Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ALLEMAGNE

"Pacte pour l'emploi" : une mécanique de capitulation syndicale

· Inprecor n° 436, juin 1999, n° 436 · p. 14-18 · 4 615 mots

Syndicalisme Allemagne

de capitulation syndicale une mécanique par Markus Kroughs* A remment, audace une du bative apparemment audacieuse du président de l'IG Metall, Klaus Zwickel. Après, c'était devenu un passe-partout pour le chantage patronal dans les entreprises. Maintenant, c'est officiellement l'enjeu principal de la crédibilité du gouvernement Schröder, du gouvernement SPD/Bündnis 90/Die Grünen : le "Bündnis für Arbeit", pacte pour l'emploi d'après l'expression courante à caractère purement germano-idéologique, ou pacte social selon la terminologie d'usage dans les autres pays.

Le départ, c'était le 18ª congrès de l'IG Metall fin octobre-début novembre 1995 Après que les décisions importantes eurent été prises par les délégués — favorisant, entre autres, une nouvelle offensive pour la réduction du temps de travail — le président Klaus Zwickel, fraîchement élu, proclama une nouvelle initiative qui revenait à une nouvelle ligne dans le combat contre le chômage de masse :

« Je propose au gouvernement fédéral, aux patrons et à leurs associations un traité mutuel pour la création de postes de travail, un pacte pour l'emploi. Ce pacte nécessite également un apport de notre part. Il s'agit de prendre et de donner. Si les entreprises de la métallurgie, pour les trois années à venir, donnent la garantie de s'abstenir de licenciements classiques ("betriebsbedingte Kündigungen"), de créer 300 000 emplois supplémentaires, d'embaucher 30 000 chômeurs de longue durée et d'augmenter les emplois d'apprentis de 5 % par an, et si le gouvernement fédéral se déclare prêt à conserver les allocations au chômage et les minimas sociaux et à faire payer des amendes aux entreprises qui n'embauchent pas d'apprentis, je vais m'engager à des * Markus Kroughs est rédacteur du bimensuel SoZ, Sozialistische Zeitung. Les photos de cet article illustrent les mobilisations dans la metallurgie lors du renouvellement des conventions collectives en février 1999. Elles sont tirées du tract Metallpress Hanau/Fulda.

conventions collectives avec des augmentations salariales ne dépassant pas le taux d'inflation et incluant des diminutions salariales pour les chômeurs de longue durée nouvellement embauchés. »

Les délégués étaient perplexes. Il semblait difficile de critiquer cette démarche, prononcée en dernière minute en cavalier seul par un président fraîchement élu, dont il ne fallait pas miner au départ l'autorité publique potentielle .

Après coup, la presse faisait la fête à Klaus Zwickel. Pour quelques semaines, les organisations patronales et le gouvernement étaient au pied du mur. « Les syndicats ont fait un pas en avant », écrivaient même les journaux conservateurs-libéraux, « c'est aux organisations patronales de réagir à leur tour. Et c'est au gouvernement d'organiser un rapprochement des partenaires sociaux. » Par le discours de Zwickel, le mouvemement syndical paraissait pour un petit moment « à l'offensive » dans le débat public. Les syndicats étaient devenus tout à coup les bons. Les méchants, c'étaient maintenant les organisations patronales, trop intransigeantes, trop peu disposées à faire des compromis.

Mais cet effet n'était que de courte durée. Le DGB reprit l'initiative de Zwickel à son compte, le gouvernement réagissait vite, les organisations patronales prenaient un peu plus de temps, mais réagissaient également. La « nécessité » du « pacte pour l'emploi » devenait rapidement évidente pour presque tous les participants au débat public. Zwickel lui-même semblait quelque peu surpris. D'après Ingrid Kurz-Scherf, intellectuelle connue liée au mouvement syndical, (dans les Blätter für deutsche und internationale Politik, 4/96) « la direction de l'IG Metall n'avait pas pensé à une telle réaction médiatique et politique. Pour elle, il s'agissait plutôt de démontrer aux membres à la base et au grand public que le patronat n'est en vérité pas intéressé à amoindrir le chômage de masse et qu'il n'est même pas prêt à des compromis si les syndicats font de sérieuses concessions en matière salariale. Les premières réactions des représentants

