Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

SERBIE

Un tournant historique

· Inprecor n° 437-438, juillet-août 1999, n° 437/438 · p. 32-36 · 4 151 mots

Ex-Yougoslavie Paix et armements Europe de l'Est Femmes

par Radoslav Pavlovic* A de la défaite serbe face aux bombarde u-delà des conséquences immédiate ments massifs de l'OTAN, une chose est absolument certaine : les rapports entre Serbes et Albanais au Kosovo ne seront jamais plus ce qu'ils étaient - avec de brèves parenthèses - tout au long de ce siècle.

1912-1999, voila deux repères du début et de la fin de ce siècle d'une histoire lourde écrite en rouge sang d'une époque à jamais revolue.

On ne sait pas comment la situation va évoluer ni au Kosovo, ni en Serbie, on n'a même pas déblayé les premiers décombres de ce tremblement de terre humain prodigleux, on ne sait pas si les Serbes Kosovars pourront ou voudront retourner chez eux, de même que les Albanais, quelles nouvelles secousses — inévitables — se produiront en Serbie, on ne sait pas si le peuple albanais du Kosovo aura sa véritable indépendance — tant souhaitée et si chèrement payée — mais on sait une chose : les Albanais du Kosovo ne seront jamais plus sous la botte serbe.

* Plus qu'une cassure sur le terain du rapport de force militaire - évident — il y a un tournant sur le plan politique, social, moral, plus profond, plus durable et plus important. La guerre est le prolongement de la politique par d'autres moyens et le verdict d'une guerre est le verdict d'une politique Les armes parlent en dernier, les guerres sont des cassures évidentes, mais en amont il y a l'économie, la société, l'histoire, la politique, voire la "mentalité" ou les préjugés serbes en occurrence, reflets déformés d'une réalité, ce qui ne les empêche nullement de * Radoslav Pavlovic, syndicaliste indépendant, est un des initiateurs de International Workers Aid pour la Bosnie et membre de Workers International. Nous lui donnons bien volontiers la parole pour ce témoignage analytique sur la situation en Serbie, vue de l'intérieur.

Page 33

Un tournant historique devenir un agent actif et même sanguinaire.

Décollant sur les ailes blanches des anges des monastères serbes du Moyen Age, nourri par les légendes dans les nuages d'une métaphysique nationale brumeuse et somnolente, le "peuple céleste" tombe brutalement par terre dix ans après, se rendant compte qu'il n'a plus rien dans le frigo et qu'il n'a pas de visa. C'est l'assassinat de l'ange par le couteau d'Arkan : visage angélique, cœur d'assassin.

C'est un choc terrible. "Kosovo, c'est fini !". Regret, joie ? Un profond soulagement, en tout cas. Il n'y a plus d'Albanais juste bons pour tronçonner le bois de chauffage et faire du bon pain et de la délicieuse pâtisserie. Il n'y a plus de carrière lucrative pour les fonctionnaires envoyés de Belgrade. Il n'y a plus de rapine pour les policiers serbes dévalisant les boutiques albanaises au Kosovo. Il n'y a plus de deutsche marks cachés dans les longues jupes des femmes terrorisées, il n'y a plus de voitures rapatriées en Serbie sans plaque d'immatriculation, il n'y a plus d'hommes séparés de leurs femmes et enfants, pour être traînés aux abattoirs collectifs. Il n'y a plus de pouvoir serbe au Kosovo, il n'y a plus d'apartheid. Enfin, nous les Serbes n'avons plus ce boulet au pied.

Donc, un livre de l'histoire est achevé, plus qu'une page. S'il y a une suite quelconque, ce sera un autre livre. I serait trop facile de réduire ce tournant aux effets des bombes américaines. Le peuple albanais n'a pas ce qu'il voulait, il en est encore loin, on le verra vite, mais il n'est plus couché par terre. Terriblement blessé, il se remet sur ses jambes. La suite sera une autre histoire.

Les bombes atlantiques ont, en tout cas, brutalement interrompu et changé une longue histoire. Elles l'ont soudain accélérée. La guerre a été accueillie en Serbie sans surprise au fond, avec certains murmures, mais il était trop tard pour changer les données du problème. L'unanimité de réprobation s'imposait a tous face aux bombardements par les armées des pays dont la lutte pour la "démocratie" en Asie, au Moyen Orient, en Afrique, en Amérique Latine n'a pas apporté des preuves convaincantes, c'est le moins que l'on puisse dire.

