les marchés financiers par Denis Horman*
La mondialisation financière aggrave l'insécurité économique et les inégalités sociales. Elle contourne et rabaisse les choix des peuples, les institutions démocratiques et les Etats souverains en charge de l'intérêt général. Elle leur substitue des logiques strictement spéculatives exprimant les seuls intérêts des entreprises transnationales et des marchés financiers (...). Il est urgent d'enrayer ce processus en créant de nouveaux instruments de régulation et de contrôle, aux niveaux national, européen et international. L'expérience indique assez que les gouvernements ne le feront pas sans qu'on les y incite. Relever le défi d'une implosion sociale et d'une désespérance politique exige donc un sursaut civique et militant »
Cet extrait de la plate-forme ATTAC (1) éclaire les raisons profondes du sursaut citoyen qui nourrit la dynamique de ce mouvement international. Il pose la nécessité d'une redistribution massive des richesses pour mener à bien des politiques sociales. Il met l'accent sur la mobilisation sociale, condition indispensable pour que le politique reprenne le dessus, pour ne pas laisser aux pouvoirs économiques et financiers l'entière liberté de dicter notre vie. Un sursaut d'indignation
Les raisons de cette mobilisation citoyenne dans le mouvement international ATTAC, et qui va bien au-delà des couches militantes habituelles, sont à chercher avant tout dans une réalité quotidienne de plus en plus intolérable, inacceptable.
Difficile en effet d'accepter une société où l'augmentation continuelle et la concentration des richesses dans les mains d'une poignée de personnes vont de pair avec la précarité, la misère et les exclusions de toute nature ! Difficile de soutenir un système incapable de satisfaire les besoins sociaux fondamentaux, mais qui "investit" une part importante des profits, issus de l'exploitation de la force de travail, dans la spéculation financière, les paradis fiscaux ou qui s'adonne à la criminalité financière organisée ! Difficile de rester de marbre devant un marché financier mondialisé, libéralisé, déréglementé, qui peut en un délai très bref précipiter dans le chaos la vie économique et sociale de près de la moitié de l'humanité — en Asie, en Amérique latine, en Russie, etc. - et, par ricochet, la planète entière ! Difficile d'accepter l'explosion de la dette publique au Sud et au Nord, gonflée par des taux d'intérêts exorbitants et la défiscalisation des revenus du capital ! Une intolérable concentration des richesses
Jamais, l'humanité n'a disposé d'autant de ressources et de moyens techniques pour résoudre ses problèmes de survie et de bien-être. Au cours des cinquante dernières années, le revenu mondial (en termes de PIB réel) a été multiplié par sept et le revenu par habitant (en termes de PIB par habitant) a plus que triplé (2).
Mais, en même temps, le processus de régression sociale et de paupérisation s'est accéléré. Depuis sa première parution en 1990, le Rapport mondial sur le développement humain a confirmé, par une série d'informations accablantes, ce paradoxe à première vue incompréhensible. Ce Rapport annuel, faut-il le rappeler, émane d'un organisme officiel de l'ONU, le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD).
Ainsi, le Rapport 1998 du PNUD signale que, dans une centaine de pays "en développement", le revenu par habitant est inférieur à ce qu'il était il y a dix, vingt, voire trente ans. En clair, précise James Gustrave Speth, administrateur du PNUD, « près de 1,6 milliard d'individus vivent plus mal qu'au
« Désarmer »
début des années 80 » (3).
Ce processus de paupérisation se confirme également au Nord, dans les pays industriels avancés. Ainsi, « aux Etats-Unis, plus de 47 millions de personnes n'ont pas d'assurance maladie » (4). « Dans l'ex-bloc de l'Est européen, à la suite de la réintroduction du capitalisme, le taux moyen de pauvreté absolue pour l'ensemble de la région, fixé à quatre dollars par jour, est passé de 4% en 1988 à 32% en 1994. Il a donc été multiplié par huit. Le nombre de pauvres est passé de 14 millions à 119 millions. Parmi ces pauvres, 60 millions vivent en Russie » (5).
L'Europe des Quinze, avec ses 60 millions de personnes vivant en-dessous du seuil de pauvreté, ses 20 millions de chômeurs et plus de 5 millions de sans abris (6), présente le même constat accablant.
Il y a toutefois plus choquant encore : c'est le contraste entre la concentration de plus en plus grande des richesses dans les mains d'une poignée de personnes, de groupes financiers et industriels et l'extension de la précarité, de la misère.