Honeywe

Botagor

198 Honeywell

65% patronaux semblaient donner raison à cette appréciation. »

Le gouvernement Kohl s'était vite appuyé sur l'initiative de Zwickel pour l'instrumentaliser à ses propres fins : obtenir l'acceptation des syndicats pour les prochaines mesures anti-sociales, bien entendu au nom d'une politique visant prétendument à favoriser la création d'emplois. Ainsi, l'initiative de Zwickel — en soi déjà douteuse quant à son contenu et à la manière non-démocratique de son lancement — fût rapidement vidée de tout contenu socialement progressiste. Déjà en janvier 1996, les dirigeants de l'IG Metall relativisaient les « 300 000 emplois à créer en 3 ans » en disant que, s'il n'y avait pas une perte de 100 000 emplois dans la métallurgie en 1996, la part patronale du "pacte" serait déjà remplie !

Le 23 janvier, gouvernement, représentants syndicaux et patronaux réunis à Bonn approuvaient en commun une déclaration intitulée « pacte pour l'emploi et pour la pré servation du lieu de production Allemagne ("'Standortsicherung") ». Pour la première fois dans l'histoire de la RFA, les syndicats avaient signé un document annonçant des mesures antisociales d'austérité : élévation de l'âge du départ à la retraite par étapes, abaissement d'une partie des allocations de chômage, critères plus sévères pour les chômeurs en matière d'acceptation d'emplois mal payés, etc. En plus, le document cité est une acceptation des dogmes néolibéraux, et donc il s'agit d'une concession de taille des directions syndicales à l'idéologie de la "pensée unique" : pour « la croissance » tout court, pour l'abaissement « des coûts salariaux » (!), pour des mesures créant un meilleur cadre « pour les investissements

Page 15

(privés) », pour « un nouvel esprit entrepreneur et créateur d'entreprises », pour « la discipline budgétaire », pour une « part croissante d'initiative privée en matière de protection sociale » etc., et le tout dans une vision étroitement « nationale » de lutte « allemande » dans le cadre de la concurrence internationale. La seule « concession » des organisations patronales et du gouvernement était la vague profession de foi de « réduire le chômage de masse de 50 % jusqu'à l'an 2000 » (une promesse vide de tout contenu). La signature par les directions syndicales d'un tel document était une « véritable capitulation idéologique », comme le précisait notre camarade Hermann Dierkes, délégué d'entreprise et responsable syndical de l'IG Metall dans le secteur acier à Duisburg (SoZ-Magazin printemps 1996). La suite lui a donné raison. Mais déjà le 25 janvier 1996, Handelsblatt, un journal défen-

VAI dant traditionnellement les intérêts patronaux, triomphait : « Les syndicats ont donné leur appui à des mesures positives d'une manière dont on ne pouvait pas rêver il y a quelques années. Il n'y avait même pas de cris pour de chers programmes de conjoncture keynésiens. Avec leur signature, les syndicats se déclarent prêts à accepter de telles mesures sans grèves, sans démonstrations et sans les grognements usuels... »

Il devint vite clair qu'il n'y aurait pas de mesures concrètes patronales ou gouvernementales créant des emplois. Les représentants des associations patronales affirmaient (non sans raison) qu'ils n'avaient pas d'emprise sur les décisions d'embauche des directions d'entreprise. Les directions syndicales argumentaient pour une réduction des heures supplémentaires, mais même à cela il n'y eut pas de réponse positive des patrons. Que faire ? « Il faut transporter le "pacte pour l'emploi" dans les entreprises », répondait Walter Riester, vice-président de l'IG Metall (et aujoud'hui ministre du travail dans le gouvernement Schröder) déja fin 1995. Mais il ne s'agissait en rien d'une promesse, c'était plutôt une menace ! Car la réalité du "Pacte pour l'emploi" depuis le début de l'année 1996, c'est la "discipline salariale" des syndicats sans aucune contrepartie patronale en matière d'emplois, combinée à une multitude de "pactes pour l'emplois" entreprise par entreprise - ce dernier processus se prolonge jusqu'aujourd'hui et apparemment au delà. Ces "pactes pour l'emploi" ne sont en réalité que des concessions aux patrons faites par les délégués d'entreprises : paiements en-dessous des tarifs officiels, abolition d'acquis spécifiques d'entreprises données dépassant les tarifs officiels, non-paiement des gratifications de Noël, plus de flexibilité en matière de temps de travail, etc., et en contrepartie, des promesses vagues « de ne pas licencier massivement pendant un an », « de préserver le "Standard"' de telle ou telle partie de l'entreprise », « d'investir dans la production » (comme notamment chez Ford à Cologne), etc.

