Ter MAI
par Ernesto Herrera* C tion des salaires mais aussi et surtout ritiques du néolibéralisme, augmentacréation d'emplois : telles étaient les principales revendications du mouvement syndical en ce 1er Mai. Sous des formes diverses, des dizaines de milliers de travailleurs se sont mobilisés dans différents pays. Quoique affaiblis par la perte d'adhérents et moins aptes à polariser la situation sociale — c'est le résultat direct des privatisations, de la destruction des droits acquis des salariés et de la flexibilité —, les syndicats ont à nouveau mobilisé pour exiger des changements et affirmer leur rôle. Une toile de fond désastreuse
Le récent rapport sur le « panorama social » de l'Amérique latine présenté par la Cepal ce mardi 4 mai à Santiago du Chili, fournit une description de ce que l'écrivain Eduardo Galeano appelle le « paysage typique ».
Les pauvres sont au nombre de 204 millions, soit 47 % de la population de l'Amérique latine ; la partie de la population qui souffre d'indigence est passée de 63 millions en 1980 à 90 millions fin 1997. La situation est bien pire qu'il y a trente ans. Le rapport souligne lui-même que la réduction de l'inflation (un des « succès » les plus vantés par les gouvernements et les organismes financiers internationaux) « ne conduit pas nécessairement à une réduction de la pauvreté », ni même à une meilleure « distribution des revenus » (qui est, en Amérique latine, la plus inégalitaire du monde). La Cepal souligne que « la redistribution des revenus a été déficiente » et que la concentration des richesses s'est amplifiée. Les chiffres de l'emploi ne poussent pas davantage à l'euphorie : si le PIB de la région a crû de 3,2 % (avant l'actuelle crise économique capitaliste), l'emploi n'a progressé que de 2,8 %. La majorité des nouveaux emplois ont été créés dans le secteur privé où la productivité est la plus faible, en particulier dans le secteur des biens et services, et dans le secteur « informel » de l'économie (pour 85 % des emplois nouvellement créés).
L'application des politiques d'ajustement recommandées par le FMI a eu d'autres effets dévastateurs pour les populations : la « dépense publique sociale » per capita atteint le niveau honteux de 457 dollars par an, ce qui veut dire moins d'éducation, moins de santé, moins de logements, moins d'avantages sociaux de toutes sortes. A vrai dire, le rapport de la Cepal n'ajoute rien qui ne soit déjà connu. Mais il y ajoute « l'autorité » d'une institution des Nations Unies, qui tout comme la Banque mondiale, le FMI ou
Amérique latine, paysages typiques
« Les Etats ne jouent plus leur rôle d'entrepreneurs et se consacrent à leur rôle de policiers. Les présidents deviennent gérants d'entreprises étrangères. Les ministres de l'Economie sont de bons traducteurs. Les industriels deviennent importateurs. La majorité dépend de plus en plus des excédents de la minorité. Les travailleurs perdent leur emploi. Les paysans perdent leur lopin. Les enfants perdent leur enfance. Les jeunes perdent l'envie de grandir. Les vieux perdent leur retraite. "La vie est une loterie" estiment ceux qui gagnent. » Eduardo Galeano, dans son dernier livre Patas arriba. La escuela del mundo al reves (Cul par-dessus tête. L'école d'un monde sens dessus dessous). Ediciones del Chanchito,
Montevideo, 1998. la BID, a défendu les politiques de « réforme structurelle ». Il y a quelques semaines, lors d'un séminaire organisé par la mairie de Montevideo, le rapport élaboré par trois universitaires, Klaus Bodemer (Hambourg), José Luis Coraggio (Buenos Aires) et Alicia Ziccardi (Mexico), donnait une description beaucoup plus précise de ce désastre social. « La pauvreté n'est plus un phénomène marginal, assurent-ils, mais atteint une dimension de masse et se répand dans les villes, et l'on voit se développer des enclaves "exemptes de pauvreté" mais encerclées par
Amérique latine elle ». Plus de 50 % des pauvres en Amérique latine vivent dans les villes où s'aggrave la carence des services publics dans les quartiers populaires, dont beaucoup constituent de « véritables villes de pauvres au sein des grandes villes. » Le rapport de ces trois chercheurs apporte un autre élément glaçant : 150 millions de Latino-Américains (soit 1 sur 3) survivent avec un revenu inférieur à 2 dollars par jour !
