Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ÉCOSSE

Percée électorale de la gauche radicale

· Inprecor n° 436, juin 1999, n° 436 · p. 9-11 · 2 543 mots

Grande-Bretagne

par Alan McCombes* ancé il y a six mois, le Scottish Socialist - Party (SSP, Parti socialiste écossais) est arrivé au centre de la scène politique écossaise. « Un orage menace la nouvelle aube politique écossaise, c'est l'agitateur Tommy Sheridan », a annoncé le Daily Record. La veille du scrutin le même journal a publié un fac-similé du bulletin de vote (1) en supprimant la mention du SSP. Pendant toute la campagne les sondages qu'il a publiés ne faisaient référence qu'aux quatre partis principaux (le Labour, les Conservateurs, les Libéraux Démocrates et Parti national écossais).

Maintenant même ce journal, partisan fervent du New Labour, a été obligé de reconnaître l'importance de l'élection de Tommy Sheridan au parlement écossais le Holyrood). « Le Labour va le hair parce il rappelle à ses dirigeants ce qu'ils étaient avant. Le Parti national écossais également, parce qu'il va lui voler les gros titres des journaux. Et les Libéraux-démocrates et les Tories (conservateurs) vont prendre mal l'effronterie de cet agitateur qui ne respecte que les pauvres. »

La victoire éclatante du SSP à Glasgow et celle, écrasante, de Denis Canavan, ex-député travailliste que le New Labour a refusé de soutenir et qui s'est présenté contre lui, à Falkirk ont brisé le mythe que le socialisme rouge-sang serait mort et enterré. Comme l'a écrit sarcastiquement Gerard Warner, journaliste thatcheriste enragé « Une nouvelle aube se lève pour l'Écosse ; et écoute, le choeur de l'aube est formé par les partisans de Tommy Sheridan, nouveau comte de Glasgow, qui chantent l'Internationale, la musique qui introduit l'Écosse dans le XXle siècle. »

En Écosse, 100 000 votes se sont portés sur le Parti socialiste écossais et le Parti travailliste socialiste (2), 25 000 ont voté pour le dissident travailliste Dennis Canavan. Si on ajoute les voix récoltées par le Parti Vert, c'est un total de 250 000 électeurs qui ont voté contre les partis établis. C'est vingt fois

Percée électorale

radicale

plus que lors des élections générales de mai 1997, ce qui est une gifle à la face grands pro-bourgeois.

Il s'agit de la première brèche dans l'édifice du système politique quadripartite de l'Écosse, une brèche qui s'élargira car le nouveau gouvernement travailliste-libéral poursuit sa politique au service du grand business.

Comme Tommy Sheridan l'a souligné après sa victoire à Glasgow, « C'était un affrontement auprès du quel la lutte entre David et Goliath peut être regardée comme un combat entre opportunistes programmatiques égaux ». Les quatre grands partis se sont emparés de 99,99 % de l'espace dans la presse et à la TV. Ils ont consenti à limiter leurs budgets électoraux à 1,5 million de livres (près de 15 millions de francs français). Le budget électoral du SSP a atteint 25 000 livres, moins de 2 % du budget des grands. A Glasgow, la plus grande ville de l'Écosse, le score du SSP arrive à concurrencer le vote conservateur resurgissant et a renvoyer les Libéraux-démocrates à la sixième place. 18 581 électeurs ont voté pour sa liste et 16 177 lui ont accordé un vote préférentiel. De plus, au scrutin municipal, tenu simultanément, 16 220 voix se sont portées sur le SSP, soit 8 % de l'électorat.

Il faut comparer ces scores aux moins de 8 000 voix obtenues en Mai 1997 par l'alliance socialiste écossaise. En même temps les voix en faveur du New Labour chutaient à Glasgow de 181 000 dans 1997 à

En plus de ces quelques 50 000 votes à Glasgow, le SSP en obtenait près de 40 000 dans le reste de l'Écosse.