Ainsi, toujours selon le Rapport du PNUD 1998, la fortune des trois personnes les plus riches du monde dépasse le Produit intérieur brut (PIB) cumulé des quarante-huit pays "en développement" les plus pauvres. Selon * Denis Horman, journaliste, est notamment auteur de Une clause sociale pour l'emploi et les droits fondamentaux ?, éd. Luc Pire/CETIM, Bruxelles 1996. 1. ATTAC, association pour une taxation des transactions financières pour l'aide aux citoyens, a été créée en juin 1998, à l'initiative du Monde Diplomatique. Elle rassemble des personnalités, des associations, organisations syndicales et différentes publications. ATTAC est déjà implantée dans plusieurs pays européens (France, Italie, Espagne, Grèce, Suisse, Autriche, Irlande, Belgique...) et au-delà (Canada, Brésil...). 2. Rapport mondial sur le développement humain, 1994, p.37. 3. Le Monde du 11 octobre 1996. 4. Rapport du PNUD 1997, p.31. 5. Idem, p. 37. 6. Marches européennes contre le chômage, la précarité, les exclusions, le racisme; documents : Assises européennes de Bruxelles des 22 et 23 février 1997 et Appel syndical pour manifester le 29 mai 1999 à Cologne.
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«
le même rapport, la satisfaction des besoins essentiels de l'ensemble des populations des pays en développement
(nourriture, eau potable, infrastructures sanitaires, éducation, santé, gynécologie, obstétrique) est estimée à 40 milliards de dollars par an, soit
4% de la richesse cumulée des
225 plus grosses fortunes mondiales.
En France
(7), en
Belgique (8) et dans bien d'autres pays de l'OCDE, 10% des ménages détiennent plus de 50% de la fortune, des mobiliers et patrimoines immobiliers.
Les données, établies à partir d'un échantillon des principaux pays industrialisés pour lesquels les statistiques de l'OCDE sont disponibles et portant sur la période 1960-
1996, montrent le rétablissement du taux de profit des entreprises à des niveaux comparables à ceux d'avant la crise des années 1974 et suivantes (9).
Pourtant, ces mêmes pays connaissent aujourd'hui des conditions de travail et de revenu de plus en plus dégradées, l'extension de la précarité et des discriminations sociales, une paupérisation grandissante !
Une spéculation financière aux effets dévastateurs
Aujourd'hui, le volume moyen des transactions quotidiennes sur le marché des changes internationaux s'élève pratiquement à 2 000 milliards de dollars. C'est environ cent fois plus que le montant quotidien de biens et services. Dans les années 70, le volume mondial de ces transactions quotidiennes se situait entre 10 et 20 milliards. Il est passé à 80 milliards en 1980, à 500 milliards en 1990 et a donc été multiplié par quatre depuis le début de la décennie (10).
Seulement 7% à 8% de ces transactions monétaires correspondent à des règlements commerciaux ou servent de véhicule pour des transferts de capitaux destinés à des investissements productifs. En 1995, le montant total du commerce mondial de marchandises et de services a correspondu au montant de seulement trois jours et demi des transactions sur les marchés des changes (11). En d'autres termes, plus de
90% de ces transactions servent à des opérations spéculatives sur les monnaies.
jours (12).
Tokyo par sa filiale qui ont mal tourné américain (14).
tutionnels", ou encore "zinzins"
C'est un marché d'échanges (opérations d'achat suivies de revente) de court terme, à la recherche du profit maximum. D'après les données de la Banque des règlements internationaux (BRI), 82% de ces opérations ont une durée de vie inférieure à sept jours et
43,5% une durée inférieure à deux
Un autre grand chantier spéculatif s'est
21.
également construit sur les fameux produits dérivés (13), à l'origine de nombreux scandales financiers. L'exemple le plus spectaculaire a été la faillite de la banque Barings de
Londres au printemps 1995, à la suite de spéculations sur l'évolution de la Bourse de l'Italie,
Ces "marchés dérivés" se sont à leur tour considérablement développés. Leur encours atteignait, fin 1995, cinquante fois l'équivalent du produit intérieur brut (PIB)
pp. 49-78.
Qui sont les principaux acteurs de la spé-
1998.
culation financière, sur les marchés financiers ? Qui sont ces investisseurs dits "insti-
, comme les appellent les chroniqueurs financiers bran-
12. Ibid chés ? A côté des grandes compagnies d'assurances et banques multinationales, à côté des fonds de placements collectifs surtout ils s'appuient.
aux Etats-Unis (money market funds ou mutual funds), à côté de quelques dizaines de grandes entreprises industrielles multina-
15. Ibid tionales, on trouve également les fonds de pension privés, nés du placement des capitaux liés au financement des retraites dans les entreprises privées et certains organismes publics. Ces fonds ont pris eux aussi une ampleur impressionnante. En
1993 déjà, ils représentaient
73% du PIB britannique et
68% du PIB américain (15).