Ceci n'est pas en contradiction avec un sentiment de profond soulagement lors de la signature de l'accord "technico-militaire" Non seulement parce qu'il n'y aura plus de bombardement et d'angoisse pour les proches sur le front et à l'arrière, plus d'état de guerre, d'ordre militaire, de sirènes, d'avions à peine visibles mais voyant tout et frappant n'importe où, de cercueils interdits d'ouverture, de confirmation incessante de ces nouvelles sur le pillage et les massacre à l'encontre de la population civile albanaise, mais surtout, nous ne serons plus les otages d'une politique criminelle et aventurière, qui empêche de fonder le moindre espoir pour

C'est ce soulagement profond qui rend impossible le retour en arrière, même si les troupes de l'OTAN se retiraient soudainement pour une raison miraculeuse et même si l'UCK reste militairement inférieure à l'armée serbe.

Non pas que Milosevic et ses alliés fascistes de toutes les couleurs n'en voudraient pas, non pas que l'armée serbe soit à ce point affaiblie, mais parce que chaque guerre a un ressort, or le ressort moral serbe, après dix ans de pouvoir de Slobodan

Milosevic et ses quatre guerres, montant en bestialité et absurdité comme une spirale infernale, est définitivement cassé

« Il ne peut plus rien inventer pour nous maintenir dans ce taudis irrespirable qu'est devenu notre pays » dit-on couramment dans la rue. C'est loin du bilan politique clair, mais c'est le retour en pensée dix ans en arrière, c'est un soulagement profond, immédiatement suivi d'une autre inquiétu-

Exode des Albanais du Kosovo de, aussi profonde : « Maintenant, cela se passera chez nous, entre nous ».

S'il y a une nouvelle guerre balkanique, ce ne sera pas dehors, ce sera la guerre civile en Serbie même. Il y en a qui l'ont prédit des années auparavant, maintenant c'est une évidence qu'on respire aujourd'hui en Serbie, de gauche à droite, d'en bas jusqu'en haut.

Dix ans, cela suffit !» entend-on de par( tout, sans toujours se rendre compte que la plupart ont plébiscité activement ou avec bienveillance le guide du peuple serbe en 1989 à Gazimestan au Kosovo, lors d'un meeting monstre d'un million et demi de personnes. Le président serbe avait atterri triomphalement en hélicoptère, directement envoyé par le ciel, et avait commencé par menacer toute la Yougoslavie ; ou bien elle sera comme nous, les plus nombreux et les plus forts, les Serbes, la voulons ou bien elle

Page 34

n'existera pas.

En effet, elle a cessé d'exister peu de temps après, et de quelle manière ! L'un de ses derniers lambeaux, le Kosovo, s'est détaché. Même la fédération serbo-monténégrine n'existe que sur le papier.

Le président serbe a été de diverses manières et à divers moments soutenu par d'autres forces non négligeables — prési-

Exode des Serbes du Kosovo dents des autres républiques ex-yougoslaves, les grandes puissances, l'opposition serbe — mais la lourde note pour dix ans de barbarie est inévitablement et avec unanimité adressée à lui seul. La colère serbe n'est tournée ni contre les Albanais, ni contre l'OTAN, qui, tout compte fait, ont agi comme ils l'avaient annoncé, mais contre Milosevic qui les a trompés et manipulés. Il n'y a plus de cause nationale sacrée là où l'on pille, où l'on s'attaque aux civils faute de pouvoir mettre la main sur les guerriers, où l'on brûle les maisons et où l'on déchire les papiers d'identité. Or, tout cela, la Serbie l'a appris avec certitude au cours des deux derniers mois.

« Qui est coupable ?» demande le correspondant local de Radio Europe libre à Krusevac à une mère en colère, le lendemain du meeting de masse des parents de soldats stationnés au Kosovo, dont ils n'ont aucune nouvelle depuis le début de la guerre. « C'est lui !», répond-elle. « Mais qui est-ce, lui?», insiste le journaliste amateur, mis aux arrêts le lendemain pour trois jours, mais probablement encore en prison. « Mais vous ne comprenez pas ? Mais c'est lui, Slobodan MILOSEVIC !»

Le cri de cette mère à fort accent paysan, qui a probablement voté Milosevic aux dernières élections, était le cri de toute la Serbie profonde. Il a été entendu partout, car nous étions tous suspendus pendant deux mois à cette radio, qui, à partir de minuit jusqu'à cinq heures du matin émettait depuis Prague un flot d'informations larges et crédibles de tous les cotés, y compris l'OTAN et les camps albanais à la frontière.