Le SLP lui aussi a obtenu des scores significatifs dans les villes plus petites, où le SSP est moins présent. Dans les quatre circonscriptions qui incluent un grand nombre de villages ex-miniers - Carrick, Cumnock et Doon Valley; Midlothian; Cunninghame

Tommy Sheridan au Parlement écossais South; East Lothian - le SLP obtient 5 % des votes.

Bien que le SLP existe à peine en Écosse en tant que parti (beaucoup de ses candidats étaient ramenés d'Angleterre) le nom "travailliste-socialiste" attirait indubitablement une couche d'anciens électeurs travaillistes.

Il faut cependant souligner que l'existence de deux partis socialistes, en compétition l'un avec l'autre, ne peut que faciliter le jeu du New Labour et des autres partis bourgeois.

Le SSP ainsi que Scottish Socialist Voice ont argumenté en faveur d'un parti socialiste unifié en Écosse. Nous appelons à nouveau les membres du SLP en Écosse — et ceux d'autres groupes socialistes — à entamer les discussions dans le but d'unifier les forces du socialisme écossais. Nous nous adressons aussi à Dennis Canavan et à son *Alan McCombes est un des principaux dirigeants du Parti socialiste écossais (Scottish Socialist Party, SSP). A l'instar de beaucoup de membres du SSP, il a milité durant des années au sein de la tendance Militant, qui fut exclue du Labour party pour "trotskisme". Après l'exclusion du Labour, le Militant a tenté une politique de regroupement de la gauche radicale britannique, sans succès, sauf en Écosse. Ses membres écossais ont impulsé la formation du SSP au moment même où leurs camarades anglais engageaient un tournant d'auto-affirmation sectaire devant les échecs des tentatives de regroupement. Le SSP a fait une percée aux élections du Parlement écossais, parvenant à faire élire Tommy Sheridan (lui aussi issu de l'ex-tendance Militant). L'article que nous reproduisons ici permet de mieux comprendre la politique menée par le SSP. 1. Un seul bulletin de vote est imprimé portant la mention de chaque liste ; l'électeur coche le nom de la liste ou le candidat choisi avant de le mettre dans l'urne. 2. Socialist Labour Party, SLP, dirigé par le dirigeant syndicaliste mineur Arthur Scargill, refuse toute unité de la gauche radicale.

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armée de partisans en Écosse centrale ainsi qu'aux socialistes restés au sein du New Labour et dans le SNP pour saisir l'occasion qui permet de bâtir maintenant en Écosse une force massive en faveur du socialisme.

Bien sûr, il y aura des différences d'opinion, par exemple sur la question nationale et l'attitude à adopter envers l'indépendance de l'Écosse. Mais le SSP a une structure démocratique ouverte qui permet la liberté des débats et tolère les opinions des minori-

Déjà au cours des six semaines passés, le SSP a fait un bond en avant. Depuis les Îles Shetland loin dans le nord jusqu'à Galashiels dans l'extrême Sud, nous avons été inondés des demandes d'adhésions. A la différence des autres partis, le SSP est plus qu'une machine électorale pour attirer des voix. C'est un parti de combat qui lutte au jour le jour contre l'injustice, l'exploitation et l'inégalité. Son succès dans ces élections n'en reste pas moins très significatif et il ouvre la voie du développement du socialisme en Écosse.

Lorsque les résultats des élections de la nouvelle assemblée écossaise commencèrent à arriver, il y eut des scènes de jubilation au sein du New Labour face à la diminution des bataillons d'activistes Écossais. Cependant loin d'une euphorie devant la promesse d'une nouvelle aube, c'était plus un soulagement, de voir que le train du Parti national écossais (SNP) marquait un arrêt.

La campagne électorale du Labour fut plus hystérique que jamais en Écosse. Son spot télévisé électoral montrait le lent mouvement d'une fenêtre cassée et des enfants tristes regardant tragiquement le paysage désolé d'une Écosse après l'indépendance. Chaque jour les chiffres produits par les patrons et les économistes soutenant le New Labour étaient là pour mettre en garde contre l'indépendance, « le divorce le plus coûteux dans l'histoire ». Tous les quotidiens écossais soutenaient le New Labour. Le Daily Record abandonnait toute prétention d'information sur l'actualité politique. Il se concentrait sur une campagne de propagande monstrueuse, digne d'un Goebbels.