D'après une statistique européenne de 1996, les fonds de pensions représentent près de 100 milliards de dollars en France (6,3% du
PIB), 340 milliards de dollars en Allemagne (14% du PIB),
848 milliards de dollars en
Grande-Bretagne (74% du
PIB), 366 milliards de dollars aux Pays-Bas (92% du PIB),
30 milliards de dollars en
Irlande (43% du PIB) et 11 milliards de dollars en
Belgique (4% du PIB). Pour l'Europe des Quinze, les montants sont de 2 000 milliards de dollars, soit 22% du
PIB européen (16).
Les fonds de pension et les fonds de placement américains ont accumulé une telle puissance financière qu'ils sont poussés à accroître notablement la part de leurs investissements internationaux.
Ainsi, détiennent-ils, selon les mois, entre
7. Alternatives Economiques, fiscalité, une réforme incomplète, nº162, septembre 1998, pp. 18-
8. Koen Rademaekers et Jef Vuchelen, Les patrimoines des ménages belges, 1992-1997, Bulletin de documentation du Ministère des Finances, septembre-octobre 1998
9. Les principaux pays en question sont : les
Etats-Unis, le Japon, l'Allemagne, la France, le Royaume-Uni, la Belgique, le
Danemark, l'Espagne, la Grèce, la Norvège, la
Suède, la Finlande et la Suisse. cf. Michel
Husson, Après l'âge d'or, Sur le Troisième âge du capitalisme, in Le Marxisme d'Ernest Mandel, sous la direction de Gilbert Achcar, Actuel Marx
Confrontation, Presses Universitaires de France,
10. Alternatives Economiques, n°163, octobre
11. F. Chesnais, Tobin or not Tobin, une taxe internationale sur le capital, éd.
L'Esprit
Frappeur, 1999, p.53
13. Appelés ainsi, car leur valeur évolue en fonction de celle de l'action, de l'obligation, de la devise, de la matière première, etc. sur laquelle
14. Voir René Passet (président du conseil scientifique d'ATTAC), En amont de la crise financière, un système contre nature, Document ATTAC
16. J-F. Ramquet, Les principaux acteurs dans la spéculation financière, la Fondation
André
Renard, Liège, 1998.
35% et 40% de la capitalisation boursière française (17). Les fonds de pension américains et irlandais détiennent par exemple la majorité de l'entreprise Usinor.
Ce que l'on a soigneusement caché aux citoyens, c'est que ces fonds ne garantissent en rien la stabilité et le montant des retraites, puisqu'ils dépendent essentiellement du "bon fonctionnement" des marchés, des placements financiers, de l'exploitation maximale des travailleurs actifs et de la captation de la richesse produite dans les pays dits "émergents". Ainsi, aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, le capital financier est parvenu à faire en sorte que d'anciens salariés dépendent, pour le niveau de leurs retraites, de la férocité avec laquelle sont exploités leurs camarades de travail (18).
Les gestionnaires des fonds de pension, introduits dans les conseils d'administration des entreprises, leur imposent des impératifs de rentabilité immédiate, et certains vont jusqu'à publier des "listes noires" de sociétés ne servant pas suffisamment de dividendes à leurs actionnaires (19). Mécanismes de la dette publique et capital rentier
Les grands opérateurs financiers investissent une part croissante de leurs actifs dans les titres de la dette publique (titrisation de la dette) des Etats des grands pays industrialisés, comme dans ceux des pays du Tiers Monde, qui ont atteint un certain niveau de développement industriel et qui sont les principaux pays endettés en chiffres absolus.
Ainsi, sur la base de données de l'OCDE, sept pays du Tiers Monde, parmi les plus importants et les plus endettés, avaient déjà en 1995 plus de 50% de leur stock de dette détenus par les marchés financiers (20).
Davantage encore dans les pays du Nord 17. F. Chesnais, Tobin or not Tobin, ibid, p.38. 18. Voir François Chesnais, Les salariés pris en otage par le capital financier, in Le Monde Diplomatique, avril 1997; voir également Michel Husson, La duperie des fonds de pension, jouer sa retraite en Bourse, in Le Monde Diplomatique, février 1999. 19. Voir René Passet, ibid. 20.Source : OCDE, Quelques aspects de la dette extérieure à la fin de 1995, Paris 1996. Les sept pays sont : Mexique, Argentine, Brésil, Thaïlande, Corée du Sud, Chine, Turquie. Voir E. Toussaint, La Bourse ou la vie, Ed. CADTM-L. Pire-CETIM-SYLEPSE, 1998, p.95-98. 21. F. Chesnais, Demain, les retraites à lamerci des marchés, in Le Monde Diplomatique, avril 1997. 22. F. Chesnais, Tobin or not Tobin, ibid, p.30. 23. Taxation and Economic Performance, OCDE, 3 mars 1997, cité par F. Chesnais, Tobin or not Tobin, ibid, p.28.
les plus industrialisés — Etats-Unis en tête — les placements sous forme de titres de la dette publique et d'obligations émises par les Etats sont une source de revenus de plus en plus appréciée par les "acteurs institutionnels", en particulier par les fonds de pension.
