De notre correspondant Juan Adolfo Montenegro* En quelques semaines, la crise s est brutalement aggravée en Équateur avec l'assassinat d'un député de gauche, la chute de la monnaie nationale — le sucre - face au dollar, la crise du système bancaire, la grève nationale, la proclamation de l'état d'urgence et les mesures néolibérales les plus sauvages de ces vingt dernières années : triplement du prix de l'essence, blocage de l'épargne, accélération de la privatisation du pétrole, du téléphone et de l'électricité. Ces mesures ont provoqué un rejet massif de la part de différents secteurs sociaux : entreprises, transports, organisations populaires et simples citoyens. Le Front patriotique a annoncé la préparation d'une nouvelle grève générale et réclame le départ du président démocrate-chrétien Jamil Mahuad. La tension est telle qu'on peut s'attendre à des affrontements décisifs dans cette longue lutte sociale face à l'approfondissement et au parachèvement du modèle néolibéral. Grève générale face au plan néolibéral
La troisième grève générale de ces six derniers mois a eu lieu les 10 et 11 mars. Tout comme les deux précédentes, le 1er octobre et le 5 février, elle a été appelée par le Front patriotique (une coalition où se retrouvent la Coordination des mouvements sociaux, le Front unitaire des travailleurs, le Front populaire, la CONAIE, la Coordination nationale des organisations paysannes, indigènes et noires, des organismes de défense des droits humains et des partis et mouvements de gauche) (1).
Au départ la grève avait pour objet de protester contre l'assassinat du député du MPD (Mouvement populaire démocratique) Jaime Hurtado, le 17 février, pratiquement devant le siège du Congrès, tout près de la Cour suprême de justice. Pour ce qu'on en sait à ce jour, on est en droit de penser que sévissent en Équateur des groupes paramilitaires liés à leurs homologues colombiens, avec la collaboration des corps de répression officiels eux-mêmes (2). De nombreuses organisations sociales et politiques ont fait part de leurs préoccupations, d'autant qu'il ne s'agissait pas d'un cas isolé : un dirigeant de la CEDOCUT, Saúl Cañar, a été enlevé et assassiné à la fin de l'année dernière, un crime sur lequel les autorités n'ont pu donner aucune version crédible ; et les dernières mobilisations ont été marquées par des actes de répression sélective.
Mais dans le même temps, la situation économique s'aggrave, et la droite et le patronat s'en saisissent pour radicaliser une campagne publique de pression sur le gouvernement pour qu'il accentue sa politique néolibérale, notamment en matière de privatisations et de réduction du rôle de l'État. La grève générale a donc tourné à l'épreuve de force en matière de politique économique. A la veille de cette grève, des groupes plutôt éloignés du mouvement social, comme les entrepreneurs, le secteur des transports et les propriétaires de stations-service, se sont rapprochés du Front patriotique Parallèlement s'est mis en place le Front du salut national qui, outre les organisations membres du Front patriotique, regroupe la Gauche démocratique (social-démocrate), * Juan Adolfo Montenegro nous a fait parvenir cet article pour Inprecor d'avril. L'indisponibilité des traducteurs nous a fait reporter sa publication, ce dont nous prions l'auteur et nos lecteurs de bien vouloir nous excuser. 1. Le FUT (Front unitaire des travailleurs) est constitué des principales centrales syndicales du pays : la CEOSL (Centrale équatorienne des organisations syndicales libres), la CTE (Confédération de travailleurs de l'Équateur), la CEDOCUT (Centrale équatorienne des organisations de classe pour l'unité des travailleurs). La CEDOC (CLAT) en fait aussi formellement partie, mais vu l'influence dans ses rangs du parti actuellement au pouvoir, elle n'a pas participé aux actions unitaires de la dernière période. Le Front populaire est formé de l'UNE (Union nationale d'enseignants), la FEUE (Fédération des étudiants universitaires) et l'UGTE (Union générale des travailleurs). Dans la CMS (Coordination des mouvements sociaux) se retrouvent la FETRAPEC (Fédération des travailleurs du pétrole), la CONFEUNASSC (Confédération des des organisations de femmes et des groupes écologistes. Le Front du salut a pris position pour la grève et réclamé que le gouvernement modifie sa politique.
