Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ALGÉRIE

Lendemains d'élections contestées

· Inprecor n° 436, juin 1999, n° 436 · p. 27-28 · 1 676 mots

Maghreb

par Osmane Redouane* Zeroual au poste de président de la uatre ans après avoir élu Liamine République, les Algériens très peu enthousiastes se sont dirigés vers les urnes, dans une ambiance d'instabilité du pouvoir... sur fond d'effondrement économique et social. Un plébiscite raté

Abdelazziz Bouteflika, seul candidat en lice, a remporté sans surprise l'élection présidentielle du 15 avril, après le retrait spectaculaire de six autres candidats à quelques heures du scrutin. L'annonce du taux de participation gonflé a suscité une levée de boucliers protestataires. Très bas au cours de la matinée, il a grimpé de façon spectaculaire à l'approche de la clôture pour atteindre les 60,91 %. Ce qui a suscité des ricanements dans les rangs de l'opposition. Les six ont appelé à ne pas cautionner cette « fraude massive », après avoir constaté qu'elle avait bel et bien commencé dans les bureaux itinérants et dans les corps constitués.

Comparativement à la présidentielles qui a plébiscité Zeroual en 1995, cette campagne a soulevé de nombreux débats et controverses autour du taux de participation. Cet état de fait n'exclut pas forcément les témoignages d'observateurs qui confirment qu'à l'intérieur du pays des électeurs se sont rendus aux urnes avec le sentiment de voter « pour la stabilité ». Mais les dix millions de votants annoncés par le Ministère de l'Intérieur auraient été plus visibles. Dans les grandes villes il y a eu peu de participation et notamment à Tizi Ouzou et à Béjaia, fiefs traditionnels de la contestation berbère Les taux de participation officiellement annoncés (5,82 % pour Tizi Ouzou et 6,64 % pour Béjaia), les plus bas du pays, confirment un scrutin fortemet identitaire.

Avec 7 millions d'Algériens qui se sont officielement abstenus et les fraudes présumées, Bouteflika obtient "seulement" 7 445 045 voix, soit le tiers des inscrits dans une ambiance paradoxale. Car le vote se dérou-

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lait comme si les autres candidats étaient toujours en lice. La victoire de l'ancien ministre des Affaires étrangères, qui a exigé le jour du scrutin un taux substantiel pour accepter de gouverner, constitue un succès amer : le caractère illégitime des résultats et le retrait des six autres candidats lui interdisent de se présenter comme étant « l'homme du consensus ».

Sa majorité virtuelle le met dans une situation fragile : le temps pour asseoir son pouvoir lui est compté. Il bénéficie cependant de conditions économiques nettement plus tavorables que son prédécesseur, grâce à une embellie financière de 800 millions de dollars provenant de la remontée du baril de pétrole et également d'une bonne recette agricole. Mais cette éclaircie est contrariée par le glissement du dinar algérien et les remboursements du service de la dette qui atteignent le pic de 5,197 milliards de dollars, soit 41,6 % des recettes des exportations.

Les autres candidats - dont les candidatures nonobstant leur retrait furent présentées aux électeurs — ont obtenu peu de suffrages : Ait Ahmed 3,18 %, Ahmed Taleb El-Ibrahimi 12,53 %, Hamrouche 3,11 %, Abdellah Djaballah 3,96 %, Mokdad Sifi 2,24 % et Youcef El-Khatib 1,2 %. Crise du régime

La véritable signification du 15 avril ne réside pas dans la conquête d'une majorité absolue des voix mais répond surtout à une logique de plébiscite nécessaire pour l'équilibre du pouvoir dont la stabilité a été ébranlée par la démission de Zeroual.

En fait, en dépit de sa prétention rassurante « de consacrer l'alternance du pouvoir en écourtant son mandat présidentiel », son départ précipité corespondait à une crise du régime consécutive à l'intensification des affrontements entre les différents clans autour d'enjeux politiques et économiques. Les divergences en ce qui concerne la trêve * Osmane Redouane est membre de la direction du Parti socialiste des travailleurs.

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avec l'AIS (l'aile armée du FIS), comme celles au sujet des réformes économiques, ont eu des conséquences sur les différents relais de l'Etat : l'éviction du général Bétchine (homme puissant et conseiller du président Zeroual) et le limogeage du ministre de la Justice (éclaboussé par une affaire de mœurs) en témoignent.

De ce fait la société civile, les organisations de masse et les partis politiques ont été à leur tour minés par la crise. C'est dans cette ambiance que la caste militaire avait multiplié des contacts avec des personnalités pour la mise en place d'une solution concertée, afin de maintenir son hégémonie.

La crainte d'un processus démocratique . incontrôlable, le syndrome islamiste et les incursions des revendications sociales dans le champ politique ont conduit le régime à opter pour un processus démocratique étroitement balisé.

Le pouvoir misait sur un consensus tacite de l'opposition en lui garantissant une intégration plus large. Bouteflika était censé apparaître au dessus des clans et rassurer les Algériens écrasés par la violence d'une guerre sourde et par une régression sociale et économique alarmante.