En mars 1996, le gouvernement adopte un nouvel ensemble de mesures antisociales, faisant largement écho à la déclaration commune avec les associations patronales et les syndicats. Se développe alors une agitation sociale en dehors des sphères contrôlées par les appareils traditionels. De part et d'autre, dans un grand nombre de villes, se multiplient des unités d'action incluant parfois des directions syndicales locales et toujours un bon nombre de militants syndicaux, il y a des manifestations de colère sociale, dirigées contre la politique Rasmussen anti-sociale du gouvernement Kohl. Souvent, ce sont des petits groupes de militants d'extrême gauche qui en sont à l'initiative. Le 1e mai de cette année 1996, dans de nombreuses villes également, les orateurs officiels du DGB se font siffler, se retrouvent confrontés à une critique ouverte articulée par des banderoles ou slogans criés non pas par des petits groupes en marge des manifestations, mais par de fortes minorités ou même par la majorité des manifestants présents. La critique du Bündnis für Arbeit et l'exigence de mobiliser contre les mesures du gouvernement Kohl étaient au coeur des critiques articulées par des gens en colère souvent sans aucun lien antérieur avec les différentes petites forces de la gauche radicale. Dans quelques villes, notamment à Berlin avec sa tradition des « démonstrations révolutionnaires du 1er mai », les rassemblements officiels du DGB se trouvaient majorés par des mobilisations de forces d'extrème-gauche ou parfois plutôt ultra-gauches du courant "autonome".

Dans ce climat se forgeait un comité d'action au niveau fédéral à l'initiative de petites forces socialistes-révolutionnaires incluant des représentants régionaux du PDS et quelques représentants syndicaux locaux appelant à exprimer la colère sociale le 15 juin à Bonn. Après un premier temps d'information, de coordination et de mobilisation, cette « unité d'action pour le 15 juin » parvenait à mobiliser quelques 15 000 manifestant(e)s en vue du 15 juin 1996

Les directions syndicales du DGB avaient vite compris que cela signifierait leur contester une place dans la réalité sociale qu'il vaudrait mieux défendre. Après un premier temps d'hésitation et de dénonciation, le DGB, très officiellement, proposa l'action commune au comité, la mobilisation commune pour le 15 juin ! Comme on pouvait le lire dans les jounaux de tous les pays européens, ce 15 juin à Bonn, il y eut 350 0000 manifestants.

Bien entendu, le DGB réussit à marginaliser les forces de la gauche radicale et à dominer largement le caractère des discours et des slogans. Le contenu principal de la manifestation était la protestation contre le gouvernement Kohl. Il faut un autre gouvernement - sous-entendu : un gouvernement à majorité social-démocrate, et ceci par le moyen traditionel des élections parlementaires.

Il est vrai qu'après cette journée de mobilisation il y eut encore des luttes syndicales significatives, soit pour le paiement des congés maladie à 100 % (où, par exemple, la direction de l'IG Metall, après avoir dit oui à un mauvais compromis avec le gouvernement, se voyait contrainte par la base de Honeywell prendre la tête d'un mouvement de grèves d'avertissement finalement plus ou moins victorieux), soit dans le cadre de négociations des conventions collectives en matière salariale, où la base syndicale poussait également souvent à des actions plus massives que prévu par les directions. Klaus Zwickel déçu par l'attitude des directions patronales

Page 16

et du gouvernement Kohl, lançait aussi le slogan de la « fin de la modestie » et d'une politique tarifaire à nouveau « redistributive ». Mais tout ceci n'a jamais brisé la dynamique des concessions entreprise par entreprise sous l'appellation plus que douteuse de « préservation d'emplois ».