La veille, un haut gradé de Nis est venu spécialement à Krusevac pour calmer les esprits en révolte et amadouer mille "déserteurs" pour les convaincre de revenir sur le "front". Cinq mille personnes l'ont débordé. « On a failli le lyncher, dit la mère, et je regrette aujourd'hui qu'on ne l'ait pas fait ». Le général a commencé de manière douce, puis ce furent des hurlements. Il a brandi la menace du tribunal militaire, ce fut encore

Spire. Enfin, il s'est sauvé en disant : « Que ceux qui le veulent retournent au Kosovo et que les autres reviennent chez eux » La voix limpide et claire de cette femme ayant un fils unique, comme beaucoup d'autres, exprimait une volonté farouche qui ne connaît plus aucune peur, une autre Serbie qui se dresse, hautement et autrement plus dangereuse que les politiciens petit-bourgeois de l'opposition, qui ont commencé a se remuer quelque peu, après un long silence de mort. Ces paysans ont des maisons, des terres, des machines agricoles, ils ont dépensé une fortune pour fêter le départ de leur fils à l'armée — une vieille tradition devenue surréaliste dans un pays au bord de la famine et menant des guerres perdues d'avance, où la norme moyenne est de sept moutons et sept cochons tournés sur la broche pour cinq cent invités — cette femme n'avait plus rien, n'était plus rien si son fils rentrait du Kosovo en cercueil de tôle zinguée. C'est l'effroi devant l'abîme. C'était hautement symbolique : toute la Serbie a senti pendant trois ou quatre jours décisifs cet effroi devant l'abîme.

* • deviennent le couple le plus isolé et le lobodan Milosevic et son épouse plus haï, non seulement à l'étranger mais en Serbie même. Le vide se fait autour d'eux : certains des plus proches commencent à s'en détourner, car leur amitié autrefois lucrative devient une amitié dangereuse.

Le plus isolé ne vent pas dire le couple le plus impuissant, couple désarmé et prêt à se rendre. Loin de là ! Si Milosevic n'a pas démissionné en hiver 1996-1997, lorsque quatre cent mille personnes, tous les soirs pendant trois mois sifflaient son nom, il ne démissionnera jamais. On peut faire confiance à la perfidie, à la ruse et au cynisme sans bornes du président serbe pour marquer sa chute inévitable et imminente par un artifice de sang digne de Néron.

S'il ne peut plus prolonger son pouvoir, il a encore assez de forces pour mettre le feu dans la ville ou soulever la digue et provoquer le déluge. Avec la police militaire en temps de guerre ou avec la police, ses unités spéciales et bandes paramilitaires téléguidées en temps de paix, il peut faire face aux premières tentatives d'assaut sur le régime. Dans les premiers jours de la guerre, l'assassinat politique du rédacteur et directeur d'un quotidien d'opposition, Slavko Curuvija, par tueurs à gage interposés, était un clair avertissement à l'opposition démocratique : on n'a plus le temps, ni l'envie de faire des procès politiques, on n'a même pas les moyens de faire comme Pinochet — remplir les stades de football — on procédera à la "vénézuélienne"' : vous êtes engloutis par la nuit. Des criminels et assassins débordent le marché, les prix sont tombés très bas : 100200 DEM per capita. Faites gaffe !

Cet avertissement a eu des effets pendant la guerre. Plusieurs dirigeants ou journalistes, menacés, sont partis Monténégro ou à l'étranger. Pendant trois-quatre semaines personne n'a osé dire un mot.

ependant le grondement dans les masses donne peu à peu du courage. Les voix se lèvent, et l'une des premières, Vuk Obradovic, dirigeant du parti Socijaldemokratisja, financé par quelques banquiers, dit-on, petit et pas encore usé, apostrophe et demande la démission de Milosevic en pleine guerre. L'ancien officier de l'Armée fédérale ménage l'armée et pointe le doigt sur le président. C'est risqué mais seulement quelques semaines plus tard, cela commence a rapporter les dividendes politiques : il est l'un des oppositionnels du premier rang. Ils sont plusieurs a mijoter un front d'opposition démocratique : Djindjic, Djukanivic (Monténégro), Panic (ex-premier ministre fédéral), Obradovic, Vesna Pesic. Où en arriveront-ils, compte tenu de leur inconsistance politique et d'un certain degré d'usure ?

