Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ALLEMAGNE

Défaite de la gauche au congrès des Grünen

· Inprecor n° 436, juin 1999, n° 436 · p. 12-13 · 2 076 mots

Allemagne Écologie Paix et armements

par David Müller* _ e congrès extraordinaire des Grünen (1)

• a marqué provisoirement leur évolution d'un parti-mouvement critique du système en un parti de modernisation, expression de couches moyennes éclairées. En même temps, une minorité non négligeable a commencé à lâcher la discipline de la coalition gouvernementale avec la SPD. Du fait même que la participation à une guerre ne laisse pas de place à un compromis, il apparaît inévitable que la rupture de l'union sacrée entre les "Linken" (gauche) et les "Realos" provoque à moyen terme une rupture dans le parti.

Lorsque le parti des Grünen fut fondé en janvier 1980 et dans les années suivantes, il exprima sans ambiguïté un projet de gauche. C'est surtout le mouvement de la paix qui exerça une influence sociale sur la nouvelle formation. Des anciens soixante-huitards, des membres déçus d'anciens groupes communistes et des militants provenant des "nouveaux mouvements sociaux" formèrent un parti visant à transférer sur le terrain parlementaire les revendications de la résistance sociale. Résultat : l'engagement de nombreux Grünen dans les mouvements et la ligne parlementaire ont coexisté sans être intégrés dans une conception d'ensemble bien définie. Ces deux orientations devaient entraîner de plus en plus de contradictions.

Après la victoire électorale de Kohl en octobre 1982 et le recul du mouvement anti-guerre après 1983, l'aile gauche fut de plus en plus attirée vers les "mouvements sociaux". Des écologistes radicaux comme Jutta Ditfurth et Manfred Zieran et des écolo-socialistes comme Thomas Ebermann et Rainer Trampert ont pu se maintenir longtemps au sommet des Grünen justement * Nous publions ici une traduction abrégée de l'article paru dans notre publication-sœur en langue allemande, Inprekorr, de juin 1999. 1. Inprecor n°427 de septembre 1998 a publié une longue analyse de l'évolution des Grünen (verts).

parce qu'ils avaient une base solide parmi des militants du parti. Ces militants étaient souvent actifs non seulement dans le parti, mais aussi dans des petites structures résiduelles de mouvements sociaux en transformation ou au niveau d'autres structures de base. Cette aile établissait ainsi de nombreux liens avec des milieux radicaux ou de la gauche alternative

Toutefois, pendant toute une période, le déclin des mouvements a renforcé la ligne inspirée par la Realpolitik alors que des coalitions avec la SPD apparaissaient plus aptes à déterminer des changements sociaux qu'un travail à la base pénible, dont la base de masses était de plus en plus défaillante. Cela n'empêche que les Grünen étaient encore capables de prendre des initiatives importantes. A leur congrès de 1987, ils se sont prononcés à une large majorité pour le boycott du recensement de l'époque. A la même assemblée ils ont décidé de soutenir des revendications de gauche des syndicats comme la socialisation de l'industrie de l'acier. Opposition radicale

Mais octobre 1987 était le début de la fin de la gauche des Grünen. Jutta Ditfurth, en tant que membre de la présidence fédérale, lançait une campagne pour la libération des membres emprisonnés de la Rote Armee Fraktion (RAF). Indépendamment de la justesse de cette revendication, une telle campagne ne pouvait pas donner au parti une perspective. Les divergences d'orientation qui en découlaient provoquaient l'érosion de la gauche verte traditionnelle. Une bonne partie de sa base devenait de plus en plus passive ou s'orientait vers un "Forum de gauche". Le résultat de cette tentative de poursuivre une politique verte de gauche sans déformations sectaires, était que, en l'absence d'une pression de mouvements sociaux, les coalitions avec la SPD, prônées aussi par la gauche des Grünen, débouchaient sur une adaptation de plus en plus grande.

Lors des élections de la réunification en

"Mit Verlaub

Herr Minister

Sie Sind ein

ARSCHLOCH!

