurs gouvernements n'étaient pas mécontents de voir disparaître les paradis fiscaux Luxembourg, Monaco, Liechtenstein et autres îles "indépendantes" dans la Manche. Et les patrons allemands et français avaient déjà dénoncé la concurrence déloyale en matière de salaires et d'investissements au sein de l'UE (cf. la Grande Bretagne, l'Irlande) Une certaine harmonisation semblait inévitable. Cela valait encore plus pour les "investisseurs institutionnels" qui misent sur la création de fonds de pension européens
D'autre part, la haute finance londonienne tirait la sonnette d'alarme dans le sens de Lafontaine : le danger n'est plus l'inflation, mais la déflation. Et d'exiger sans complexe : « Ce qui nous peut arriver de mieux c'est que les gouvernement de centre-gauche prennent en charge une telle politique » (Financial Times du 21 octobre 1998). Elle relayait ainsi la * François Vercammen est membre du Sécrétariat unifié de la IV° Internationale
demande du gouvernement américain et de sa Banque Fédérale que l'UE prenne la relève des États-Unis pour "tirer" l'économie mondiale devant un Japon en récession durable et les États-Unis (où les envolées irrationnelles de la Bourse de Wall Street inquiètent de plus en plus). Une convergence s'établissait ainsi entre une gauche néokeynesienne (Lafontaine, l'économiste français Fitoussi) et la droite libérale anglo-saxonne pour que la BCE passe rapidement à la baisse du taux d'intérêt de l'euro.
Autre convergence : la Grande Bretagne (davantage la presse financière que Blair d'ailleurs) continuait d'exiger que la BCE soit transparente, contrôlable ("accountable"), qu'elle publie ses débats et ses conclusions, qu'elle annonce ses prévisions d'inflation et justifie sa politique du taux d'intérêt. Lafontaine, le trouble-fête
Mais Lafontaine dépassait les bornes que la classe dominante, en Allemagne et en Europe, pouvait tolérer. Lafontaine était "en campagne". Et plus cette campagne avançait, plus le discours politique prenait de l'ampleur.
D'abord "le ton" virulent de ses interventions contre la BCE, alors que celle-ci est toujours à la recherche d'une légitimité, pointait de plus en plus dans le sens de réimposer la primauté du pouvoir politique face à la BCE et d'accaparer ainsi le maximum de prérogatives.
Et puis ce "ton" prenait une coloration de gauche dès lors que Lafontaine voulait stimuler la demande intérieure pas seulement en rendant l'argent meilleur marché (taux d'intérêt), mais par une redistribution des revenus entre Capital et Travail, en faveur de ce dernier. Cela allait au-delà d'une aide aux pauvres et des incitations fiscales — deux choses que le néolibéralisme a également dans ses cartons. Schröder avait annoncé et appliqué un premier train de Oskar mesures sociales,
Lafontaine comme il est de mise quand la gauche arrive au pouvoir : augmentation des allocations familiales, rétablissement du remboursement intégral des congés-maladie, réduction du ticket-modérateur pour l'achat de médicaments, réintroduction dans les PME de 5 à 10 salariés de la loi sur la protection contre les licenciements, ainsi qu'un programme d'apprentissage pour 100 000 jeunes sans emploi. Mais on devait en rester là. Lafontaine relançait deux propositions qui allaient mettre le feu aux poudres. Premièrement, il justifiait des augmentations de salaire allant au-delà du taux d'inflation mais ne dépassant pas l'augmentation de la productivité Deuxièmement, il annonçait une réforme fiscale (que Köhl avait dû abandonner) qui « devrait favoriser les salariés ».
Le montant des chiffres n'a rien d'extraordinaire - comme la presse aux ordres le reconnaissait au départ. Mais ces propositions et ces propos tranchaient avec la tonalité dominante de la "pensée unique". Ils alimentaient un débat public, qu'en haut lieu on n'appréciait pas. Dès novembre, la "grande presse" (bourgeoise) contre-attaquait : « qui dirige: Schröder ou Lafontaine ? » se demandait l'hebdomadaire Der Spiegel. Ensuite, apparaissait l'idée que « le gouvernement était chaotique et que Schröder devrait y mettre de l'ordre ». Reconnaissant ainsi que Lafontaine était à l'initiative. Les élections du 7 février 1999 en Hesse (où le SPD, bien qu'en progrès, perdait le contrôle du Land du fait de la débandade élec-
Allemagne torale des Grünen) donnèrent l'occasion de pointer sur « l'impopularité » du gouvernement.
Lafontaine restait en place, sa politique aussi. A certains moments il semblait se rétracter (sur la BCE, sur les zones monétaires stables, sur le pacte de stabilité...). A d'autres moments, il relançait son discours hétérodoxe : ainsi au moment où, fin décembre, la chute de la production industrielle fut annoncée, il suggérait qu'en cas de récession et devant l'obstination de la BCE, l'Allemagne pourrait ne pas respecter le pacte de stabilité... Lafontaine et la politique salariale
L'offensive au finish de la grande bourgeoisie fut lancée lorsque ce débat de politique économique commença par coïncider avec le renouvellement des conventions collectives dans la plupart des branches (secteur public, métallurgie, chimie...), et avec le projet de loi sur la réforme de l'impôt. Le projet de loi sur l'abandon du nucléaire étant plutôt un épiphénomène — mauvais pour la gauche du gouvernement Schröder et révélateur pour la résistance patronale, mais sans commune mesure avec ce qui allait suivre
Sur le plan social, le patronat, avec le soutien d'une partie du gouvernement Schröder, poursuivait un double objectif : limiter les augmentations de salaires et briser le tabou des conventions collectives par branche en les "décentralisant" vers le niveau des entreprises. Comme on le sait, ces deux objectifs furent ratés. Les mobilisations des métallurgistes étaient fortes. Un élément du rapport de force fut l'attitude politique de Lafontaine, qui était perçu comme un point d'appui pour le mouvement syndical. Du coup, le ministre de l'intérieur, Schilly (ex-gauchiste, schröderien), cédait, au-delà de ses affirmations, aux revendications des travailleurs du service public. Ce fut une victoire morale pour le mouvement syndical.
En Europe, les classes bourgeoises l'ont reçu comme une très mauvaise nouvelle, un très mauvais exemple pour les syndicats dans l'UE. Une fois encore, la flexibilisation du marché du travail resterait bloquée en Allemagne.
Désormais, le patronat entrait ouvertement en résistance. Il menaçait de rompre tout de suite le "Bündnis für Arbeit" (l'Alliance pour l'emploi) : le grand accord négocié entre patrons, syndicats et gouvernement, d'où devrait sortir "la modernisation" (néolibérale) de l'économie alle-