Cela n'enthousiasme pas outre mesure les travailleurs, mais plus d'un affirme: ce qui compte, c'est de chasser Milosevic, on verra après avec ceux-là. Ils sont ambitieux, instables, menteurs, faibles, on les chassera à leur tour six mois après.

Leur programme se réduit à ouvrir largement les portes à la démocratie occidentale, au capital étranger et à procéder à la privatisation, comme base d'un capitalisme "honnête". Ils promettent la liberté de la presse et la liberté syndicale. Ils réclament d'urgence de nouvelles élections.

En cas d'élections dans l'avenir le plus proche, ils ont de bonnes chances. A condi-

----- photo credits and running heads -----

C

Page 35

tion qu'il y ait des élections, à condition que Milosevic cède, à condition que les masses les imposent par la rue, à condition qu'ils restent unis, à condition... C'est le bloc bourgeois dans un pays sans bourgeoisie. D'où leur faiblesse organique et la nécessite de traduire en langue serbe ce que les gouvernements des puissances capitalistes souhaitent, évidemment en toute souplesse.

La nécessité de constituer un troisième bloc politique, vraiment démocratique, anti-nationaliste et social, à savoir avec l'appui actif des travailleurs et sans peur de la classe ouvrière, est inscrit depuis longtemps à l'ordre du jour de la vie politique serbe. Les forces sont, cependant, encore faibles, disparates, les démocrates petits-bourgeois sont plus nombreux et plus influents, il y a plus de leaders que de membres des partis, donc rien n'est certain.

Dans cette situation, la guerre aérienne subie de l'extérieur devient une guerre politique intérieure, une guerre des nerfs et des instants : le terrain est miné. Face aux démocrates ou pseudo-démocrates, il y a toujours l'appareil bureaucratique qui se défendra bec et ongles même sans Milosevic, il y a Seselj et divers éléments fascistes disséminés un peu partout, qui, après leurs expéditions en Croatie, en Bosnie et au Kosovo grignotent leur butin de guerre, se saoulent de récits de guerre inventés (ils n'ont pratiquement jamais combattu que contre les civils désarmés) et affûtent à nouveau les couteaux. En cas de nouvelles élections, Seseli chutera autant que Milosevic, sinon plus. Si son électorat confus, espérant les changements radicaux s'est déjà dispersé, son noyau de fidèles se soudera encore plus autour de lui. Milosevic ne le laisse pas partir du gouvernement pour ne pas porter tout seul le chapeau de la défaite. Il a besoin de Seselj plus que jamais, pour maintenir la majorité parlementaire et éviter les nouvelles élections. Seseli voudrait bien quitter le bateau qui coule, mais sans Milosevic et son appareil d'État il n'est rien, alors que tout autour la mer est agitée. Lorsque les ministres radicaux ont donné leur démission, car ils ont voté contre les accords de Milosevic et sa "capitulation" devant l'OTAN, le Président de la République (Milan Milutinovic) les a rappelés à l'ordre : « l'obligation de travail » est en vigueur pendant l'état de guerre qui n'est pas encore révoqué, pour le paysan, pour l'enseignant, comme pour le ministre !

En coulisse on a peut-être menacé Seselj, car tout le monde sait qui gouverne encore et sans états d'âmes. Ainsi, le stalinisme serbe édite une nouvelle page surréaliste, pourtant véridique : on menace les quinze ministres fascistes qui veulent partir et rompre l'alliance avec la "gauche yougoslave" (troisième parti gouvernemental, dirigé par la femme de Milosevic). La bureaucratie serbe est réduite politiquement à la portion congrue. Hier, elle a demandé à Seselj de partager le pouvoir avec eux de plein gré, aujourd'hui c'est de force. Dans la tamille Milosevic, on n'entre pas quand on veut, on n'en sort pas non plus quand on veut.

Si Seselj est lui-même sur la pente descendante à la suite de cette guerre, il ne faut pas oublier que le fumier social du fascisme serbe c'est la paupérisation massive. Les chômeurs sont plus nombreux que les travailleurs, dont un million est pratiquement en chômage "technique" depuis des années (complexe métallurgique), restant chez eux et touchant une aumône. Après les bombardements, au moins deux à trois cent mille ouvriers sont restés sans usine et sans travail.

Ville de Pec au

Kosovo, détruite par les bombes de l'OTAN On veut les entraîner sur les champs, plus pour les avoir sous contrôle que pour les faire travailler. C'est Pol Pot sans idéologie maoïste. Les villes deviennent dangereuses pour le pouvoir.