La question de la mise en œuvre du modèle néolibéral est au cœur des conflits sociaux depuis l'entrée en vigueur des mesures dictées par le FMI à partir de 1981. La résistance populaire, certes ponctuelle et souvent isolée, et les conflits au sein même des classes dominantes arbitrés par les Forces armées dans un rôle de médiateur, avaient permis d'en freiner quelque peu l'application. Cette nouvelle grève avait donc des caractéristiques similaires aux deux précédentes (mobilisation des secteurs organisés, sympathie passive de la majorité), mais s'en différenciait par la clarté de ses objectifs de lutte contre le néolibéralisme. Les mesures prises par le gouvernement dans l'après-midi du 11 mars n'ont fait que le confirmer. Les mesures du 11 mars
Le gouvernement décrète l'état d'urgence pour faire face à la grève, et depuis quatre jours les banques ont fermé leurs guichets. C'est dans ce climat, au soir du deuxième jour de grève, que Mahuad membres du Secours paysan), et différentes organisations de jeunesse, de quartier ou chrétiennes. La CONAIE (Confédération des nationalités indigènes d'Equateur) est la principale composante du mouvement indien. La CNOCIN (Confédération nationale des organisations paysannes, indigènes et noires) regroupe la FENOCIN (Fédération nationale des organisations paysannes, indigènes et noires), la FEINE (Fédération des indigènes évangélistes) et le MSC (Mouvement paysan de solidarité). 2. L'enquête de police a révélé que l'assassinat était le fait de deux paramilitaires colombiens aidés par au moins trois complices équatoriens, dont un ancien informateur de la DEA et d'organismes de sécurité. D'après ces mêmes sources, le crime aurait été commandité par Carlos Castaño lui-même, au motif que Hurtado s'apprêtait à organiser une guérilla en Equateur. Les déclarations des Équatoriens arrêtés (les Colombiens ont pris la fuite le jour même sur un vol d'Avianca) mettent en cause des officiers de police, apparemment informés de ce qui se tramait.
annonce les mesures décidées pour engager une réforme structurelle.
On peut les classer en trois catégories. Un premier groupe vise à résoudre le problème du déficit budgétaire croissant, problème numéro un aux yeux du gouvernement et de la droite : le prix des carburants est multiplié par trois (le litre de super coûte presque 6 000 sucres, soit un demi dollar) et la TVA est portée de 10 à 15 %. Un deuxième groupe de mesures cherche à faciliter les privatis avec en prime, la poste et l'état civil. Enfin, un troisième groupe concerne un plan de stations les plus importantes : pétrole, électricité, téléphone et installations portuaires ; sauvetage des banques privées. Depuis deux ans elles sont dans une situation critique. L'État a dû voler au secours de nombre d'entre elles, et de divers organismes financiers. On évalue à près d'un milliard de dollars les sommes déjà versées par l'État pour leur éviter la faillite. Mahuad décide maintenant de geler 50 % des avoirs sur les comptes courants de plus de 2 millions de sucres (150 dollars) et de ceux sur les comptes d'épargne de plus de 5 millions de sucres (375 dollars). Il gèle aussi pour un an les dépôts à échéance fixe en sucres et en dollars, et les comptes courants Ou d'épargne en dollars. Comme l'Etat en crise manque de fonds pour sauver les banques, il fait peser la situation sur les épargnants.
Le FMI a également sa part : Mahuad annonce la signature d'un programme triennal pour stabiliser la situation et assurer la dollarisation de l'économie — la convertibilité - en contrepartie de nouveaux crédits à hauteur de 930 millions de dollars.
