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Par Livio Maitan* A u delà des prises de position immé
• diates, la guerre dans l'ancienne Yougoslavie exige une réflexion analytique d'ensemble et une tentative d'esquisser des perspectives stratégiques pour la région balkanique toute entière. Cela est d'autant plus nécessaire que dans des secteurs du mouvement ouvrier sous l'influence de partis communistes qui s'opposent aux opérations militaires de l'OTAN des réticences voire des appréciations carrément fausses subsistent sur les processus qui se sont développés depuis le début des années 1990 et en particulier sur la nature du régime serbe. Quelques rappels d'histoire Nous ne reviendrons pas sur les acquis de la Fédération yougoslave surgie à la fin de la Deuxième guerre mondiale. Il faut quand même souligner encore une fois un aspect essentiel : cette fédération, qui a permis une vie en commun de différentes nationalités et de différentes minorités nationales, a pu exister grâce à un cadre institutionne
Une exilée retrouve son époux, qu'elle croyait mort * Livio Maitan, dirigeant de la IV° Internationale, est membre de la direction du Parti de la Refondation Communiste (PRC) d'Italie.
restauration capitaliste ex-Yougoslavie plurinational, mais a été avant tout l'aboutissement d'un processus révolutionnaire qui, dans le cadre d'une guerre contre les armées d'occupation impérialistes, avait balayé les vieilles structures étatiques, les vieilles classes dirigeantes et leurs cultures. Il ne faut pas oublier non plus que, grâce à ses racines populaires et à sa cohérence politique et militaire, la Yougoslavie nouvelle avait provoqué la première fracture du cadre fixé à Yalta selon lequel le pays aurait dû constituer une zone d'influence partagée à moitié entre les deux blocs victorieux. Il est légitime d'estimer que, si une telle hypothèse s'était concrétisée, les vieilles classes dominantes n'auraient été frappées, au mieux, que très partiellement et les puissances occidentales auraient continué à exercer leur influence sous des formes beaucoup plus directes et que la tragédie des années 1990 se serait sans doute produite quarante ans plus tôt.
Ceci dit, il faut rejeter résolument la thèse selon laquelle la crise yougoslave aurait été provoquée par des manœuvres impérialistes, sinon tout simplement par des complots de la CIA. Les causes de la crise doivent être recherchées tout d'abord sur le terrain des tensions et des contradictions propres de la société yougoslave. La contradiction fondamentale, répétons-le encore une fois, résidait dans le fait que les structures socio-économiques les plus progressistes comme l'autogestion des entreprises, étaient elles- mêmes intégrées dans un contexte où l'hégémonie politique était exercée par une bureaucratie politique centrale qui, en symbiose avec une bureaucratie militaire et une bureaucratie technocratique, s'était progressivement cristallisée en une couche sociale privilégiée.
Il va de soi que la condition d'isolement de la Yougoslavie, en d'autres termes, sa condition de république autogérée dans un seul pays, ne pouvait, en dernière analyse que constituer un frein à son développement ultérieur, un frein qui, relatif au début, tendait à devenir absolu. C'est l'action conjointe de ces deux facteurs qui a été à l'origine de la crise qui s'était dessinée déjà au début des années 1980 en devenant de plus en plus aiguë au cours de la même décennie. Comme l'a rappelé, entre autres,
Michel Chossudovski, peu après la mort de
Tito avait été adoptée une première réforme macro-économique impliquant des accords sur la restructuration de la dette dont la conséquence avait été d'affaiblir sérieusement les mécanismes fédéraux. En 1983 un deuxième accord, avec la participation du FMI, avait été réalisé : il en découlait une inflation alors massive que la production industrielle, qui avait augmenté considérablement de 1966 à
1979, commençait à ralentir jusqu'a chuter en 1990 (-
10 %). L'effet le plus insidieux fut le gel
Bombardements de l'OTAN des paiements de transfert aux différentes républiques, mesure qui ne pouvait que stimuler des forces centrifuges. Une opposition se précisait entre les républiques les plus pauvres qui accusaient les républiques les plus "riches" de les exploiter alors que celles-ci estimaient que les républiques pauvres étaient un obstacle à leur progrès. Voilà les racines matérielles de la crise politique et culturelle qui s'ensuivit.
Ce n'est pas le nationalisme qui a été à l'origine de la désagrégation, ce sont les tensions et les contradictions au niveau socioéconomique qui ont permis au nationalisme de renaître de ses cendres.