* a preuve a été donnée au cours de la guerre. Les villes du sud, ayant fourni le plus de mobilisés pour le Kosovo et ayant subi d'importantes destructions - Cacak, Uzice, Kraljevo, Krusevac, Nis, Leskovac, Aleksinac — ont été sur le point de se révolter ouvertement. Souvent dirigées par les mairies d'opposition, elles étaient le théâtre d'initiatives courageuses, tel le "parlement civique" à Cacak. Le maire est recherché par la police militaire pour ses déclarations publiques contre les officiers locaux qui déménageaient une usine militaire dans une agglomération civile : l'OTAN bombarde les deux. Composé de démocrates locaux sans parti et de syndicalistes indépendants, ce parlement demande publiquement à l'OTAN d'arrêter les bombardements et à Milosevic d'arrêter l'épuration ethnique. Le conseil municipal de Subotica, avec le maire hongrois Joseph Kasa en tête (la ville est multiethnique, à l'extrême nord, vers la Hongrie) adopte une déclaration similaire. En trois jours, le parlement de Cacak est interdit par trois fois de réunion publique... par le ministère de l'intérieur. Des amendes pénales lourdes sont infligées de manière expéditive puis les arrestations arrivent, l'état de guerre ouvre la grande porte à l'arbitraire du pouvoir.

De toute évidence, l'initiative est du côté des forces populaires et démocratiques, le pouvoir est sur la défensive. Il frappe ces initiatives locales, mais pas comme il le voudrait ; il y a le risque de déclencher l'avalanche.

Dans cette guerre des nerfs au jour le jour, à la veille et immédiatement après les accords, rien n'est certain. D'un côté, il y a l'initiative politique, de l'autre la force armée. Milosevic est enfermé dans sa forteresse, mais il ne songe pas à se rendre. L'opposition populaire, et singulièrement ouvrière, est écrasante en nombre, mais elle n'a ni programme politique, ni armes. Un meeting de trois cent démocrates peut être facilement dispersé par trois fascistes armés. Il y a déjà plusieurs années, a Pancevo, un meeting démocrate avait été brusquement interrompu par un ultra-nationaliste sans arme, mais ayant le courage d'affronter la foule ennemie. On lui crie « démocratie ». Il répond : « Vous pouvez toucher votre cul avec votre démocratie » et s'en va tranquillement...

Ce sont les petits tests du rapports de force dans la lutte des classes. Les démocrates pacifistes s'imaginent obtenir la démocratie par le bulletin de vote, à côté des fascistes armés qui gardent ces urnes.

Pourtant, rien n'est joué d'avance. Le fascisme serbe est autrement mieux soudé et armé que leurs amis en Europe occidentale. Il est sur une pente descendante, mais pourra trouver encore parmi les Serbes de Krajina, de Bosnie et du Kosovo des milliers de volontaires. Ils vont crier la revanche serbe, mais avant de procéder à la revanche contre HVO ou UCK, bien armés, ils s'exer-

Page 36

Serbes. el Tziganes quittent le Kosovo ceront sur le mouvement démocratique et ouvrier serbe, désarmé celui-la. Les questions tactiques à la veille de ces conflits imminents sont des question de vie ou de mort. Le mouvement ouvrier renaissant, notamment son regroupement dans un syndicat indépendant, manque d'un parti indépendant. Le syndicat "Nezavisnost" est resté assez confus et divisé durant la guerre. Il va falloir rattraper en quelques mois plusieurs années perdues. Tâche rude, mais pas impossible. Tous seuls nous n'y arriverons pas. Avec l'aide internationale du mouvement ouvrier, peut-être. Avec un peu de hardiesse et d'intelligence en plus, sûrement.

*

Le front décisi de celle guerre est là où

on l'imagine le moins aujourd'hui : sur les ponts détruits entre les différents peuples ex-yougoslaves. La guerre yougoslave est partie d'en haut et la plupart des fois de l'extérieur, c'est-à-dire de Belgrade. La Serbie était et demeure la clé de voûte de toute politique balkanique. Les grandes puissances, après avoir soutenu Milosevic pendant des années, mettent aujourd'hui sa tête à prix, mais ne songent nullement à reconstruire les ponts. Le mépris et l'intérêt impérialiste déclare ces peuples barbares, se déchirant depuis des siècles, incapables de vivre ensemble sans leur présence militaire et sans leur direction dans la transformation sociale de ces pays. Il impose une paix qui continue d'être une guerre larvée, il promet des crédits qui tardent à venir, et lorsqu'ils arrivent, sont aussitôt dilapidés par la mafia politique locale, dévouée corps et âme à ceux qui ont quelque chose à offrir. Les sociaux-démocrates sont parmi eux. Leur programme appelle à la collaboration entre le capital et le travail, mais ils se retrouvent toujours en pratique du côté du capital.