Avec l'arrière-plan d'une guerre dans les Balkans et une économie britannique balbutiante la direction du New Labour ne pouvait pas rêver d'affronter cette élection dans des conditions aussi favorables. Pourtant, les électeurs n'ont pas applaudi de manière retentissante le New Labour, ni voté la confiance envers l'Union britannique. Bien sûr certains, en particulier les électeurs âgés et les classes moyennes, furent attentifs aux slogans du New Labour et des médias. D'autres encore ont voulu donner au nouveau parlement une chance avant d'avancer davantage la question nationale. Mais parmi les jeunes et les travailleurs on sentait un changement d'attitude : des grains de sable s'échappaient de dessous les pieds du New Labour.

Dans 20 circonscriptions, essentiellement dans la ceinture centrale, le Labour a perdu plus que 10 % en faveur du SNP. A Glasgow, le score du SNP fut le double de sa moyenne nationale. Dans Dundee West -un bastion du Labour depuis 1950 — le SNP parvint à happer le siège. En général les votes en faveur du Labour chutaient dramatiquement en comparaison avec 1997 Malgré la faible participation - 59 % — le Labour passe de 46 % lors des élections générale de 1997 à 39 %. Les Libéraux-démocrates, proches alliés du New Labour n'obtiennent que 11 %, soit autant que ceux que les sondages d'opinion classifiaient comme "autres". Le fait que les Libéraux eurent dix fois plus de publicité que tous les "autres" souligne l'étendue de leur humiliation et parallèlement la percée de forces nouvelles, radicales et opposées à l'ordre établi.

Le SNP, bien qu'il ne parvienne pas à réaliser le score que les sondages lui attribuaient en 1998 (à égalité avec le New Labour), est dans une position potentiellement plus forte que jamais. La percée sensationnelle Cymru (nationalistes gallois) en Galle — qui obtient un soutien presque équivalent à celui du SNP en Écosse — témoigne de l'instabilité croissante du Royaume-Uni. Comme l'a observé Tim Williams, un membre de l'aile droite du Labour gallois, dans The Scotsman : « Les choses ne peuvent que s'améliorer ? Le blairisme, le Labour, l'Union : tous endommagés en un jour. Bonne journée, Tony !». Le même soulignait de manière caustique : « Les électeurs des terres travaillistes écossaises ont préféré un socialiste archaïque et un trotskiste truculent aux placements politiquement corrects de Blair ».

Cependant, le fait que le SNP n'est pas parvenu à une percée décisive a déjà conduit à des tensions croissantes sur sa gauche et sa droite. The Sunday Herald citait un député anonyme du SNP : « À moins que quelqu'un n'engage la bataille (contre Alex Salmon, dirigeant du SNP), il y aura un glissement vers le SSP ou une alliance similaire. » Dans le même article, une dirigeante de premier plan dans le Sud de l'Écosse, Christine Hutchison, déclarait son intention de rejoindre le SSP avec nombre de ses camarades et le soutien privé de deux députés écossais du SNP.

Le jour suivant, le porte-parole environnemental du SNP, George Kerevan, appelait le parti à suivre le New Labour à droite. « Beaucoup de ceux qui sont la cible du SNP, électeurs traditionnels du Labour déçus par le blairisme, se sont abstenus. D'autres, un sous-produit désormais permanent de la representation proportionnelle, passaient par dessus le SNP modéré en-route vers les partis de la gauche dure, dont l'étatisme utopique attire les travailleurs du secteur public. Le SNP ne veut pas de ceux là ». Concluant son plaidoyer pour une nouvelle version dure du thatcherisme, Kerevan, un ex-membre de l'IMG (3), disait : « Bien sûr, nous ne voulons pas obtenir le soutien de ceux qui ont voté pour Tommy Sheridan. Scottishi Socialist Party Mais alors, ne faisons pas n'importe quoi ». Il y a une certaine vérité dans les commentaires de Kerevan. En essayant de faire face dans les deux directions simultanément, le SNP a échoué à la fois à convaincre le grand patronat en faveur de l'indépendance et à obtenir un soutien massif au sein de la clas-