Il est vrai aussi que le gouvernement Kohl (encouragé par des succès électoraux conservateurs et libéraux au niveau des Länder au printemps 1996 et par la déclaration compromettante pour les syndicats que nous avons citée) avait vite rompu les négociations du "Bündnis" au niveau tédéral. Le résultat contradictoire était la combinaison d'une défaite idéologique et morale du mouvement syndical, où la base ne comprenait plus ce qui était tactique et ce qui était position de principe et se voyait de plus en plus en proie à l'idéologie néolibérale, et une offensive politico-électorale des syndicats argumentant maintenant presque ouvertement pour un vote contre le gouvernement Kohl, coupable d'avoir faire couler le "Bündnis für Arbeit" au niveau fédéral. Heiner Geissler, vieux dirigeant chrétien-démocrate lié à l'aile des salariés organisés dans le CDU, résumait après les élections fédérales : « La fin du Bündnis était le début de la fin du CDU comme parti gouvernemental ».

Les directions syndicales, avec toujours Klaus Zwickel et ses conseillers, argumentaient maintenant pour un "pacte pour l'emploi" qui matérialiserait une alternative de fond au néolibéralisme, au « capitalisme pur », une alternative aussi au nouveau dogme que « la politique » dans l'ère de la mondialisation ne peut plus rien faire, puisque tout est dicté par les lois du marché

La direction du SPD, avec le très pragmatique Gerhard Schröder comme candidat à la chancellerie et avec un Oskar Lafontaine plus traditionellement social-démocrate et néo-keynésien comme chef de parti (ayant démissionné comme on sait maintenant sous la pression du grand capital), réussissait à convaincre une majorité des électeurs que le SPD pourrait en même temps gagner la confiance du patronat et sortir de l'impasse

VAC du « capitalisme pur » par une politique de concertation et de conciliation des intérêts des principaux acteurs sociaux. La promesse d'un renouveau du "Bündnis für Arbeit" au niveau fédéral était au cœur du dispositif. Gerhard Schröder déclarait - et déclare toujours - qu'une réussite substantielle dans la lutte contre le chômage de masse est le critère principal pour la réussite de sa politique et de son gouvernement tout court. L'idée d'une politique basée sur la concertation systématique des principaux acteurs sociaux a cela de sympathique qu'elle peut signifier la fin du style politique largement autocrate de l'ère Kohl. D'autre part (comme écrivent Richard Detje et Otto König - dirigeants syndicaux représentant une partie de l'aile gauche de l'appareil syndical) dans la revue Sozialismus (d'avril 1999), on peut appeler cela aussi une conception « corporatiste », où la base a encore moins d'influence, puisque tout se règle par des négociations entre quelques dirigeants syndicaux, patronaux et gouvernementaux.

Une référence importante en Allemagne, reprise fortement par le gouvernement Schröder, c'est le « modèle néerlandais ». On nous dit qu' aux Pays Bas il a été possible à la fois de renforcer l'économie dans le cadre de la concurrence internationale et d'amoindrir le chômage, et tout cela dans le consensus général appuyé à la fois par les syndicats et par les organisations patronales. Ce qu'on explique moins, c'est le prix payé pour cela par les salariés, à commencer par les secteurs les plus faibles dans leurs rangs ! L'amoindrissement du chômage par ces méthodes-là ne se fait pas par la création d'emplois, mais par une augmentation de la flexibilisation et des emplois précaires, du temps partiel, etc. Mais le principal aspect qui est attirant pour les dirigeants sociaux-démocrates, c'est justement la

"discipline" des directions syndicales acceptant cette logique et perdant petit à petit ce qui leur restait de potentie contestataire.