La paix et le progrès sont dans l'idéologie capitaliste actuelle, que l'OTAN exporte sous la protection armée, sommairement identifiés avec la démocratie occidentale — le parlementarisme bourgeois réduit aux clientélismes. Les tares de ce système, bien connues en Europe occidentale, sont de véritables caricatures à l'Est, où il n'y a ni bourgeoisie autochtone, ni tradition démocratique, ni mouvement ouvrier organisé. C'est la démocratie des singes parlementaires sous l'oeil vigilant des intérêts mafieux.

Les grandes puissances impérialistes sous l'égide de l'ONU créent en réalité des protectorats sous leur contrôle militaire, politique et financier. Ils gèrent la division et la paralysie bosniaque en maîtres souverains, sans aucun bail à terme défini. Ils feront la même chose au Kosovo. Les Albanais et les Serbes seront désarmés, tenus a distance et dans l'hostilité permanente, leurs quartiers, villes ou territoires respectits seront en fait divisés, malgré les déclarations solennelles de l'ONU. Les uns comme les autres seront abandonnés à leurs nationalistes respectifs. Les initiatives pour créer des ponts de confiance entre les divers peuples, dans un esprit démocratique, mais en toute liberté et indépendance nationale, seront combattues. Ces initiatives prendront nécessairement le chemin des premiers socialistes balkaniques d'avant 1914, mais elles seront combattues comme le retour du bolchevisme. Le Kosovo ne sera plus serbe, mais les Albanais n'auront pas pour autant l'indépendance. Les mafias locales, et les mafias politiques qui sont le mieux structurées, profiteront des crédits étrangers et du chaos politique et social intérieur, pour devenir les meilleurs interprètes des volontés de l'impérialisme démocratique.

La clé de voûte du complexe balkanique est en Serbie. Si Milosevic tombe, le peuple serbe se ressaisira après le choc. Ou plutôt si le peuple serbe sort dans la rue, Milosevic tombera. Ce n'est pas pour autant que les travailleurs gagneront. Leur éventuelle victoire leur sera volée par ceux qui ont cherché un petit strapontin auprès de Milosevic

(Djindjic, Panic, Draskovic, Djukanovic), mais qui ont trouvé aujourd'hui un appui autrement plus convaincant auprès des gouvernements occidentaux. Ils disent que l'occident, après les bombes donnera au peuple serbe les crédits et la démocratie. Dans les annexes, il sera précisé que la privatisation des grands moyens de production et de communication sera obligatoire afin que « la véritable démocratie » puisse functionner. Le chômage sera traité par les services sociaux des mairies qui n'ont même pas l'argent pour assurer l'eau et le nettoyage de la ville.

Si l'espoir de changement démocratique et d'amélioration sociale est déçu, si la paralysie politique s'instaure - c'est une quasi certitude, car les coalitions seront éphémères, instables et toujours à court de majorité — le fascisme pourra compter sur de nouvelles chances. Il proposera la dictature pour combattre le chaos, de même qu'il a proposé la guerre comme moyen de combattre la décadence sociale et économiquei-là, c. Avant d'arriver à nouveau au pouvoir — à condition qu'il quitte celui-là, ce qui n'est pas évident — il faudra qu'il retrempe son outil, qu'il empêche la remontée ouvrière, par nature démocratique, par l'élimination physique de ses militants, démocrates et syndicalistes.

Or, pour avoir le minimum de démocratie, dans laquelle on pourrait défendre le droit à la vie, il faut pratiquement vaincre et conquérir le pouvoir politique. Est-ce que la classe ouvrière, après l'expérience amère de "l'autogestion", osera penser et agir pour la conquête du pouvoir, pour son propre compte, ? Cela reste à voir dans le conflit de forces sociales vives.

le 25 juin 1999 Ce qu'ils ont osé appeler « dommages collatéraux » : deux bus bombradés par l'OTAN, le 1 et le 3 mai

Une erreur sur cette page ?