Dans la première moitié des années 90, ces placements ont représenté 20% à 25% des actifs des fonds américains et environ 15% de ceux des fonds britanniques. Le marché obligataire public est le compartiment le plus actif et internationalisé de la place de Paris. Avec des variations importantes de mois en mois, entre 20% et 40% de la dette française ont été détenus par les fonds étrangers au cours de cette décennie (21).
Dans un contexte de crise financière, le rendement des titres de la dette publique, plus bas que celui des actions (titres d'entreprises) s'avère cependant très avantageux et surtout sûr. Les gouvernements de pays capitalistes avancés sont considérés comme les débiteurs les plus fiables au monde (22). Au dire même du Fonds monétaire international, les marchés des titres de la dette publique (marchés obligataires publics) sont la "pierre angulaire" de la mondialisation
En fait, le marché des titres de la dette publique est le mécanisme le plus solide de transfert de richesses de certaines classes et couches sociales et de certains pays vers d'autres
La dette publique est surtout un transfert massif du surproduit social créé par les salariés, les petits producteurs, une ponction importante sur les revenus des travailleurs et allocataires sociaux au profit du capital ren-
Un mécanisme subtil pour les possédants ! Les gouvernements taxent de moins en moins lourdement le capital et les revenus élevés. Pour financer les finances publiques, ils empruntent à ceux-là mêmes qu'ils ne veulent plus taxer. Et comme ils contractent ces emprunts à des taux d'intérêts supérieurs à ceux de l'inflation et de la croissance, la dette se reproduit mécaniquement d'année en année.
Le capital financier bénéficie d'un flux régulier, reproduit d'année en année, de
"soustraites" sur le pouvoir d'achat de ceux sur lesquels pèse tout le poids de la fiscalité. En effet, le poids principal de la charge des impôts, et donc de la dette et de ses intérêts, est porté par les travailleurs, les allocataires sociaux, les couches déjà les plus précarisées et appauvries des populations au Nord comme au Sud
Ce système de cocagne, où les gouvernements aident les rentiers à placer leur épargne avantageusement plutôt que de taxer la richesse, est fortement encouragé par les grandes institutions financières (FMI, Banque mondiale) et économiques internationales (OMC, OCDE...). Dans un rapport de 1997, l'OCDE en a pris allègrement son parti : « En raison de la mobilité accrue des investissements fixes et des investissements financiers, il peut se révéler nécessaire d'alléger la taxation des revenus du capital. Ainsi, la majeure partie de la charge de l'impôt retombera sur le travail qui est le facteur le moins mobile » (23).
Ce mécanisme international de transfert de richesses au profit des plus riches aggrave les inégalités déjà très accentuées entre pays et au sein de chacun d'entre eux. Il asphyxie littéralement les pays du Tiers Monde. Parasitisme du capital financier et nature de la crise actuelle du capitalisme
Le discours sur "l'argent fou" peut aller jusqu'à suggérer que le gonflement de la sphère financière et la montée des taux d'intérêt seraient la cause de la crise et l'obstacle principal à une "sortie" de cette crise. En quelque sorte, des critères plus sains de gestion des capitaux permettraient de renouer avec une logique de croissance soutenue. Ne perdrait-on pas ainsi de vue les vraies causes de la crise ? De même, ne serait-il pas dangereux de considérer qu'il existe d'une part une économie "réelle" et, d'autre part, une économie "virtuelle", déconnectée de l'économie réelle.
En fait, la prédominance du capital financier, et de la spéculation en particulier, caractérise une nouvelle phase du capitalisme, où les profits des entreprises augmentent grâce à la généralisation de l'austérité salariale et de la flexibilité, sans que cela ne débouche sur une reprise des investissements productifs. C'est, au contraire, le chômage de masse qui se développe ou encore la précarité, l'appauvrissement de couches entières des populations.
Cela veut donc dire que les niveaux élevés de taux de profit ne suffisent pas pour répondre aux besoins sociaux.
