Le patriotisme cheval de Troie du nationalisme
Grèce - Union Européenne par Panos Kosmas
« Le patriotisme est la force de notre
peuple », voici ce que le DHKKI (1) a cru opportun de souligner dans son affiche électorale pour mettre en évidence ce qu'il considère comme la partie la plus précieuse de l'héritage du « bon vieux » PASOK (2). En avant vers le « large front patriotique » a tonné le président honoraire du KKE (3), H. Florakis, et le KKE, qui fait la moue quant il s'agit de la plus élémentaire collaboration entre les forces de gauche, invite sur sa liste électorale la nationaliste L. Kanelli et le « fondamentaliste » gréco-orthodoxe K. Zouraris. C'est dans les studios de télévision qu'ont été forgées les jointures du nouveau front patriotique : des brillants représentants de la « Droite populaire » et de l'extrême droite avec des patriotes de gauche — en premier lieu du KKE et du DHKKI, mais aussi du Synaspismos (4) — ont été allaités au nectar du patriotisme anti-OTAN et, en toute fraternité, ils ont livré des superbes batailles contre l'ennemi commun. « L'anti-impérialisme » pro-serbe
Dans le cas présent de l'action criminelle de l'OTAN dans les Balkans, l'alibi pour le glissement nationaliste du discours de gauche était la stupidité politique stéréotypée qui disait que nous ne devons pas « mettre sur un pied d'égalité » les crimes de l'OTAN et les crimes de Milosevic. Ce serait si simple et si « évident »... si on n'avait pas seulement affaire avec un dictateur qui opprimait son peuple, mais aussi avec un 1. DHKKI : Mouvement Social et Démocratique, scission du PASOK en 1995. Son président D. Tsovolas fut ministre des Finances de plusieurs gouvernements Papandreou. Il a obtenu 6,7 % aux récentes élections européennes. 2. PASOK : Mouvement Socialiste Panhellénique, parti social-démocrate fonde en 1975 par A Papandreou. Exception faite de la période 1989-1993, il a dirigé la Grèce depuis 1981. Il a obtenu 32,9 % aux récentes élections européennes.
régime qui était en train de faire la guerre à une de ses nationalités, après avoir imposé un véritable apartheid dans une province autonome d'une fédération qui fut jadis multi-ethnique. A côté de la guerre majeure de l'OTAN contre la nouvelle
Yougoslavie (majeure parce que ses conséquences étaient vraiment mondiales), il y avait une seconde, une guerre mineure, la guerre de la
Serbie contre le Kosovo. Et l'intensité de cette guerre-ci non seulement n'a pas diminué avec le déclenchement des bombardements de l'OTAN, mais a pris la forme du nettoyage ethnique contre les Albanais du Kosovo
Était-il admissible d'oublier complètement cette deuxième guerre ? Dans le cas ou cela a été fait (et malheureusement, souvent à gauche), les conséquences étaient évidentes:
• La Gauche apparaissait comme une force qui, pour des raisons d'évaluation politique, se désintéressait du drame de tout un peuple au moment ou celui-ci arrivait à son paroxysme, parce qu'elle le considérait comme « une poussière de l'Histoire » avec tout ce que cela entraînait comme énorme dégradation de son système de valeurs.
• La Gauche laissait libre le terrain à
« l'interprétation » raciste de cet oubli :
puisque les Albanais du Kosovo ne méritent pas la solidarité des internationalistes même quand ils sont victimes d'un nettoyage eth-
Son président actuel est le premier ministre
Kostas Simitis.
3. KKE : le Parti communiste grec. Sa secrétaire générale est Aleka Papariga. Il a obtenu 8,7 % aux récentes élections européennes.
4. Synaspismos : Coalition de la Gauche et du
Progrès. Ses origines très lointaines se situent a la scission (1968) anti-stalinienne et eurocommuniste du PC. Il a obtenu 5.2 % aux récentes élections européennes.
nique, alors il est très facile aux racistes et aux nationalistes, désormais déchaînés, de cultiver le racisme anti-albanais garni à la sauce « anti-impérialiste » : ce sont les Albanais qui auraient amené les impérialistes aux Balkans, ce sont eux le peuple élu de l'impérialisme, l'ennemi de l'orthodoxie et de l'hellénisme, etc.
• Ça déblayait le terrain pour que l'internationalisme et le mouvement anti-guerre soient « chapeautés » par la stratégie de Milosevic dont les deux principaux pylônes sont:
• l'axe Orthodoxe (Russie, Ukraine, Grèce...), élargi à la Chine, contre le monde occidental
• l'expulsion des Albanais du Kosovo afin de pousser la déstabilisation politique des pays balkaniques (surtout de l'Albanie et de la République de Macédoine).
Il est caractéristique que, dans son écrasante majorité, la Gauche a refusé non seulement de manifester sa solidarité aux
Albanais du Kosovo, mais aussi de mettre en avant ne fut-ce que la revendication élémentaire des « frontières ouvertes pour les réfugiés », ce qui démontre que les palabres concernant « la mise sur un pied d'égalité » n'étaient qu'un simple pretexte.