Les tendances régressives à l'œuvre à l'échelle mondiale ne pouvaient qu'accentuer cette logique perverse. Plus concrètement, l'éclatement de la Fédération, jusqu'alors envisagé avec crainte à cause de sa dynamique incontrôlable éventuelle, était désormais salué comme une preuve supplémentaire de la faillite du "communisme" Ainsi , même des pays qui avaient misé auparavant sur la réintroduction d'une "économie de marché" dans l'espace yougoslave, s'efforçaient de conquérir des zones d'influence plus spécifiques en favorisant, voire stimulant, la formation de républiques indépendantes - celles de Slovénie et de Croatie d'abord Spécificité du bonapartisme de Milosevic 2 liste déjà existantes dans les années Les tendances à la restauration capita1980 ne pouvaient qu'être renforcées, jusqu'à devenir prédominantes, par l'éclatement de la Fédération et la formation d'Etats indépendants sous l'influence croissante de puissances impérialistes. Les conflits successifs de même que les besoins de la reconstruction poussaient au parachèvement, bien que sous des formes distordues et parcellaires, du processus de transition renversée, c'est-àBELGRADE dire de la transformation de sociétés de transition bureaucratisées en sociétés aux structures socio-économiques fondamentalement capitalistes. La Serbie a connu un processus plus spécifique à cause aussi bien d'une continuité relative de ses appareils politico-institutionnels que de ses rapports beaucoup plus conflictuels avec les pays impérialistes pendant la guerre de Bosnie. En principe, des projets de privatisation ont été avancés à plusieurs reprises et avec des résultats différents de même qu'a été acceptée, en ligne générale, la perspective d'une "économie de marché" (par exemple une joint-venture a été constituée entre Telecom serbe, d'un côté, et Telecom italienne et OTE grecque de l'autre ; par ailleurs, selon certaines sources, il y a eu des pourparlers en vue d'une privatisation entre Fiat et Peugeot d'un côté et l'entreprise Zastava, désormais détruite, de l'autre). On avait assisté aussi à l'aventure de Milan Panic, ce capitaliste rentré des États-Unis pour lancer une usine pharmaceutique et
devenu premier ministre pendant une courte période avant de rentrer à sa base de départ. Dans les campagnes, où vit encore plus de 40% de la population, 90% des paysans sont propriétaires de leurs entreprises.
L'économie de guerre a comporté, d'un côté, le maintien d'un rôle important de l'État et du secteur public et favorisé, de l'autre côté, l'essor de trafics de toute sorte, de la contrebande, d'activités en dehors de l'économie "formelle" . Dans ces conditions la société serbe s'acheminait non vers une recomposition réelle mais plutôt vers des phénomènes de désagrégation et de fragmentation multiples. La guerre en cours ne pourra qu'accentuer ces tendances avec toutes les séquelles de destructions et d'expulsions massives ultérieures du processus de production.
3 L'aspect spécifique le plus paradoxal est
représenté par la continuité relative susmentionnée des mécanismes et des appareils politico-institutionnels, bien que réadaptés par rapport à ceux de l'ancienne fédération. Ainsi des structures et des groupes dirigeants typiques d'une société de transition bureaucratisée ont gardé leur rôle prédominant et leur mode de gestion du pouvoir alors qu'au niveau de la société se sont esquissés, bien qu'avec des limites, des oscillations et des contradictions, des mécanismes de transformation structurelle, tendant à la restauration capitaliste. Dans un tel contexte, par la force des choses conflictuel et instable, l'exigence d'une gestion bonapartiste a émergé, pour ainsi dire, physiologiquement. Il est appartenu et il appartient encore, pour l'instant, à Slobodan Milosevic de jouer un tel rôle.
Après l'exode, parqués dans des cemps...
Il a utilisé et il utilise dans ce but les appareils politiques et militaires qui subsistent du régime précédent. Mais son originalité perverse réside dans un renversement idéologico-culturel, dont on pourrait entrevoir quelques précédents, toute proportion gardée, dans des secteurs du mouvement ouvrier d'autres époques (par exemple, à la veille et au cours de la première guerre mondiale), mais sans équivalent dans la crise des sociétés de transition bureaucratisées. Il y a plus de dix ans Milosevic a fait un choix radical : la relance d'une idéologie nationaliste comme nouveau ciment de la société serbe et nouvelle légitimation de son pouvoir. Le motif du « Kosovo - berceau de la nation », avec l'évocation mythique d'une bataille vieille de six siècles et la perspective de construction d'une Grande Serbie, devenaient le fil conducteur de la nouvelle idéologie. Le début de cette construction a consisté à intégrer complètement le Kosovo dans la République serbe. L'efficacité relative d'un tel mythe n'est pas contestable. Il suffit de rappeler qu'à des échéances critiques, des mouvements ou des groupes oppositionnels d'inspiration démocratique, protagonistes de mobilisations puissantes, ont succombés eux aussi aux suggestions nationalistes. A plus forte raison Milosevic a gagné le soutien de mouvements ou regroupements d'extrême droite qui l'avaient critiqué auparavant en le considérant comme un défenseur trop tiède de la primauté serbe
C'est en exploitant dans leur propagande cette dérive nationaliste que les dirigeants impérialistes et leurs porte-parole ont dénoncé Milosevic, à partir du conflit en Bosnie et maintenant pour justifier les attaques de l'OTAN, comme principal si non seul responsable des nouveaux déchirements dans les Balkans, en allant jusqu'à établir l'équation « Milosevic = Hitler ». Ce parallèle est, sous certains aspects, encore plus absurde que celui entre Hitler et Saddam Hussein. Il est tout simplement ridicule de prétendre que Milosevic représente une menace comparable à celle représentée par Hitler, pour l'Europe et à plus forte raison pour les États-Unis. Il est également ridicule d'avancer l'épouvantail de la Grande Serbie. Cela n'empêche que les choix politiques et idéologiques de Milosevic ne fussent gros de conséquences dès le début. Ils ont provoqué des ravages lors du conflit bosniaque (même si on ne saurait oublier les responsabilités symétriques d'autres nationalismes de Bosnie). Ils ont eu et ont des effets encore plus graves dans le cas du Kosovo.