Le nouveau "Bündnis für Arbeit" instauré par le gouvernment Schröder s'appelle maintenant "Bündnis für Arbeit und

Wettbewerbsfähigkeit". Cela traduit la continuité de la capitulation idéologique, puisque l'idée de la création d'emplois est donc liée à l'idée concurrentielle d'améliorer encore plus la « compétitivité » de « notre économie », de « nos entreprises » (privées), de « nos » patrons... Il n'est pas surprenant que les premières négociation n'ont, une fois de plus, rien apporté en matière de concessions aux salariés ou en matière de création d'emplois, sauf des professions de foi reprenant largement « arguments » patronaux pour l'amoindrissement des coûts sociaux et des charges fiscales. L'abaissement des charges fiscales pour les entreprises (qui figurait déjà, il est vrai, dans le programme électoral du SPD et dans celui des Grünen également) étant la seule mesure réelle fixée dans les résultats des négociations et rapidement mise en pratique par l'initiative législative des partis gouvernementaux !

Ce que le gouvernemt Schröder veut à plus long terme, c'est une institutionalisation systématique du "Bündnis für Arbeit", ce qui rappelle un peu l'institutionnalisation totale des rapports des grands acteurs sociaux dans le style autrichien des "Arbeitskammern", mais là aussi la référence principale est le modèle néerlandais du "Stichting van Arbeid". L'objectif, c'est la création d'un "Institut du Travail" dont la direction serait formée par les présidents des Siemens associations patronales, par le chancellier et quelques uns de ses ministres, par les principaux dirigeants du DGB et des plus grands syndicats en son sein ainsi que par les présidents des principales associations sociales. Comme structure opérationelle en-dessous de cela il y aurait un "Steering

Committee" avec des permanents dirigeants des associations mentionnées et des sécrétaires d'Etat. Une structure qui tra vaille d'ailleurs déjà et qui s'est organisée en huit groupes de travail, incluant aussi des professeurs d'université comme Streeck (Institiut Max Planck, Cologne) ou Heinze (Université de Bochum) liés traditionellement au ministre et à la chancellerie, Bodo Hombach, un socialdémocrate très voué aux "vertus" de l'économie marchande, partisan d'un socialdémocratisme à la Tony Blair.

Page 17

Dans la presse de la IVe Internationale il n'est très probablement pas nécessaire de souligner que les salariés n'ont rien à gagner à la collaboration des directions syndicales dans une telle institution. Mais il est peutêtre intéressant de voir comment jugent Detje et König, qui eux ne s'opposent pas de manière principielle à une politique concertation, mais qui défendent quand-même une certaine capacité d'action autonome des syndicats (dans l'article cité de la revue Sozialismus) :

« Si les syndicats participent à un tel pacte institutionalisé, la deuxième initiative de Klaus Zwickel - de forger un pacte comme projet de réforme sociale — est une faillite : Projeter de la lumière dans le sens proclamé par lui sur des alternatives économiques et sociales au capitalisme de la shareholder value n'est presque pas possible au

Heraeus sein d'un pacte de corporatisme instituionnalisé. Une stratégie double ("Doppelstrategie") au sein d'un pacte — campagnes d'explication et de contre-mobilisation dans la rue ne serait possible qu'avec des compromis ponctuels sur certains points précis ... mais pas au sein d'un institut qu'on a co-créé soi-même. »

Il est vrais que certains représentants du patronat continuent à dénoncer la « sauce consensuelle » (Olaf Henkel) du "Bündnis für Arbeit". On peut dénoncer leur "radicalisme" patronal. Mais ceci ne doit pas amener des syndicalistes de combat à défendre la participation des directions syndicales au "Bündnis". Il ne faut pas oublier que les directions syndicales, en Allemagne, pourraient changer le rapport de force social général en quelques jours, s'ils se décidaient à mobiliser sérieusement et de façon conjointe pour faire valoir les intérêts des salariés, pour imposer des programmes d'investissements publics sociaux, une réduction légale du temps de travail, la défense des acquis sociaux, l'arrêt des privatisations, etc. Mais de fait ils font tout à chaque coup pour que les luttes qui existent (comme tout récemment à l'occasion de la négociation des conventions collectives dans le secteur public, dans le secteur des banques...) restent isolées et ritualisées. Le débouché politique faisant défaut, puisque le gouvernement "rouge-vert" est installé, l'institutionnalisation de la concertation sociale devient un débouché en soi, un très mauvais débouché, qui est systématiquement alternatif à une conception basée sur la mobilisation et sur la mise en pratique de la solidarité des salariés et des exclus par en bas, par l'action commune.