C'est bien là la malédiction du capitalisme. Pour qu'il y ait une véritable reprise des investissements productifs, et donc les garanties d'une croissance durable, il faut deux conditions contradictoires dans le cadre du fonctionnement de ce système : une augmentation des profits privés au moyen d'une surexploitation de la force de travail (les politiques monétaristes) et une
demande solvable (politiques keynésiennes), donc un pouvoir d'achat suffisant pour acheter les biens et les services. Mais, l'évolution du salaire réel, produit de la lutte des classes, fait reculer le taux de plus-value. Quoi d'étonnant alors à ce que l'aspect rentier, parasitaire du fonctionnement capitaliste se soit renforcé ces dernières années ? Faute d'occasions d'investissements "rentables", une partie importante des profits rétablis se transforme en capital-argent qui se jette sur la spéculation. Cet argent spéculatif ne tombe toutefois pas du ciel. Il n'est, après tout, qu'une des formes de la plus-value extorquée aux travailleurs. Les titres financiers représentent, sous des formes juridiques très diverses, un droit de tirage sur le surplus social.
La financiarisation est en quelque sorte un des signes les plus forts de l'incapacité du capitalisme à assurer la satisfaction des besoins sociaux (24). Taxer et contrôler le grand capital
Face à l'explosion de la gigantesque crise économique et financière en Asie du Sud-Est, en Amérique Latine, en Russie..., face à la volatilité des flux de capitaux à court terme et l'ampleur de la catastrophe sociale, le G7 (le groupe des sept pays les plus puissants de la planète) et les institutions qu'il commande (le FMI, la Banque mondiale, l'OMC, l'OCDE...) ont changé de ton. « On a laissé se développer le marché des capitaux dans l'anarchie la plus complète », constate Michel Camdessus, le directeur général du FMI (25). Il faut, selon les porte-parole des grandes institutions « définir de nouvelles règles de contrôle financier » ou encore « contrôler les mouvements de capitaux ». Mais, en même temps, le FMI s'active à négocier un amendement important de ses statuts. Celui-ci établirait un droit général en faveur des investisseurs étrangers d'investir dans des portefeuilles, sans aucune restriction ni surveillance gouvernementale (26).
De passage en Malaisie, en novembre 24. Michel Husson, Contre le fétichisme de la finance, in Critique Communiste, n°149, été 1997. Voir également Denis Horman, Le néolibéralisme, idéologie et réalité, éléments pour une critique de la pensée unique, Actes du colloque : Mondialisation de l'économie et coopération Nord-Sud, quelles alternatives au modèle néolibéral ?, Solidarité socialiste, Belgique, février 1997. 25. Le Monde du 27 octobre 1998. 26. Tania Noctiummes, Si la porte est fermée, passe par la fenêtre, Le " nouveau marché transatlantique " (NMT) et la " nouvelle architecture " du FMI, in AMI, Attention, un accord peut en cacher un autre, CETIM-Genève, 1998, 150 p.
1997, Jacques Chirac déclarait : « la spéculation tout à fait excessive doit être maîtrisée », s'empressant d'ajouter : « Je ne suis naturellement pas favorable au contrôle des changes ou à la limitation des mouvements de capitaux. La liberté de circulation des capitaux est aujourd'hui une règle admise par tout le monde » (27).
Lors du dernier "forum économique mondial" de Davos, Robert Rubin, le secrétaire d'Etat américain au Trésor, a été clair. Il 27. Le Monde, 18 novembre 1997. 28. F. Chesnais, Tobin or not Tobin, ibid, p.15. 29. Olivier Davanne, Instabilité du système financier international, la Documentation française, 30. Réponse du gouvernement belge au cahier de revendications politiques de la plate-forme "Un monde à retravailler " : Opter pour plus d'emprise sur le Travail et l'Economie, 18 octobre 31. Voir Interview de James Tobin dans le mensuel français Regards et reproduit dans le mensuel belge, Avancées, Face à la crise, la taxe Tobin en débat, janvier 1999.
a appelé les gouvernements à faire face à la contestation populaire, à ne pas y céder et à résister à toute tentative de « mettre en cause les acquis de la libéralisation et de la mondialisation financière » (28).
Même la taxe Tobin, qui vise seulement à freiner les mouvements de change purement spéculatifs, apparaît, pour les milieux financiers, comme un « crime de lèse-capital » et, dans les sphères gouvernementales, comme une mesure peu crédible.
En 1995, le candidat Lionel Jospin avait inscrit la mesure dans son programme de campagne présidentielle. Le candidat socialiste, devenu Premier ministre, a demandé à l'un de ses proches conseillers, Olivier Davanne, d'instruire, dans un rapport du Conseil d'analyse économique, le procès contre la taxeTobin (29).