Sa timide politique visant à consacrer un penny de l'impôt sur le revenu aux dépenses de l'éducation et de la santé a suscité l'opposition furieuse du grand patronat et de la presse et a conduit à une érosion de sa base parmi les classes moyennes. Mais son refus d' empoigner les questions fondamentales telles que la pauvreté, l'inégalité et la nécessité d'une redistribution des richesses a rendu le SNP incapable de mobiliser la classe ouvrière et les pauvres contre le New Labour.

Si le SSP avait eu les ressources et la couverture des médias du SNP, notre appel pour 3. International Marxist Group a été le nom, au cours des années 1970, de la section britannique de la IVe Internationale.

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une Écosse socialiste indépendante, employant les richesses en faveur des millions de gens et non des millionnaires, aurait inspiré d'innombrables jeunes, fermiers et salariés mal payés à se soulever en masse contre le New Labour. À une petite échelle, c'est précisément ce que le SSP a réussi à réaliser, surtout à Glasgow, où le parti a des racines plus profondes et un profil plus affirmé que dans le reste de l'Écosse. Avec l'élection de Tommy Sheridan, ce profil a déjà atteint de nouvelles hauteurs, certes, seulement à Glasgow , mais face à toute l'Écosse. Au cours de ces quelques derniers jours, le parti a bénéficié d'une couverture médiatique plus grande qu' au cours de ses premiers six mois d'existence. Et avec Tommy Sheridan qui s'est engagé à vivre avec le salaire moyen d'un ouvrier qualifié, déterminé à lutter dans le Holyrood (nouveau Parlement écossais) et à diriger l'action extraparlementaire, le SSP peut devenir une force puissante dans la vie politique écossaise au cours des prochaines années.

La victoire de Dennis Canavan fut un magnifique triomphe de l'idéalisme socialiste sur le cynisme du New Labour. Congédié par Donald Dewar comme «pas assez bien pour être un membre du Parlement écossais », Canavan obtient plus de voix que Dewar, pourtant quasiment canonisé par les médias Écossais. Mais sans un fort parti socialiste derrière lui, l'impact de Dennis, particulièrement hors du parlement, sera limité.

La victoire du Parti Vert à Lothians fut une autre défaite dévastatrice pour la brigade des costumes gris.

Mais le député Vert, Robin Harper, après avoir flirté avec l'idée d'appuyer Dennis Canavan au poste du Premier Ministre, disait ultérieurement au Scotsman : « Mon intention a toujours été que Donald Dewar mérite d'être Premier Ministre. Il est stable et fiable et je ne pourrais penser à personne de meilleur. » Si R. Harper rejoint le gouvernement, les dizaines de milliers de jeunes révoltés qui appuyaient les Verts vont commencer à regarder ailleurs, particulièrement vers le SSP, dont le programme écologique est le plus radical de tous les partis politiques de l'Écosse.

Les électeurs travaillistes âgés, dont certains ont soutenu en seconde préférence le SLP, seront aussi de plus en plus attirés par le SSP. Alors que le désenchantement envers le Labour se durcit, le SSP apparaît comme une alternative et l'idée d'une cassure plus décisive avec le travaillisme commence à se propager.

Mais par-dessus tout le SSP est maintenant en position de s'adresser au plus d'un million de gens, dont beaucoup vivent dans la pauvreté, qui ont refusé de voter le 6 Mai parce que les grands partis n'avaient rien à leur offrir. Le New Labour et les médias commencent déjà à déchanter. Au contraire, les forces du socialisme croissent, sûres d'elles et pleines d'optimisme.

Les prochaines quatre années peuvent devenir un des moments forts des temps modernes et le Parti socialiste écossais peut jouer un rôle clé dans les événements tumultueux de l'avenir proche.

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