Voici, en quelques mots, ce que disait le « projet d'action anti-impérialiste » : dénoncez l'OTAN, aidez Milosevic, expulsez, démonisez et isolez les Albanais, passez des alliances avec la Russie et la Chine. En dehors du fait qu'il n'a rien d'internationaliste, un tel « projet » est aussi très inefficace : les Kosovars expulsés de leurs foyers offraient aux impérialistes leur plus grand argument politique et en même temps ils « culpabilisaient » la Gauche européenne. Quant à la Russie et à la Chine, il y a des raisons évidentes pour ne pas leur confier ses espoirs en vue d'une lutte anti-impérialiste et anticapitaliste efficace. Cette petite « omission » avait donc des terribles conséquences pour la Gauche. Elle a ouvert la porte par laquelle les idées nationalistes et racistes ont envahi ses forteresses. Le patriotisme
Paradoxalement, le moment fut considéré propice pour tester le patriotisme de la Gauche grecque. Qu'est ce qui menaçait exactement la « patrie », quelle « patrie » étions-nous appelés à défendre et comment ? Les patriotes de gauche et de droite se sont rencontrés sur le lieu commun suivant: après le Kosovo, ce sera le tour de la Thrace et de l'Égée. Voilà donc pourquoi « la patrie est en danger » : parce qu'elle est la prochaine victime... de l'impérialisme ! Toutes les phobies nationales ont été réactivées a travers cette formule et le patriotisme droitier-populiste, papandréiste et centriste du « bon vieux temps » a remonté à la surface : l'Occident, qui nous a vendu à Chypre et qui favorise la Turquie sur la question de la mer Égée, a placé la Grèce dans sa liste des pays candidats à être amputés d'une partie de leur territoire. D'où le « Grecs, soyez vigilants !» du KKE et le « Grecs, haut la tête !» du DHKKI. Toutes ces pantalon5. Yannis Kordatos : grand historien marxiste grec et dirigeant du KKE, il fut très influencé par l'opposition de gauche anti-stalinienne. Seraphim Maximos : dirigeant du KKE , journaliste et théoricien marxiste, il a été membre de l'opposition de gauche. Pantelis Pouliopoulos : inspirateur et organisateur des soviets de soldats grecs au front de l'Asie Mineure (1921-22), secrétaire général du KKE (1927), fondateur et leader de l'opposition de gauche, grand théoricien marxiste révolutionnaire. Fusillé par les occupants fascistes italiens en 1942 à l'âge de 42 ans.
nades patriotiques rongent comme un ver l'héritage culturel et le système des valeurs de la Gauche, elles œuvrent en faveur de l'hégémonie aujourd'hui idéologique, et demain politique, de la nouvelle droite nationaliste et raciste, elles constituent le « Cheval de Troie » du nationalisme et de l'impérialisme grec.
Ah, ici j'imagine le patriote de gauche grec qui se révolte : impérialisme grec ? Exactement ! Évidement, la longue domination du stalinisme après la guerre, a interrompu brutalement le débat sur le caractère du capitalisme grec qui, commencé au début du siècle, a été dominé par des illustres intellectuels de gauche comme Kordatos, Maximos, Pouliopoulos (5). C'est ainsi que le KKE, jadis internationaliste quand il dénonçait la campagne impérialiste grecque en Asie Mineure, est arrivé à parler de la « pauvre petite Grèce en haillons ». Refusant de voir que le capitalisme grec de cette fin de siècle constitue un « maillon » et un élément organique du tronc impérialiste : d'un côté économiquement (puisqu'il participe à l'intégration européenne), et de l'autre militairement et politiquement (puisqu'il participe pleinement à la structure impérialiste de l'OTAN dans le sud-est de l'Europe et en Méditerranée, d'autant plus qu'il héberge le QG de l'OTAN à Larissa). Le capitalisme grec est impérialiste aussi parce qu'il revendique constamment un « espace vital » autour de lui (en premier lieu dans les Balkans, mais aussi dans la zone qui encercle la Mer Noire ainsi que dans la Méditerranée du sud-est) en concurrence avec les capitalismes turc et italien.
Alors, si tout n'est pas rose pour le capitalisme grec, depuis quand est-ce l'affaire de la Gauche de partager les angoisses ou les enthousiasmes de « son » impérialisme et de lutter pour obtenir des rapports de forces favorables contre ses concurrents ? Pire encore, comment pourrait-on concilier son internationalisme avec l'entretien du racisme anti-albanais et l'hostilité envers la minorité (turque) en Thrace ? Et l'appui offert aux « inquiétudes » toutes fabriquées pour les « droits souverains du pays » ? Laissons cette besogne à l'archevêque Christodoulos, aux plumitifs chauvins, aux députés fascisants, au camp des nationalistes, des racistes et à la pègre d'extrême droite. Ainsi qu'à quelques colporteurs, idéologues ex« hyper-gauchistes » qui, sans s'en rendre compte, sont devenus leurs « intellectuels » organiques...
Union Européenne - Grèce SOUSCRIPTION
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Le n° 0 est paru le 1 mai 1974. Il avait bien démarré : bien que « bouclé » avant le 25 avril, il contenait un article sur « le début d'une crise » au Portugal, analysant la crise de la vieille dictature « malade de l'Afrique » et secouee par la montee des luttes sociales. Et Ernest Mandel analysait L'archipel du Goulag de Soljenitsyne, soulignant « la tragédie d'une d'intellectuels rebelles dans /'URSS d'aujourd'hui qui, de par l'expérience du stalinisme ont été amenés à rejeter également le léninisme et le marxisme, et se sont rendus incapables de comprendre les causes de la répression stalinienne, la réalité présente en URSS et les solutions que réclame la crise de cette société ». Un bon début, qui ne s'est pas démenti au cours du quart de siècle suivant.
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