Mais dans l'appareil syndical, surtout

STATT ESIGNATIEON ABB au sommet, il y a de plus en plus de partisans d'une conception de concertation. Ceci présuppose l'existence d'intérêts communs substantiels des salariés, au chômage ou non, des patrons et de ceux qui nous gouvernent. Quels sont les arguments principaux des protagonistes de cette ligne ?

1) Le "capital humain". Il y aurait un intérêt commun de tout le monde à former et à qualifier systématiquement la force de travail. Mieux on est formé, mieux on gagne sa vie, plus facilement on trouve du travail convenablement payé, et - pour les patrons - mieux on peut s'appuyer sur un savoir-faire développé de "ses" salariés. Donc il doit y avoir des possibilités d'harmoniser l'intérêt pour des programmes de formation systématique et pour des stratégies de création d'emplois et de politique salariale orientées par le dénominateur commun de la plus grande productivité

2) La "paix sociale". La conservation de la "paix sociale" serait en soi également un facteur productif, puisqu'elle garantie un cadre sûr et calme pour les investissements. Si on économise les coûts de conflits sociaux, tout le monde en profite.

3) La "mondialisation". Elle implique, dit-on, la nécessité de se concerter et de coopérer y compris au niveau international. Or cela présuppose la collaboration de tous les acteurs principaux. L'alternative à cela serait justement la jungle du "capitalisme pur"

Il faut bien comprendre qu'il y a un fond de vérité dans ces arguments. Cette vérité est surtout concurrentielle. Si, dans un pays

VAT

IG/ riche industrialisé donné, la force de travail est très bien formée, si les conflits sociaux sont bien maîtrisés, si les grands patrons et les gouvernements de ces pays se concertent en incluant dans cette concertation les directions syndicales, la possibilité de réaliser des profits au détriment des plus pauvres et des plus faibles s'aggrandit effectivement. Et il ne faut pas recourir à la catégorie d'"aristocratie ouvrière" (Lénine) pour voir que dans ce cadre toute une couche de salariés pourrait conserver un niveau de vie plus ou moins confortable, surtout comparé à la situation des plus défavorisés !

Ceci dit, le caractère idéologique des arguments cités saute quand-même aux yeux.

La réalité au niveau des entreprises et au niveau des programmes gouvernementaux, depuis les années 80, n'a pas beaucoup à voir avec une prétendue valorisation du "capital humain". Où sont les « cercles de qualification », où est le « travail en groupe », où est « l'humanisation de la production », « l'après-fordisme » si souvent cité ? Des bouleversements au sein de la production ont effectivement eu lieu, mais la couche salariale hyper-qualifiée n'est ni plus grande que l'ancienne couche qualifiée en partie détruite, ni mieux payée, mais souvent moins bien protégée, et son travail reste un travail très aliéné (programmeurs par exemple). La logique du shareholder value est justement une logique à court terme, pas à long terme. Elle tend à épargner des coûts, non à investir dans un avenir qui est en dehors de l'horizon des actionnaires. Et la logique de la politique d'austérité fait que les investissements publics en matière de formation apparaissent comme des frais inutiles. La réponse patronale à cela, c'est en dernière analyse la formation d'une petite élite dont les patrons des grands trusts financent et contrôlent eux-même la qualification, tandis que l'enseignement public général s'appauvrit

La "paix sociale" n'est pas en soi encore un "facteur productif" dans le sens des pro-

Page 18

fits. Ce qui est bon pour les profits, c'est justement le chômage de masse qui exerce une pression terrible — sur celles et ceux qui ont encore un emploi et sur celles et ceux qui en cherchent un — pour leur faire accepter des salaires plus bas et des conditions de travail plus mauvaises. Si la concurrence entre les salariés s'amoindrit par un chômage moins

48B massif, ils se défendent mieux, même au niveau individuel ! Là encore donc, il y a peu de place pour le fameux "intérêt commun"

des salariés et des patrons.

