Livre
Éloge de la résistance à l'air du temps Daniel BENSAID Voici un petit livre qu on lit avec un vit plaisir. Il nous fait suivre. sous forme d'entretiens à bâtons rompus, un peu décousus, le mouvement d'un esprit libre qui a perdu ses certitudes mais non ses convictions. Un esprit qui prône la résistance à la rhétorique de la résignation, ce discours extraordinairement déraisonnable - mais dominant — selon lequel le capitalisme serait la fin de l'Histoire, « le terminus où tout le monde descend ».
Il s'agit tout d'abord de réhabiliter l'action politique contre les grandes mécaniques déterministes de la « raison historique » ou, pire encore, de l'automatisme marchand. Une action politique qui est intimement liée au conflit social et qui trouve — selon le pari rationnel de Marx - dans la lutte des classes le principal vecteur d'une universalisation concrète et le moyen privilégié de briser l'escalade meurtrière des identités — ethniques, nationales, religieuses, tribales — exclusives. Cette refondation du politique s'inspire de Hannah Arendt, mais aussi — et surtout - des grands dissidents du socialisme, ces penseurs anti-positivistes à la recherche d'une conception non-linéaire du temps : Charles Péguy, Walter Benjamin. Liés par une secrète affinité, ces deux hérétiques ouvrent « un passage inédit pour une relecture critique de Marx ». Ils font partie, avec Gramsci, Mariategui, Victor Serge, les surréalistes et la revue Critique Sociale, d'un courant de critique souterraine du fétichisme historique et de l'idéologie du progrès, dont l'expression philosophique et politique mûre et réfléchie sont les célèbres Thèses sur le concept d'histoire de Benjamin. On n'a pas besoin de partager tous les arguments de Daniel Bensaïd — personnellement, je ne suis pas du tout d'accord avec ses critiques au concept d'humanité, où à celui de crime contre l'humanité, désigné comme « une boîte de Pandore » juridique — pour apprécier la force critique et subversive de son discours. Un discours qui n'hésite pas à se réclamer de la grande tradition messianique et prophétique de l'Ancien Testament, celle qui n'annonce pas un destin implacable (comme l'oracle grec) mais s'énonce sur le mode conditionnel : voici ce qui arrivera si... Ce conditionnel est une invitation à l'action, un signal d'alarme face à la course à l'abîme (Benjamin) : contrairement à la fatalité mécanique, il désigne « la catastrophe imminente et les moyens de la conjurer » (Lénine). Pour ce messianisme profane et laïcisé, la révolution — cette idée d'un changement radical que structurent les espérances depuis deux siècles — reste toujours d'actualité : c'est une échappée au-delà de l'ordre établi, un point d'évasion possible, un trou dans le mur, une façon de saisir, dans les déchirures de l'événement, les promesses intermittentes d'humanité et d'universalité. Si les conceptions stratégiques du passé — d'inspiration politico-militiare - sont dépassées, reste l'essentiel : le sentiment que le monde tel qu'il est n'est ni fatal ni éternel. Qu'il ne peut pas durer. Et qu'il doit changer : il n'y a pas de raison pour que le Capital soit le dernier mot de l'aventure humaine.
Notre époque - la fin du XXème siècle — se présente comme un immense champ de ruines, un grand cimetière d'espérances. Reste à savoir si les effets destructeurs de la logique marchande —
Note de lecture atomisation, fragmentation sociale — sont universels. Sans optimisme excessif, D. Bensaïd perçoit les premiers signes, fragiles et incertains, d'un recommencement, d'une refondation.
Mais attention : le nouveau chapitre ne peut pas s'écrire dans l'oubli du précédent. Il existe un héritage à retravailler et à transmettre. Et dans cet héritage, certains mots, certains concepts ont une place importante : « Les mots ont leur propre vie, en rapport avec des expériences et une mémoire collective. Celui de "communisme" a une longue histoire pour le meilleur et pour le pire. Il reste à nos yeux le plus précis, d'un point de vue historique et programmatique. Il ne saurait se confondre avec le stalinisme, qui est le nom d'une Admettre qu'on doit cesser d'être communiste lorsqu'on combat le stalinisme, ce serait ratifier l'identification stalinisme/communisme voulue par les staliniens. Leur reconnaître une sorte de victoire posthume. » Dans cette entreprise de refondation révolutionnaire, il avoue sa dette envers les grands hérétiques défaits sans s'être rendus, sans avoir rallié le cortège des vainqueurs : Saint-Just, Blanqui, Trotsky, Jeanne d'Arc. Ces « princes du possible » ont travaillé pour l'incertain, sans garantie de victoire.
Plus encore que le programme possible d'une « gauche de gauche », D. Bensaïd nous offre, dans ce petit ouvrage informel et débridé, des pistes infiniment précieuses pour refaire de la politique une éthique profane, inscrivant le conflit social dans un horizon d'universalité.
Michael Löwy * Daniel Bensaid, Éloge de la résistance à l'air du temps, entretien avec Philippe Petit, Paris, Éditions Textuels, Collection "Conversations pour demain", 126 pages, 1999.