Le motif du Kosovo « berceau de la patrie serbe » implique par lui-même la négation du droit démocratique d'autodétermination pour la grande majorité de la population. Cette négation ne pouvait que déboucher sur la répression policière et l'occupation militaire. A long terme, dans l'impossibilité de contrôler indéfiniment le Kosovo contre la volonté de sa majorité, pour Milosevic - qui avait déjà essuyé des graves défaites — la perspective ne pouvait être que le partage avec des déplacements massifs de population.
Toujours est-il que même si le conflit s'achève par le partage, le succès de Milosevic serait plus apparent que réel. Cela vaudrait pour le Kosovo, y compris la partie éventuellement attribuée à la minorité serbe. Le Kosovo risquerait de devenir une sorte de protectorat international pour un temps indéterminé et de plier sous le fardeau extrêmement lourd de la reconstruction. Mais cela vaudrait encore plus pour la Serbie dans son ensemble dont le tissu économique a été déchiré pendant une décennie ou presque et qui est en train de subir maintenant des destructions massives. La perspective d'une régression prolongée de la vie économique et sociale avec toutes ses répercussions politiques et culturelles apparaît comme de loin la plus probable, sinon carrément inévitable. Si on ajoute que le bilan de longues années de conflits s'est achevé par des gigantesques déplacements de population, qui ont frappé également les Serbes , personne ne saurait sérieusement contester que le mythe pervers de la Grande Serbie a débouché sur une Serbie ravagée et encore plus repliée sur elle-même. Pourquoi l'attaque impérialiste? / Apres avoir laisse tomber leur propar gande sur le devoir de faire appliquer les accords de Rambouillet, les partisans de l'OTAN se sont accrochés au leit motiv de l'ingérence humanitaire pour mettre fin aux déportations des Kosovars. La vérification est faite que l'intervention militaire, loin d'arrêter les déportations, les a dramatiquement multipliées en favorisant en même temps le projet de partage prôné par Milosevic.
En fait, l'intervention de l'OTAN, à l'initiative des États-Unis, avait été préparée depuis longtemps et a été lancée après Rambouillet non pour défendre les droits démocratiques des Kosovars ou par souci humanitaire. Elle n'a pas été dictée non plus par la défense directe d'intérêts économiques vitaux. Pour les États-Unis et pour les gouvernements européens l'impératif était de prouver que l'OTAN était en état d'empêcher de nouveaux déchirements et de nouvelles crises dans les Balkans. Au début des années 1990 ils s'étaient lancés dans l'exploitation de la crise de la Fédération yougoslave en favorisant la formation de nouveaux États. Ils ont dû constater d'avoir agi en apprenti sorciers. Aujourd'hui ils veulent prouver qu'ils sont les seuls à pouvoir rétablir l'ordre en faisant valoir leurs solutions sur le terrain aussi bien militaire que politico-institutionnel.
Les majorités ethniques avant l'éclatement de la Yougoslavie (1991) SUTKICMI SLOVÉNIE ZAGREB ** CROATIE Banja L BOSNIEIERZEGOVINE MER ADRIATIQUE ЗTАLІН RALBANIE TIRANA
POPULATIONS A MAJORITÉ ABSOLUE OU RELATIVE:
SLOVÈNES ALBANAIS CROATE MACEDONIENS MUSULMANS HONGROIS SERBES ET MONTENEGRINS
Le mouvement ouvrier et les révolutionnaires ne peuvent que dénoncer sans hésitations la nature fondamentalement impérialiste de cette guerre et multiplier leurs efforts pour stimuler les mobilisations les plus amples dans le but d'arrêter les bombardements et toutes les opérations militaires et d'imposer des solutions politiques s'inspirant de principes démocratiques.