Il s'agit donc de mesures fortement récessives et, dans un premier temps au moins, inflationnistes. Cela explique le rejet assez unanime du citoyen moyen, mais aussi de certains secteurs patronaux ou bancaires, en particulier de la côte. Et le Front patriotique a décidé d'appeler à une nouvelle grève générale.
Les raisons de ce rejet sont en fait assez diverses : de la part des secteurs populaires organisés, c'est une opposition unanime au modèle néolibéral ; alors que les secteurs patronaux et de droite s'opposent aux effets récessifs des mesures ... mais aussi à leur insuffisance. Mais la majorité des gens se définissent au vu de ce qui les touche directement : comptes bloqués et augmentation des carburants. C'est la situation la plus conflictuelle depuis février 1997.
En outre, une partie de ces mesures (impôts et privatisations) doivent recevoir l'aval du Congrès. Jusqu'ici, le gouvernement y bénéficiait d'une majorité résultant d'une alliance tacite avec le Parti social chrétien (PSC, de droite). Mais ce dernier, soucieux de sa survie politique et de préserver la possibilité de gagner les élections en 2002, n'a pas voulu endosser l'ensemble des propositions gouvernementales. Son dirigeant, Nebot, a même multiplié les pressions publiques avant l'adoption par le gouvernement d'un certain nombre de mesures : élimination de l'impôt sur les rentes, remplacé par une taxe de 1 % sur les dépôts bancaires, approbation du budget de l'État, démission du ministre des Finances. Ils trouvent aujourd'hui de nouvelles raisons de protester : des groupes patronaux liés au PSC sont directement touchés par le gel des dépôts bancaires.
L'incertitude règne donc sur ce qui va se passer demain au Congrès : plusieurs partis (Pachakutik, MPD, ID, PSC) ont déclaré qu'ils demanderaient la levée de l'état d'urgence et qu'ils ne voteraient pas les mesures que Mahuad veut faire adopter en urgence par le Congrès. On peut penser que le président ne pourra pas imposer, pour le moment, l'ensemble de ces mesures. En tout cas, la base du gouvernement s'est considérablement effritée. Sa politique ne convient pas à l'ensemble des classes dominantes, mais seulement à une poignée de banquiers. Mahuad a bien reçu, en plein grève, une lettre de soutien du gouvernement américain ; il s'est flatté à la télévision d'avoir la confiance du FMI, de la Banque mondiale et du BID ; quelques dignitaires de l'Église catholique ont fait valoir que le peuple comprenait la nécessité des mesures les plus dures ; mais sa perte de légitimité aux yeux de la population n'en est pas moins flagrante. Lors de sa prise de fonction, le 10 août, il était crédité d'un indice de confiance de 66 %, qui n'atteint plus que 15 % aujourd'hui. La crise économique
Fin février début mars, le sucre, la monnaie nationale, est tombé en chute libre. On est passé de 7 500 à 13 500 sucres pour un dollar (4). Ce n'est qu'un épiphénomène de cette crise, mais qui atteint tout le système, car beaucoup d'entreprises, petites ou grandes, se sont endettées en dollars et supportent les conséquences de la hausse du taux de change. La quasi faillite des banques, selon certains analystes, est l'un des aspects les plus évidents de la crise. Mais elle dissimule un mécanisme de concentration du crédit des banques vers les entreprises liées à leurs principaux actionnaires, ce qui a provoqué récemment des affrontements feutrés entre les groupes les plus puissants qui convoitent les maigres ressources disponibles. Les banques de la côte et celles
Equateur de l'intérieur se disputent les dollars et les fonds de l'État à la vue de tous, à la recherche d'une planche de salut face à leur situation critique. Le gouvernement et certains groupes économiques semblent viser une concentration accrue du capital dans ce secteur, par des fusions, des absorptions et la faillite des plus faibles. La récente poussée du dollar est précisément liée à cette joute bancaire.