C'est dans ce contexte qu'ont émergé les premières candidatures balisées par des procédures contraignantes de validation : il fallait 75 000 signatures réparties à raison d'au moins 1 500 dans chaque wilaya ou 600 signatures d'élus. Chose peu facile à réaliser dans un pays miné par la guerre civile larvée. Le pouvoir a ainsi réduit l'expression politique au seul camp libéral avec ses variantes islamistes et modernistes. Au niveau économique, tous les candidats qui ont passé le cap de la validation des candidatures ont tenu le même discours sur « l'incontournable libéralisme », même si certains ont tenu à l'affubler d'un habillage populiste. Mais ce dosage n'a pas suffi pour éliminer les divergences sur les contenus à donner à l'Etat et à la réconciliation nationale. Les six : une opposition timorée

Si le retrait des six candidats a pu remplir d'un contenu leurs prétentions démocratiques, c'est pourtant sur le terrain d'une alternative démocratique radicale qu'ils ont été les plus inconséquents. Ils ont renoncé à se battre sur le terrain des libertés démocratiques quand les candidatures de Louiza Hannoun du Parti des travailleurs (PT, lambertiste), celle de Nahnah du MSP (islamiste modéré, arrivé en seconde position lors de l'élection présidentielle de novembre 1995) et bien d'autres ont été éliminées et quand le droit de manifester a été suspendu. Un mois après les élections, à huis clos, les six ont élaboré le « Manifeste des libertés pour la démocratie », une sorte de feuille adressée à tous ceux qui veulent mettre en échec les velléités totalitaires du régime. Ils disposent cependant de peu d'atouts dans cette bataille avec le pouvoir, car ils continuent à être timorés par peur d'une dynamique de mobilisation démocratique qu'ils ne pourraient plus contrôler. En fait ils aspirent à une transition démocratique sous la tutelle des militaires et sans les masses. Leur perspective reste de s'intégrer dans le jeu politique en créant de nouveaux partis politiques, porte-voix du libéralisme et d'un Etat fort normalisé sur plan démocratique. Recomposition politique

L'arrivée au pouvoir d'Abdelaziz Bouteflika a reconfiguré le paysage politique algérien. Déjà les tractations pour sa désignation avaient déstabilisé le RND, parti au pouvoir, qui a éclaté en deux fractions rivales, l'une soutenant Bouteflika et l'autre appuyant Hamrouche et Sifi. Le FLN, ancien parti au pouvoir, a lui aussi été secoué par des désaccords autour de la candidature Bouteflika (qu'il avait pourtant annoncée) à

VOTEZ la veille de l'élection. Le départ précipité des "réformateurs" dirigés par Hamrouche a affaibli ce vieux parti. L'aile Mehri (ancien sécrétaire général du parti, limogé lors de l'élection de Zeroual) s'oppose à l'actuelle direction.

La mouvance islamiste s'est également divisée en plusieurs regroupements. La scission d'Enahda a donné naissance à un nouveau parti : le Mouvement de la réforme nationale (MRN) qui est favorable à la réhabilitation du FIS dissous. Quant au MSP de Cheikh Nahnah, il est traversé de soubresauts qui atténuent son poids. Défaite militairement, l'aile armée est en phase de déclin, même si elle se maintient dans quelques poches dans l'Ouest et en Kabylie.

L'après élection est en train de métamorphoser le champ politique. Plusieurs partis sont en voie de création en préparation de l'échéance probable de législatives anticipées. Dans le camp des partis qui se réclament de la classe ouvrière, le PT et le PST restent trop faibles pour rééquilibrer l'échiquier politique dominé par les partis bourgeois, même si leurs propositions ont eu un certain écho dans les milieux populaires et ouvriers. Les laissés pour compte des élections

Après sept ans de violence des groupes islamistes armés et d'une régression sociale et économique terrible, les élections n'ont pas apporté beaucoup de changements. Les travailleurs ont boudé les urnes malgré l'appel traditionnel de l'Union générale des travailleurs algériens (UGTA) à voter pour le candidat du pouvoir. Si en 1995 ils avaient voté pour Zeroual, réfuge imaginaire contre les coupeurs de têtes du GIA, dans ces dernières élections ils se sont plutôt abstenus, désabusés. Ils ont fait l'expérience du libéralisme. C'est aussi pour cette raison que le discours de Bouteflika — pâle image du boumediennisme, figure d'un Etat fort et stable — a pu séduire.

L'effondrement économique a élargi la fracture sociale. Aujourd'hui, il y a d'un côté une majorité de démunis vivant au dessous du seuil de la pauvreté et de l'autre de nouveaux parvenus qui s'enrichissent de façon scandaleuse. On compte 14 millions de pauvres. Un demi million de travailleurs ont été licenciés à la suite de la mise en liquidation de 1181 entreprises. Le chômage touche la grande majorité de la jeunesse en âge de travailler.

A la veille des élections les travailleurs ont cependant redressé l'échine : un mouvement de grèves à touché des secteurs importants, tels les Postes et Télecommunications, Air Algérie, les enseignants du supérieur, les métallurgistes. Cette tempête sociale a quelque peu répolitisé les milieux syndicaux et imposé un débat social, obligeant les partis bourgeois et leurs candidats à verser des larmes sur la condition des travailleurs. L'avènement de Bouteflika, qui promet d'élargir le secteur public et de lutter contre la corruption, a suscité un intérêt chez les travailleurs. La gauche socialiste, dont le PST est un vecteur, est en train de se redéployer. Une alternative anti-libérale et démocratique a des chances de se cristalliser dans un vaste mouvement des démunis et des opprimés.

Alger, le 13 mai 1999

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