5 le respecondition t i autode terminatine
est la condition sine qua non d'une solution de la crise qui bouleverse des régions de la péninsule balkanique, en remettant en question même les accords précaires sur la Bosnie. Autodétermination signifie que c'est le peuple directement concerné qui doit décider démocratiquement de son sort. Mais, notamment dans une région où s'entrelacent des nationalités différentes, l'autodétermination implique en même temps le respect des droits démocratiques de toutes les minorités intégrées dans des formations étatiques où d'autres nationalités sont majoritaires.
Au Kosovo trois solutions sont, en principe, envisageables : retour à l'Autonomie d'avant 1989, indépendance , intégration dans l'État albanais. On peut se poser la question de savoir si après tout ce qui s'est passé l'autonomie soit encore envisageable, d'autant plus qu'une chose était l'autonomie dans le cadre de l'ancienne fédération, autre chose serait une autonomie dans une fédération dominée par la Serbie. On peut craindre, par ailleurs, les effets de déséquilibre d'un élargissement d'une Albanie déjà
AUTRICHE SLOVENIE LUBLIANA ZAGREB CROATIE BELGRADE SERBIE Kraguierg Résultat des politiques des cliques bureaucratiques restaurationnistes et de leurs soutiens Pristing BULG. impérialistes, en huit ans 3 000 000 de personnes ont été déplacées. Il y aurait près de 200 000 morts. Depuis le 24 mars on estime à quelques 735 000 les Albanais exilés du Kosovo, à la suite des déportations organisés par Milosevic et des bombardements de l'OTAN. ZONE MIXTE (Les cartes ont été publiées par Le ZONE COMPOSITE Monde du 8 avril 1999) ne dépasse 40%) très instable et l'éclatement de forces centrifuges en Macédoine. On peut également douter de la viabilité d'un petit État kosovar indépendant. Quoiqu'il en soit, la décision appartient aux Kosovars. Eux seuls ont le droit de décider. Personne, au niveau balkanique ou au niveau international, ne saurait décider à leur place. Seule une intervention internationale pourrait être envisagée : l'intervention d'une force d'interposition ayant la tâche de garantir une consultation populaire effectivement démocratique. De cette force devrait être exclu tout contingent provenant de pays de l'OTAN ayant participé à l'attaque contre la Serbie.
En ce qui concerne Milosevic et son régime, aucune solution ne saurait non plus être imposée par l'OTAN ou d'autres instances internationales, ONU y comprise. La décision appartient au peuple serbe. La Serbie et en premier lieu Belgrade ont été, il y a quelques années, le théâtre d'énormes manifestations d'inspiration démocratique alors que dans la même période ou par la suite se sont produits des conflits sociaux avec la participation de secteurs significatifs de travailleurs. La fin des opérations militaires avec le retour de la paix est la condition préalable pour que des batailles civiques, démocratiques et sociales, puissent être relancées et constituer le point de départ de la construction d'une nouvelle Serbie. Une perspective supranationale
6 Une solution d'ensemble et durable des
problèmes des Balkans ne pourra toute-
La répartition avant le 24 mars 1999
ROUMANIE BOSNIE-HERZEGOVINE
RFY SARAJEVO • Co • Unice
SERBIE ALBANIE TIRANA POPULATIONS A MADREEDE! 1 SLOVÈNES CROATES MACÉDONIENS MUSULMANS ALBANAIS SERBES I HONGROIS fois être envisagée dans un cadre persistant de division en une myriade d'États de dimensions modestes et ethniquement hétérogènes. Ce n'est que dans un contexte supranational qu'il est possible d'envisager une perspective de développement socio-économique et de renouveau politico-culturel. Seule une solution qui englobe la région toute entière, en extirpant les mauvaises herbes du nationalisme pourra mettre fin aux explosions guerrières et aux nettoyages ethniques et barrer la route aux interventions impérialistes.
Sur ce terrain il est possible de renouer les fils des meilleures traditions démocratiques révolutionnaires du mouvement ouvrier. Dans la première décennie de ce siècle la perspective d'une république fédérale des Balkans avait été avancée par des partis socialistes de la région. Ce motif avait été relancé dans les premières années de l'Internationale communiste. Après la Deuxième guerre mondiale, l'idée avait été reprise par Tito et par Dimitrov, principal dirigeant bulgare. Ils avaient fait rapidement marche arrière sous pression de Staline, conscient qu'une Fédération socialiste des Balkans aurait inévitablement entravé ses projets hégémoniques.
Si les drames et les ruines de la nouvelle guerre pouvaient au moins devenir un stimulant pour relancer une telle perspective ! Ce serait un pas en avant encourageant sur le chemin tourmenté de la reconstruction de l'internationalisme et de partis révolutionnaires s'inspirant de l'internationalisme. • le 14 avril 1999