Dans les pays du continent, c'est donc la pauvreté et l'extrême misère qui s'accumulent, tout comme « l'informalité » et la précarité (qui touchent entre 30 % et 50 % des activités économiques urbaines), la marginalité, les logements de fortune et l'absence des services les plus élémentaires. Et surtout des millions « d'inemployables », cette nouvelle catégorie que sociologues, économistes, technocrates et journalistes de tous bords ont inventée pour définir le chômeur qui n'a aucune chance sur le marché du travail, ce qui confirme, en passant, les thèses sur « la fin du travail »... Revendications et luttes communes
Même si les mots d'ordre n'ont pas manqué contre l'intervention impérialiste en ex-Yougoslavie, et pour le jugement du dictateur Pinochet, les mobilisations syndicales de ce 1er Mai ont essentiellement concerné les salaires, l'emploi, la défense des droits syndicaux mis à mal par l'offensive néolibérale C'était notamment le cas lors de la grande mobilisation (plus de 10 000 personnes) organisée à Rivera-Livramento, à la frontière entre l'Uruguay et le Brésil, par la Coordination des centrales syndicales du cône sud (Argentine, Brésil, Paraguay et Uruguay). La cible en était aussi la dénonciation du Mercosur, en tant que processus d'intégration régionale du capital « injuste et mercantile » qui conduit à l'accélération de * Membre de la comission internationale du Frente Amplio et de la direction du Parti socialiste des travailleurs d'Uruguay, E. Herrera est un dirigeant de la IV° Internationale
En 1988, 76 entreprises ont été cédées au qui ruinerait des milliers de petits producteurs et madaire Brecha, Montevideo, 16-10-98)
Amérique latine la prise de contrôle des économies de ces pays par le capital étranger.
Voici un bref résumé des mobilisations, luttes et revendications ouvrières, paysannes et populaires de ce 1e Mai en Amérique latine. • Uruguay : la centrale syndicale PIT-CNT (Plénum intersyndical des travailleurs -Convention nationale des travailleurs) a mobilisé sous le mot d'ordre « plus jamais ça - des changements pour les gens, par les gens », pour les principes de « dignité, solidarité et lutte de la classe ouvrière », en réclamant « un pays productif, en défense de l'industrie nationale ». Le rassemblement a eu lieu à un moment particulièrement critique, alors que se succèdent les faillites d'entreprises ou leur reprise par des capitaux étrangers. Cela ne fait qu'aggraver la situation de l'emploi alors que plus de 500 000 personnes (35 % de la main d'œuvre) ont des problèmes d'emploi et que le chômage atteint 11 %. Ce 1º Mai a été marqué par une victoire partielle : 330 000 signatures ont été recueillies à l'initiative des syndicats membres du Frente Amplio pour réclamer un référendum contre les fonds de
Mercosur : tout est à vendre
La dénationalisation des économies ne se limite plus au paiement impossible de la dette extérieure, à la privatisation des entreprises publiques ou au pilotage des organismes financiers internationaux qui sont les véritables auteurs des budgets gouvernementaux. L'achat des entreprises de capital « autochtone » devient une constante. Au cours de la dernière année, quelque 150 grandes et moyennes entreprises d'Argentine, du Brésil et d'Uruguay sont devenues la propriété de capitaux extérieurs aux pays du Mercosur. Les capitaux investis dans ces transferts de propriété atteignent les 20 milliards de dollars, une somme équivalente au PIB de l'Uruguay. Les entreprises de télécommunications, les banques, les supermarchés, les cimetières privés, le pétrole, les boissons, les aliments, les moyens de communication, la publicité, les mines, la médecine, la construction, rien n'échappe à la voracité multinationale.