Il ne s'agit que d'un aspect de la crise. L'économie équatorienne a connu des années de croissance très modeste, aggravées par des politiques d'orientation récessive, la chute brutale du prix du pétrole, les effets dévastateurs d'El Niño et la crise en Russie et en Asie, avec la réduction des exportations de matières premières, secteur supposé constituer la pierre angulaire du nouveau modèle économique. Le souci d'attirer les capitaux étrangers a, par ailleurs, fait perdre de l'argent à l'État et au pays, notamment par les subsides versés aux multinationales du pétrole (5).
Même si le gouvernement s'obstine à le nier, une des causes principales de la crise est la dette externe dont le service absorbe plus de 43 % du budget de l'Etat, ce qui ne laisse pas grand chose pour le reste. Cela permet de justifier des coupes permanentes dans les dépenses publiques consacrées aux plans sociaux, aux investissements productifs... et même le retard de paiement des salaires dans le secteur public, dont beaucoup sont impayés depuis trois mois. Une telle charge place l'État au bord de la faillite et lui sert d'excuse dans sa marche forcée aux privatisations à tout prix qui, à l'image de ce qui se passe un peu partout dans le monde, conduit à brader les maigres ressources productives du pays.
Évidemment, dans ce contexte, les mesures adoptées récemment ne peuvent qu'aggraver les choses.
Le gouvernement, les entreprises et la droite s'emploient à faire passer d'un coup toutes les mesures du modèle néolibéral qu'ils n'ont pas encore pu imposer. L'accord programmatique conclu par la Démocratie populaire, le PSC et les principaux syndicats patronaux repose sur deux piliers : sur le 3. Du fait de l'état d'urgence, le Congrès a obligation d'examiner les mesures présentées dans un délai de 30 jours maximum ; à défaut, elles sont approuvées automatiquement. 4. Le cours du sucre est erratique : on est passé par des pointes de 20 000 sucres pour un dollar. 5. Ainsi le pétrole brut léger que produit l'Équateur est mélangé au brut lourd des multinationales, ce qui déprécie le pétrole équatorien sur les marchés internationaux. Voilà comment l'État (et l'ensemble des Équatoriens) verse des subsides aux grandes compagnies.
Équateur & Nouvelles de l'Internationale plan économique, l'approfondissement des mesures néolibérales ; sur le plan politique, une démocratie restreinte (ils parlent de "gouvernabilité"). Mais des désaccords subsistent sur certaines mesures qui touchent aux conditions du partage, avec la pression des intérêts immédiats des groupes économiques et des partis politiques. La situation du mouvement populaire
Quant au mouvement populaire, il n'est pas pour autant au mieux de sa forme. Lors des élections de 1998, les secteurs populaires et démocratiques ont subi un sérieux revers. Leur incapacité à proposer une unité crédible pour les masses a facilité la victoire de la droite coalisée et la résurgence du populisme. Ces difficultés ne sont toujours pas dépassées. Face à l'urgence de la situation, les secteurs organisés les plus importants se sont rapproches, mais ils sont profondément divisés sur les perspectives, notamment la question d'éventuelles alliances au centre. Les mobilisations de ces deux dernières années ont aussi montré qu'au-delà d'une sympathie évidente avec les luttes menées, la grande majorité du peuple ne s'y implique pas directement. C'est déjà bien que s'affirme la conscience de la nécessité de l'action commune : le 11 mars s'est tenu le Congrès du peuple et une nouvelle réunion des organisations sociales et politiques doit se tenir dans les prochaines semaines. C'est également positif que le refus du néolibéralisme soit maintenant un point essentiel partagé par tous, ce qui n'était pas vraiment le cas il y a peu. Mais il reste beaucoup à faire.
La situation est telle qu'on ne peut exclure a priori aucune issue : le gouvernement peut durcir son attitude pour faire plier la résistance sociale, en recourant s'il le faut à un mini putsch ; il peut aussi être contraint à reculer et à rechercher un compromis avec certains secteurs ; il peut encore devoir quitter la place. Les camps sont en ordre de bataille et les prochaines luttes s'annoncent décisives.