La guerre est un puissant accélérateur pour l'activité sociale et un discriminant fort sur le plan politique.
Mais en l'occurrence, son impact a eu des limites, en comparaison avec des conflits militaires antérieurs. La raison de fond c'est évidemment que — guerre dans les Balkans, et donc à distance -, elle a engendré plus de peur que de mal chez les populations en Europe occidentale. Ensuite, l'OTAN et ses gouvernements ont réussi leur coup, en habillant une guerre brutalement offensive en une opération "humanitaire" au service d'un peuple opprimé. Si certains partis politiques n'ont pas été épargnés par des secousses importantes, on est frappé par les pertes de repère politiques-analytiques au sein de la gauche qui a résisté (on ne parle pas ici des va-t'en guerre sociaux-démocrates et verts).
Au sein des PS, les adversaires de la guerre se sont exprimés mais sans rompre les rangs ou mettre en danger la stabilité gouvernementale — en plus il y a une campagne électorale en cours ! De même chez la gauche des Verts gouvernementaux : il fallait éviter la sortie for-
Pristina, cible de l'OTAN cée des gouvernements dés le début d'aviitpluriels (Allemagne, France), ou le blocage à une entrée possible (Belgique, Pays-Bas). Les PC, de leur côté, ont, pays par pays, développé leurs orientations respectives, qui vont des pro-Otaniens sur la liste du PCF (Herzog) aux philo-Miloseviciens acharnés du PC grec (KKE). Cela ne les a pas empêchés de signer une déclaration commune (en tant que Gauche unie européenne, le groupe au parlement européen), lamentable par son contenu et dépourvue de toute force propulsive pour une vraie action à l'échelle de l'Europe.
Bref cette gauche anti-guerre, disposant de moyens organisationnels importants et légitimée par le suffrage universel, a été incapable de faire son devoir politique qui pourtant fut à portée de main : prendre une initiative politique, forte par la justesse de son analyse et son action, crédible par sa représentativité institutionnelle, et innovatrice par sa perspective pan-européenne. Il y avait ce besoin impérieux afin de disputer à l'OTAN, l'Union européenne et l'ONU leur monopole de "l'alternative politique à la guerre" et de la solidarité "internationale" C'était nécessaire devant le monde du travail et la jeunesse en Occident. C était encore plus indispensable pour les oppositions progressistes et multi-ethniques en Yougoslavie, laminées par l'action convergente de l'OTAN et des régimes autoritaires.
Ainsi, l'opposition multiforme à la guerre et à l'épuration ethnique n'a pas trouvé une ample expression et visibilité à gauche à l'échelle de l'ensemble de l'Europe.
Ce blocage a donné toute son importance à l'Appel des intellectuels français. Dès son lancement le 29 mars (ct. Inprecor n° 434 d'avril 1999), il a trouvé un écho important, y compris en dehors des frontières de la France, où il a été spontanément traduit dans plusieurs langues et a recueilli des signatures.
Son importance politique réside dans le fait qu'il a contribué à décanter et conforté un courant internationaliste qui s'oppose à la fois à l'OTAN et à la politique odieuse de Milosevic, et qui reconnaît le droit à l'autodétermination des Kosovars. Ce "courant" a eu, au départ, des difficultés à trouver son droit de cité face à un activisme anti-OTAN mais pro-serbe et à la générosité pro-kosovar dont la spontanéité fut manipulée par les médias et les gouvernements
Ensuite, la force d'attraction de l'intelligentsia française hors de ses frontières a aidé à européaniser l'Appel, à l'occasion d'une réunion à Paris, le 15 mai. Des secteurs significatifs de l'intelligentsia de gauche ont soit participé soit envoyé des messages : Le Monde Diplomatique (Ignacio Ramonet), la New Left Review (Londres), II Manifesto (le quotidien italien dirigé par Rosana Rossanda). Après le lancement initial par Pierre Bourdieu et Pierre Vidal-Naquet, ont signé le sociologue allemand Elmar Altvater, le cinéaste anglais Ken Loach, l'écrivain espagnol Manuel Vazquez-Montalban, Ilya Prigogyne (prix Nobel de physique), les philosophes espagnols Francesco Buey et Carlos Taibo, Noam Chomsky et Edward Said (USA)... Cette impulsion a favorisé un "rassemblement" significatif de dirigeants politiques : Francis Wurtz (PCF), Fausto Bertinotti (PRC italien), Tony Benn (gauche du Labour party, Grande Bretagne) et Ken Coates (gauche ex-Labour party), Otto Frieder Wolff (Grünen, Allemagne), Sören Sondergaard (Alliance Rouge Verte,
Danemark) André Brie (PDS allemand), Giuseppe Chiarante (gauche du PDS italien), Manuel Monereo (IU, Espagne), ainsi qu'une série de syndicalistes de toute l'Europe dont les initiateurs d'une pétition qui a rassemblé à ce jour plus de 12 000 signataires. "L'Appel international du 15 mai", comme il s'intitule officiellement, prépare une nouvelle rencontre pour le mois de septembre avec comme objectifs de donner une large place à la réflexion susceptible de préciser les analyses et prises de positions. Dans cette perspective, une série de groupes de travail sont mis en chantier, à commencer à Paris (avec le souhait qu'il y en ait ailleurs) avec l'ambition de les faire vivre transnationalement: — économie et politique néolibérales dans les Balkans ; - droit et institutions internationales à l'épreuve de la crise balkanique ; — l'Europe et les Balkans ; - mondialisation, nationalités, nationalismes, droit des peuples; - Otan, géopolitique et stratégie; — les médias face à la crise des Balkans ; - l'histoire des Balkans.
Nous reproduisons ci-contre le texte de l'appel et la liste des premiers signataires, devenue d'ores et déjà beaucoup plus longue.