pension privés et donc contre le nouveau système de sécurité sociale. • Paraguay : des milliers de travailleurs, de paysans et d'étudiants ont lancé des grèves, des occupations de terres, ont barré des routes, forts du succès politique remporté après la chute du gouvernement de Cubas Grau (cf. Inprecor n° 435). Alors que 800 employés du Service national de promotion professionnelle démarraient une grève pour le paiement d'un retard de salaires, 600 salariés de la mairie de la capitale annonçaient une grève illimitée contre l'entrée en service de 40 camions et engins donnés par le Japon qui conduirait au licenciement de centaines d'employés. La manifestation du 1er Mai a été organisée par la coordination de syndicats et d'organismes qui fonctionne depuis 1995, avec la CUT (Centrale unitaire des travailleurs), la CNT (Centrale nationale des travailleurs) et la CPT (Centrale paraguayenne des travailleurs). • Pérou : Pour la première fois depuis que Fujimori est au pouvoir, la CGTP (Confédération générale des travailleurs du Pérou) a organisé une grève nationale de 24 heures, suivie par 57 % des salariés à Lima et dans les principales villes du pays, d'après des sources syndicales et de l'opposition. La plate-forme avançait 12 points, notamment « le refus de la politique économique dictée par la Banque mondiale et le Fonds monétaire international » et la dénonciation du Brésil. Les Etats-Unis arrivent en tête avec 30 acquisitions, devant la France (10) et l'Allemagne (6). Au total, l'Union européenne en a acquis 35 (avec aussi le Portugal, la Belgique, l'Italie, la Grande-Bretagne, l'Espagne, le Danemark et la Hollande). Deux entreprises sont passées aux mains de capitaux canadiens, et seuls deux pays latino-américains figurent au tableau, le Mexique et le Chili.
C'est un peu la même chose en Argentine. 55 entreprises ont été vendues l'an dernier, dont 21 à des capitaux nord-américains, dans la banque, le pétrole et l'électricité principalement. L'Espagne apparaît en deuxième position (9), suivie par la France (7). L'Union européenne arrive encore en tête
Le petit Uruguay n'a pas échappé à ce processus. Pour la seule année écoulée, 9 entreprises ont été acquises par des capitaux étrangers, dont 3 par le seul groupe Exxel, à majorité nord-américaine. Il cherche d'ailleurs à acheter maintenant la principale production laitière du pays, Conaprole, ce projet de Fujimori d'obtenir un troisième mandat consécutif. En jeu aussi la baisse des tarifs des services publics, la dénonciation de l'endettement des agriculteurs, l'augmentation des subventions aux municipalités et une « éducation gratuite et de haute qualité ».
• Colombie : alors que le gouvernement renouait les négociations avec les FARC, le pays connaissait d'importantes luttes syndicales. Dans les transports, 3 000 petits entrepreneurs incapables de remplacer leurs véhicules vétustes refusent un décret qui les condamne à se recycler ou a disparaître. La mobilisation touche également les étudiants, la santé, l'éducation, l'agriculture. Les 300 000 maîtres d'écoles et professeurs sont en grève illimitée pour protester contre un budget qui pénalise 5 millions d'élèves. Par ailleurs, 115 000 employés des cliniques et des hôpitaux publics ont également lancé une grève illimitée le 27 avril. Le Syndicat des travailleurs du district de Bogota réclame « le relèvement des salaires » et un refinancement de ce secteur en pleine crise. Quelques
5 000 salariés de la Caisse agricole, une banque nationale destinée aux agriculteurs, se sont mobilisés contre un plan de
« restructuration » qui doit conduire à 2 000 licenciements, dans un pays où le chômage a atteint 17,4 %, son niveau le plus haut depuis 1990.