En Belgique, en réponse à une interpellation d'un regroupement de syndicats et d'ONG (organisations non gouvernementales), le Gouvernement, à participation social-chrétienne et socialiste, « reconnaît les avantages qui pourraient être obtenus par la régulation et l'instauration d'une taxe sur les flux de capitaux dans le but d'éviter l'éclosion de bulles spéculatives ». Il s'en remet cependant au FMI pour poursuivre l'analyse technique des implications d'une taxe « à la Tobin », rappelant toutefois que « les services du FMI et l'OCDE ont porté à plusieurs reprises un jugement négatif sur la proposition en soulignant que la taxe Tobin offrait plus d'inconvénients que d'avantages » (30). Contrôler et taxer les marchés financiers
En proposant, dès l'année 1972 (abandon par Nixon des changes fixes en 1971) de taxer les transactions sur les marchés de devises, l'économiste américain James Tobin, prix Nobel d'économie en 1981, n'a pas la prétention d'enrayer la machine, la libre circulation des capitaux. Il veut seulement glisser « des grains de sable dans les rouages de la finance internationale » et ainsi réduire la volatilité des capitaux, ralentir les placements financiers à court terme ou encore les transactions purement spéculatives.
Cette taxe « motivée par le besoin d'améliorer le système monétaire international » (31) aurait également un autre effet, non explicité dans la proposition de l'économiste américain, mais avancé par la plateforme ATTAC : « Même fixée à un taux particulièrement bas de 0, 1%, la taxe Tobin rapporterait près de 100 milliards de dollars par an. Collectée, pour l'essentiel, dans les pays industrialisés, où sont localisées les grandes places financières, cette somme pourrait
être utilisée pour des actions de lutte contre les inégalités, y compris les inégalités entre sexes, pour la promotion de l'éducation et de la santé publique dans les pays pauvres, pour la sécurité alimentaire et le développement durable ».
La taxe Tobin a été tournée en dérision par les économistes libéraux, avant d'être murée dans une conspiration du silence. La grave crise financière et économique internationale et les échecs essuyés part le FMI ont relancé le débat. Maintenant que le silence est brisé, se met en place une seconde ligne de défense : la taxe Tobin est peutêtre une bonne chose en soi, mais, hélas, elle n'est pas applicable.
Un ouvrage fondamental sur la faisabilité technique de la taxe Tobin résulte d'un colloque international, tenu en 1995, avec la participation de l'économiste américain (32). Il a été, à son tour, soigneusement boycotté.
La concentration financière et géographique du marché des changes ne rendraitelle pas précisément la perception de la taxe tout à fait faisable au plan technique ?
Les opérations quotidiennes sur les marché des changes ont pour intermédiaires un nombre restreint de banques internationales et de courtiers spécialisés. En 1995, dix opérateurs ont assuré 47% des transactions à New York et 40% dans le cas de Londres. A Paris, en 1998, six établissements ont concentré 69% des opérations de change contre 59% du total seulement trois ans plus tôt. La concentration géographique du marché des changes est tout aussi grande Au total, en 1998, Londres, New York, Tokyo, Francfort et Paris concentraient plus des deux tiers du marché et huit places assuraient 82% du total des opérations. La liste totale du petit cercle des pays qui composent le marché des changes comprend le G7, les autres pays de l'Union européenne non membres du G7, la Suisse, Singapour, HongKong et l'Australie.
Il est certain que l'application de la taxe Tobin exige qu'elle soit mise en oeuvre par les principales places financières de la planète (33). Mais, comme le souligne James Tobin, « ceux qui trouvent des motifs d'infaisabilité sont ceux qui ne veulent pas faire le saut. La " taxe Tobin ", comme l'appelle la presse, opère automatiquement, manuellement ou par transmission électronique » (34).
Encore faut-il pouvoir contrôler ces grands flux financiers, les échanges par marché électronique. Précisément, les techniques informatiques, les procédures informatisées permettent de contrôler la rapidité des flux financiers. Et, comme le souligne la plate-forme ATTAC, « les salariés des institutions bancaires peuvent jouer un rôle important dans le contrôle de ces opérations ».
Cette démarche implique cependant la levée du secret bancaire, moyen de détection de la grande fraude fiscale, et la mise en œuvre d'autres mesures que la taxation des opérations de change — ainsi que le demande le mouvement international ATTAC — car le parasitisme financier ne pourra être jugulé à moins de s'attaquer aux mécanismes qui sont à sa base
Si l'on veut décourager à la base la spéculation financière, il faut également, en les taxant davantage, arrêter de favoriser au niveau fiscal les revenus du capital par rapport aux revenus du travail. Entre 1980 et 1993, l'impôt sur le travail pour l'ensemble de la Communauté européenne a augmenté d'environ 20%. Par contre, l'impôt sur le capital a diminué de plus de 10%. L'exigence démocratique minimale serait que les revenus du capital soient taxés au même taux que les revenus du travail.