DEN UND KENSCHENRECI

DIE GRÜNEN Au congrès des Grünen : « Avec votre permission, M.

le Ministre, vous étes un trou du cul » 1990, à la suite de la campagne sur le climat, partagée aussi par les écologistes radicaux ("tout le monde parle de l'Allemagne, nous parlons du climat") les Grünen ne dépassaient pas dans la partie occidentale du pays la barre des 5 % (4,8 %). Au cours de la même année, l'aile écolo-socialiste autour de Thomas Ebermann quittait le part car elle aurait voulu mener une bataille d'opposition radicale contre la réunification. Rien ne s'est développé de ce qui restait de ce courant. L'année suivante les écologistes radicaux sortaient eux aussi du parti pour former la "gauche écologiste" , un mélange particulier de la cour de Jutta Ditfurth et d'un courant écologiste-autonome

Déjà à l'époque de la guerre du Golfe il était clair que toute une série des perspectives inspirées par la Realpolitik n'étaient pas en consonance avec le rejet de la guerre par le parti. De nombreux Grünen participaient aux protestations, mais sans agir en tant que parti et sans s'efforcer d'élargir la base des protestations par des thèmes verts caractérisés.

Ainsi la gauche verte traditionnelle était poussée hors du parti. La nouvelle gauche autour de Jürgen Trittin se transformait de plus en plus en une cordée, qui, après l'armistice conclu entre les deux ailes du parti en 1991, avait de plus en plus le caractère d'une clientèle visant a conquérir des fonctions croissantes dans l'État et l'administration. Au développement progressif des positions néolibérales dans le camp des Realos la "gauche" n'opposait pas grand chose dans la mesure où elle aussi avait intériorisé le but n° 435 - mai 1999 Inprecor

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stratégique d'une coalition avec le SPD et y subordonnait son propre programme sur toute question décisive.

Certes, il serait erroné de réduire les racines sociales des changements des Verts à la corruption de leurs représentant(e)s important(e)s ayant des fonctions bien rétribuées dans l'appareil de l'État. Le vieux milieu de gauche, auquel au début des années 1980 les Grünen étaient liés, se rétrécissait de plus en plus. La jeune intelligentsia, autrefois rebelle, s'était assez bien intégrée. De même, de nombreux vétérans parmi les Grünen avaient quitté le parti. Par exemple, de 700 membres recensés dans les branches de Hanovre, 400 sont entrés depuis 1994 et seulement 30 % des membres appartenaient au parti avant cette date. Les nouvelles recrues n'ont presque pas d'expérience d'intervention dans les mouvements sociaux et sont marqués par la période du tournant a droite sous le gouvernement chrétien-démocrate et libéral. Il existe même de jeunes fonctionnaires verts qui reconnaissent ouvertement avoir adhéré au parti pour faire carrière plus rapidement.

La formation du gouvernement de coalition rouge-verte a accéléré le processus d'adaptation à une échelle massive. La direction du parti autour de son étoile, Joschka Fischer, savait déjà longtemps avant les élections que le SPD n'accepterait une alliance gouvernementale avec les Grünen qu'à la condition que ceux-ci acceptent d'utiliser l'armée même dans des affrontements guerriers. Par ailleurs, au niveau de la masse des membres du parti, la poussée vers la participation gouvernementale était la préoccupation majeure des réflexions politiques. Par exemple, la question de la menace d'une participation allemande à une intervention contre ce qui restait de la Yougoslavie, n'a jamais été abordée. Toute tentative de discuter avec les Grünen sur un tel problème avant les élections ne donnait aucun résultat : l'idée était considéré tout simplement comme absurde.

Pourtant, déjà au cours des premiers mois d'activité de la coalition un malaise apparaissait non seulement dans la gauche, mais aussi parmi des realos critiques. Finalement, le retrait de Lafontaine engendrait dans la majorité du parti un sentiment de frustration, alors que les realos cachaient mal leur joie. En fait, ils pensaient qu'ils auraient dorénavant plus de chances d'imposer leur propre orientation économique néolibérale.