• Chili : la CUT (Centrale unitaire des travailleurs), l'organisation syndicale la plus forte du pays, met en avant la lutte pour l'emploi et contre les licenciements. Le chômage touche 8,2 % de la population active, ce qui veut dire 500 000 sans emploi. Pour les syndicats, c'est le prix payé en contrepartie de « la politique drastique d'ajustement réduirait au chômage des centaines de salariés de cette entreprise.
Ce processus d'aliénation et d'expropriation des richesses produites dans le pays apparaît dans les données suivantes : selon une enquête du département d'économie de la faculté de sciences sociales, il y avait un total de 3 944 entreprises en Uruguay en 1994, dont 165 étrangères. Mais ces dernières concentraient 27,5 % des ventes totales.
Ces derniers temps, les chaînes de supermarché sont devenues le terrain de prédilection, ce qui a conduit à la ruine de petits et moyens commercants. Leur association dénonce le fait que pour chaque emploi créé par les super ou hypermarchés, le commerce de détail en perd 6. Il faut aussi ajouter que les firmes multinationales qui s'installent dans les pays du Mercosur « exigent une meilleure productivité pour des salaires en baisse et le renoncement par les travailleurs à leurs avantages acquis ». (sources : Daniel Gatti, IPS, 13-4-99 et l'hebdo-
appliquée par la Banque centrale et le gouvernement en 1998 pour faire face à l'impact de la crise internationale et contenir l'inflation et les dépenses ». • Equateur : les organisations syndicales et populaires ont célébré le 1er Mai en collectant des signatures pour un référendum contre les privatisations et pour dénoncer la dette extérieure. « Ce doit être un 1er Mai différent, de protestations massives », a déclaré Virgilio Hernandez, dirigeant de la CMS (Coordination des mouvements sociaux). Les organisateurs prévoyaient de recueillir quelques 250 000 signatures pour pouvoir exiger l'organisation d'un référendum. Le Front patriotique qui regroupe des organisations syndicales, des groupes indigènes et paysans, des communautés chrétiennes de base et des ONG, espère obtenir le même succès qu'en 1996 lors d'un rétérendum similaire où 60 % des électeurs s'étaient prononcés contre les privatisations. • Nicaragua : les syndicats et les petits patrons du secteur des transports ont paralysé le pays et se sont affrontés violemment avec la police du gouvernement de droite d'Arnoldo Aleman. Gustavo Porras, dirigeant syndical de la santé et coordinateur du FNT (Front national des travailleurs), lié au FSLN (Front sandiniste de libération nationale), a reconnu que le mouvement syndical nicaraguayen « traverse une crise d'identité » face au « système capitaliste sous son visage néolibéral » et à la « répression subie sous le gouvernement de Violeta Chamorro ». La lutte contre le chômage est aussi au premier plan : selon les statistiques officielles, il y a 19 % de chômeurs, mais toutes les autres sources parlent de 50 %. • Brésil : le MST (Mouvement des sans terre) a organisé une marche massive le vendredi 30 avril sur la ville de Sao Paulo pour exiger une réforme agraire. Le MST développe une nouvelle stratégie pour gagner le soutien des sans emploi et des couches marginalisées des villes, tout en impulsant un débat pluri-sectoriel pour proposer un projet alternatif de développement, « option pour le Brésil ». • Mexique : en ce 1e Mai, les syndicats se sont mobilisés contre la privatisation du secteur de l'énergie électrique, pour laquelle le gouvernement a présenté un projet de loi qui n'a pas encore été adopté par le parlement. L'UNT (Union nationale des travailleurs), qui s'oppose au syndicalisme officiel de la CTM (Centrale des travailleurs du Mexique), a renouvelé ses appels à la lutte contre le « modèle néolibéral » du gouvernement Zedillo.
Montevideo, 6 mai 1999