Pour "maîtriser" le capital, d'autres taxes sont également avancées (sans être reprises dans la plate-forme ATTAC), à savoir une taxe sur les investissements directs à l'étranger ou encore une taxe unitaire sur les bénéfices (35).
Il s'agit également de mettre en cause les mécanismes politiques et juridiques qui protègent les paradis fiscaux et exiger leur démantèlement. D'après certaines informations, ceux-ci verraient passer la moitié des flux financiers mondiaux. Ces paradis fiscaux abritent l'argent sale de la criminalité organisée (trafic de la drogue, traite des êtres humains, commerce des armes, etc). Selon certaines sources, le PCB (produit criminel brut), c'est-à-dire le chiffre d'affaires mondial généré par l'ensemble des activités illicites des organisations criminelles, pèserait aujourd'hui 800 milliards de dollars, soit un bon 15% du commerce mondial (36).
La priorité doit être également donnée à la défense des systèmes de retraites par répartition et non aux fonds de pension par capitalisation, sans oublier l'une ou l'autre forme d'impôt sur les grosses fortunes.
Enfin, s'impose comme préalable à tout développement, l'annulation générale de la dette publique des pays dépendants et l'utilisation des ressources ainsi libérées en faveur des populations et du développement durable.
C'est d'ores et déjà sur de tels objectifs que se mobilise le mouvement international 32. Le livre a été coordonné par Mahbub Ul Haq, Inge Paul et Isabelle Grunberg, The Tobin Tax : Coping with Financial Volatility, Oxford University Press, 1996. 33. F. Chesnais, Tobin or not Tobin, ibid. 34. Avancées, janvier 1999 ibid. 35. Howard M. Wachtel, Trois taxes globales pour maîtriser la spéculation, in le Monde Diplomatique, octobre 1998. 36. Un monde sans loi, La criminalité financière en images, Stock 1998.
ATTAC, appuyé par de multiples mouvements lui préexistant dans de nombreux pays (37).
En fait, malgré et au-delà de ses limites, le mouvement international ATTAC, et en particulier la campagne autour de la taxe Tobin, viennent alimenter des logiques de résistance, redonner des marges manoeuvres aux citoyens. Ils signifient que le politique doit reprendre le dessus. Mobilisations sociales et volonté politique
Comme le souligne la plate-forme ATTAC, l'expérience indique que les gouvernements ne créeront pas « de nouveaux instruments de régulation et de contrôle, aux niveaux national, européen et international... sans qu'on les y incite ».
Il est important de le rappeler : les étapes successives de la libéralisation et de la déréglementation financières - que ce soit l'abandon du système de taux de changes fixes, l'abrogation des contrôles des mouvements de capitaux et leur libre circulation, la "titrisation" des effets de la dette publique, la déréglementation des marchés d'action — ont été ouvertes par des décisions politiques des gouvernements Thatcher, Reagan, puis des autres gouvernements. Le 13 juillet 1988, l'adoption par les Douze ministres des Finances de la directive européenne sur la libéralisation des mouvements de capitaux fut « le symbole — et le "noyau dur" — d'une idéologie néolibérale triomphante dans la Communauté économique européenne » (38).
Ces grandes étapes de la libéralisation des marchés financiers ont été activement soutenues par les grandes organisations financières et économiques internationales (FMI, Bm, OMC, OCDE) liées au G7. Ces grands pays et leurs gouvernements n'ont d'ailleurs pas renoncé à signer un Accord multilatéral sur l'investissement (AMI) qui donnerait tous les droits aux investisseurs 37. Voir en Belgique par exemple, Le Groupe Copenhague, le réseau " action contre la spéculation financière ", l'Appel des six cents, etc. 38. Bernard Cassen, La directive qui changea tout, in Manière de Voir, n°42, Anatomie de la crise financière, Le Monde Diplomatique, bimestriel, novembre-décembre 1998, pp.17-18. 39. Ignacio Ramonet, Social-conformisme, éditorial du Monde Diplomatique, avril 1999. 40. La Gauche, n°6, 26 mars 1999. 41. Un autre-another-otro Davos, Mondialisation des luttes sociales, Document de travail du Forum des Alternatives, 15 janvier 1999. 42. Manifeste français du 28 avril 1998, signé à cette date par plus de 70 organisations, politiques, syndicales, associatives, collectifs de lutte...
financiers et économiques et imposerait tous les devoirs aux Etats.