A la suite de la guerre au Kosovo la ligne "réaliste" d'adaptation au rapport de forces existant avait le dessus. Mais en même temps, les restes de la gauche commençaient à rompre avec la logique de coalition et, lors de la préparation du congrès, à se donner leurs propres structures sous la forme d'initiative des « Grünen de base ». Le débat au congrès

Le débat pour le congres a fait apparaître encore une fois une multiplicité étonnante de positions. Un projet de résolution provenant du Baden-Würtenberg, la citadelle de l'aile néolibérale, appuyait la politique du gouvernement, alors que le projet de la présidence fédérale liait l'appui au ministre des affaires étrangères à la revendication d'une suspension des attaques de la part de l'OTAN. Les deux projets étaient caractérisés par l'absence d'une critique plus approfondie à l'égard de l'OTAN. Un contre-projet d'ensemble était présenté par Christian Ströbele, qui en opposition à la ligne des realos demandait une trêve unilatérale des attaques de l'OTAN. Par ailleurs, ce texte ne contenait pas d'appréciation des raisons qu avaient poussé les États occidentaux à la guerre. Un projet de gauche plus clair, présenté par des fondamentalistes de Hambourg et de la Basse Saxe, marquait beaucoup de points, mais sans avoir dès le début aucune chance de prévaloir.

Les débats pendant le congrès, de même que beaucoup de discours autour du congrès, n'étaient que des répétitions simplifiées des arguments avancés dans les projets de résolution. Mais à la base des argumente du camp des realos il y avait surtout la volonté de sauvegarder la coalition. Pour leur part, Joschka Fischer et Angelika Beer n'ont pas dit un mot sur le fait que l'OTAN a sur le Kurdistan une attitude tout à fait différente de celle adoptée au Kosovo. Les interventions de la gauche étaient meilleures sous plusieurs angles, mais trop centrées elles aussi sur le problème de la discipline de la coalition. Donc, il n'y a eu aucune analyse d'ensemble sur les buts de l'OTAN ou de l'Allemagne. Les réticences de la gauche étaient la conséquence aussi bien d'une insuffisance d'analyse sur le conflit que de l'espoir d'être en état de gagner grâce a une telle attitude. La gauche a été aussi désavantagée du fait que celui qui avait été jusqu'alors son principal dirigeant, le ministre de l'environnement, Jürgen Trittin, a accepté a un tel point la discipline de la coalition qu'il n'a même pas pris la parole en se contentant d'une fonction décorative à la tribune. Malgré tout, le projet de la présidence du parti n'a finalement gagné que par 444 voix contre 318 favorables au projet de Christian Ströbele et d'autres.

Mais la résolution, comme l'on dit, ne vaut pas le papier sur lequel elle a été écrite La revendication d'une suspension des bombardements y avait été introduite contre l'avis des realos dans le but de s'assurer la majorité. En même temps il était clair pour tous les participants que cette résolution n'aurait aucune influence sur la politique du gouvernement ni même sur la fraction parlementaire des Grünen. Voilà une autre nouveauté pour ce parti, qui, à la différence des autres partis représentés, avait toujours fait preuve de la plus grande concordance entre les résolutions et la politique réelle. Maintenant, la fraction au Bundestag a déjà annoncé qu'elle renonce d'avancer la revendication de suspendre les bombardements pour « ne pas mettre en danger la conclusion des négociations qui sont en train de se dérouler ». De quelle conclusion s'agit-il, voilà un secret, que de la dite fraction n'a pas l'intention de révéler... Vers un réseau de gauche ?

La gauche des Grünen qui a essuyé une défaite au congrès, a décidé d'organiser une première rencontre le 6 juin pour discuter de la voie à suivre. Il est vraisemblable qu'elle constitue un réseau composé de la gauche verte et d'alternatifs de gauche en dehors du parti. Ce sera l'occasion pour débattre de plusieurs choix en présence, qui vont de la fondation d'un nouveau parti à la création d'un réseau de la gauche qui s'oppose à la guerre. Il est intéressant de noter que jusqu'ici la plupart des Grünen de gauche évitent de se poser la question du PDS (2). Puisqu'aucun mouvement anti-guerre d'envergure n'offre une patrie naturelle aux groupes verts de gauche déçus, il pourrait ne leur rester d'autre solution qu'une intégration au sein du PDS

Pour l'instant, la guerre au Kosovo continue d'être la question la plus importante Sur ce terrain il y a des possibilités multiples d'un travail commun de la gauche radicale et de la gauche verte. Il existe désormais un malaise qui s'accentue. Face à l'attitude du gouvernement et de l'opposition de droite, la gauche a au moins la possibilité de transformer ce malaise en protestation, en dépit de toutes les difficultés. 2. Pour une analyse des positions récentes et des débats au sein du PDS allemand, on se reportera à Inprecor n° 429 de novembre 1998 et n° 435 de mai 1999.

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