L'argument pour la coordination et la concertation au niveau interna-

ABB tional serait bon si on commençait soi-même à se coordonner en tant que mouvement syndical pour agir au niveau international. La coordination patronale et gouvernementale des dernières années avait (et a toujours) comme but principal la dérégularisation, le combat contre les "obstacles aux investissements", et ce sont les droits élémentaires des salariés et des défavorisés, ce sont des acquis de civilisation qui sont dénoncés comme "obsl'ARME dE lA CRiTiQUE

NE SAURAiT REMPLACER lA CRiTiQUE dES ARMES.

K. MARx librairie

La Breche

8, rue de Romainville, 75019 Paris tél : 01 42 38

04 14 fax : 01 42 38 27 51 ouvert : lundi 14h-20h mardi à samedi : 12h-20h métro

Nation vente par correspondance

Paris, province:

etranger : envol gratuit tacles"

Est-il si difficile à comprendre que le critère de la "compétitivité" de l'économie nationale est un obstacle majeur à la coordination de l'action syndicale commune au niveau international ? Déjà l'argument de la compétitivité de l'entreprise fait que les salariés se retrouvent pieds et poings liés face à leur patron en particulier et face au patronat en général. Chaque mesure améliorant leur niveau de vie ou leurs conditions de travail risque de miner cette compétitivité — sauf si on réussit à généraliser les acquis. Sans cela, même la création de syndicats n'aurait jamais eu un sens. Voilà donc le contre-argument décisif : généraliser les acquis, y compris au niveau international, à commencer par le niveau européen, sans en rester là !

L'argument compétitif est aussi idéologique dans le sens d'une exagération intéressée. Il n'est pas vrai que le capital productif soit devenu tellement mobile qu'il peut "fuir"

de façon substantielle les pays industrialisés riches. La grande majorité des profits industriels se réalise au sein de ces pays (la privatisation de services n'y change rien, puisque le profit à tirer par exemple dans des secteurs comme la poste ou la distribution d'eau sont liés au territoire donné) se basant sur les capacités du marché national (ou européen), et la part d'échanges internationaaux se situe dans le commerce entre ces pays riches. Les concessions au patronat ne font pas croître le niveau de vie de la majorité des salariés dans les pays riches.

Le grand problème pour le mouvement syndical, c'est que sa capacité d'action, sa force potentielle vis-à-vis du patronat se trouvent peu à peu minées, même en Allemagne avec son taux d'organisation tellement élevé. La stratégie patronale vise à faire reculer le poids des conventions collectives générales au profit de conventions négociées entreprise par entreprise, en utilisant comme solution transitoire des «clauses d'ouverture » dans les conventions générales. En même temps, les directions d'entreprise s'attaquent à la "Mitbestimmung" allemande - par exemple en divisant les entreprises artificiellement en une multitude de "sous-entreprises", soit-disant indépendantes, pour ne pas devoir appliquer les lois sur la "Mitbestimmung" - qui n'est pas seulement un système de concertation, mais qui implique quand même aussi certains droits des délégués d'entreprise de contredire des décisions patronales !

L'idéal de la vision patronale, c'est le contrat individuel négocié avec chaque salarié isolé. C'est comme cela que le capitalisme a commencé, et c'est le retour à ce capitalisme sauvage qui est le rêve des combattants néo-libéraux ! Le facteur objectif sur lequel ils s'appuient, s'est non seulement le chômage de masse de longue durée, mais aussi la multiplication d'emplois précaires, tout ce qui mine la force et la solidarité potentielle des exploités.

Les directions syndicales subissant le poids de l'offensive néo-libérale tendent à accepter les clauses d'ouverture et la création de nouveaux secteurs légalement mal payés et mal protégés, toujours au nom de la lutte pour la création d'emplois et avec l'argument que, si on ne fait pas de telles concessions, les patrons quitteraient en masse leurs associations, et au lieu du mauvais il y aurait du pire. C'est dans le "Bündnis für Arbeit und Wettbewerbsfähigkeit" que les nouvelles vagues de concessions au patronat naîtront. C'est aux syndicalistes de combat à se coordonner et à s'organiser — y compris au niveau international - pour mieux pouvoir se dresser contre cette logique et pour forger un autre pacte — un pacte de solidarité des victimes de cette logique.

Une erreur sur cette page ?