Lafontaine, social-démocrate et ministre allemand des Finances, fut l'aboutissement de l'épreuve de force engagée avec les milieux financiers et les fédérations patronales. « Mais, comment ne pas voir dans son de départ, un signe supplémentaire de l'effondrement idéologique de la social-démocratie » (39) au pouvoir dans douze des quinze pays de l'Union européenne ?
partisan d'une politique « orientée vers la demande », restaient fort modérés. Il cherchait à financer les promesses électorales, à savoir l'augmentation des allocations familiales, la réduction d'impôts pour les plus défavorisés. Il envisageait, pour seul élément de "redistribution" du haut vers le bas, de supprimer de nombreuses possibilités déductions fiscales, multipliées au cours des seize années de gouvernement Kohl, qui font que les patrons allemands ne payent quasiment plus d'impôts (40).
combativité des citoyens et des citoyennes, feste dans tous les domaines de l'existence et met en cause les droits fondamentaux.
prennent des initiatives alternatives.
nous avons constitué
"fonds Sénégal".
Premier total publié dans Inprecor n° 428
Gérard G., France
Gilbert G., France
Jacques N., France
Jacques G., France
Michel M., France
Jacques T., France
Michel M., France
Antoine R., France
René L., France
Txema M., Euskadi
Jean-Marie J., France
Claire R., France
La démission, le 12 mars 1999, d'Oscar
Pourtant, les objectifs de Lafontaine, celui-ci.
international,
L'agression néolibérale est permanente
Elle compte sur l'usure et sur l'absence de politique.
des syndicats, des associations. Elle se mani-
Face à cette agression, partout dans le monde, se mènent des luttes sociales et se
C'est à travers ces mobilisations et ces
Un fonds pour la diffusion
Joel F. Suisse d'Inprecor au Sénégal
Georges G., France
André H., Suisse
Les militants d'And-Jef PADS apprécient Inprecor
Sylvain R., France et souhaitent pouvoir le diffuser plus largement.
Michael L., France
Mais l'écart entre nos coûts de fabrication et
Albert H., France d'envois d'une part et les ressources de nos lec-
Marc I., France teurs sénégalais de l'autre, constitue une barriè-
Philippe D., France re à la diffusion. Pour résoudre cette difficulté
Jacky M., France en avril 1998 un fonds
Marc P., Belgique pour la diffusion d'Inprecor au Sénégal. Les
Gerard A., France contributions reçues nous permettent d'envoyer régulièrement 50 exemplaires. Vous pouvez y
Pierre L., France contribuer en nous faisant parvenir vos dons
(adresse en p. 2). N'oubliez pas de mentionner
Bruno S., France
Michel C., France
Régine M., France
2 954,86 F
90.00 F
Rita B., Martinique
80.00 F
Jean-Luc P., France
50,00 F
150,00 F
Guy P., France
40,00 F
20,00 F
Joel F., Suisse
100,00 F
Hubert C., France
100,00 F
40,00 F
Pierre D., Belgique
100,00 F
40,00 F
Nouveau total
100,00 F au 1 juin 1999 :
luttes sociales, leur coordination et leur unification au niveau national, européen et international que nous pourrons « reconquérir les espaces perdus par la démocratie au profit de la sphère financière » (plateforme ATTAC) et poser l'exigence d'une redistribution massive des richesses.
« Associer les aspirations à la démocratisation de la société et celles visant à donner à la gestion de l'économie une portée sociale positive pour les classes populaires constitue probablement l'axe principal autour duquel peuvent s'unifier ces luttes » (41). Cette aspiration et cette démarche, concrétisées par le mouvement internationa ATTAC, expliquent certainement l'impact de
Pour se donner le maximum de chances de réussite, pour mener une opposition résolue « à tout nouvel abandon de souveraineté des Etats au nom du prétendu "droit" des investisseurs et des marchands », pour forcer en quelque sorte la décision politique sur ses objectifs au niveau national et
Ice mouvement doit se construire en toute autonomie et indépendance du pouvoir financier, économique et
En ce sens, la proposition du Manifeste de la Coordination contre l'AMI, à savoir « l'exigence d'une autorité de contrôle et d'audit internationale et indépendante, comprenant les organisations syndicales, les ONG et les associations » (42) est d'une importance stratégique fondamentale.
404,86 F 10,00 F 40,00 F 30,00 F 50,00 F 200,00 F 100,00 F 150.00 F 150,00 F 48,00 F 20,00 F Dominique D., France 50,00 F
50,00 F Jean Christophe I.-A., France 70,00 F
100,00 F 100,00 F 120,00 F Jean-Louis M., France 25,00 F
100,00 F 40,00 F Jean-Claude C., France 50,00 F
100.00 F Ambroise V., France 100,00 F
100,00 F 40,00 F Jean-François M., France 200,00 F
100,00 F 6 412,72 F