à l'ombre de la potence de notre correspondant Erkan Taner* C debut, la Cour de surete d'Etat a fina- omme on pouvait s'y attendre dès le lement condamné le chef du PKK, Abdullah Öcalan (dit « Apo »), à la peine de mort, au bout d'un procès qui a duré près d'un mois.
Il est clair que, quelles que soient nos critiques contre le PKK, nous dénonçons sans détour le jugement et la condamnation d'Apo par l'Etat turc. Nous lui dénions le droit de juger et d'emprisonner — et a fortiori d'exécuter — Ocalan. Certes, nous ne condamnons pas ce procès parce que nous considérerions Apo comme un héros sans peur et sans reproche, symbole de tout le peuple kurde. Apo et le PKK se sont rendus responsables d'une série de crimes contre les peuples kurde et turc, en massacrant des paysans, des ouvriers et des enseignants kurdes et turcs, en effectuant des attentats aveugles dans les villes (tuant des civils turcs et kurdes), en pratiquant des assassinats politiques contre des militants de la gauche turque et kurde et en exécutant ses propres militants « dissidents ». Mais l'Etat turc criminel, qui a — tout au long de cette guerre et de son histoire — assassiné, torturé et réprimé des dizaines de milliers de militants et de civils kurdes et turcs, brûlé des milliers de villages kurdes, déporté des dizaines de milliers de paysans kurdes, violé les droits démocratiques les plus élémentaires des Turcs et des Kurdes qui vivent dans ce pays, et qui, de surcroît, exploite les travailleurs turcs et kurdes et opprime le peuple kurde, n'a aucune légitimité morale ou politique pour s'ériger en juge.
En dernière analyse, c'est aussi l'État turc (sans oublier le rôle de l'impérialisme et des États bourgeois de la région) qui est respon* Erkan Taner est militant de la section turque de la IVe Internationale. 1. Une partie de l'autocritique effectuée aujourd'hui par Ocalan, rejoint les critiques que nous avions précédemment formulées contre la ligne du PKK, dans le dossier d'Imprecor n° 432 (portant par erruer la date de novembre 1998 et le n° 429 sur la couverture...) du mois de février...
Négociations
sable des pires actions violentes du PKK. Car ces militants du PKK, dont certains ont commis des actions impardonnables (qu'Apo lui-même condamne aujourd'hui), sont aussi le produit de la violence et de la misère cette société et de cet État. Leur haine et leur culture politique est aussi le résultat de l'oppression et de la répression innommable qui a été pratiquée durant des décennies contre leur peuple, leur famille, leurs proches et eux-mêmes. Beaucoup d'entre eux ont été formés à cette violence dans les prisons de Diyarbakir, sous des tortures abominables pendant et après la dictature militaire. Cela n'excuse ni ne justifie leur « méthodes » et leur attitude contre le peuple, qui sont aussi le résultat de l'idéologie et des rétérences staliniennes des dirigeants du PKK. Mais les crimes et erreurs du PKK ne peuvent permettre en aucun cas à l'État turc de faire oublier ses propres crimes, d'autant qu'aucun des criminels des forces de polices spéciales, de la gendarmerie, de l'armée, des escadrons de la mort, des fascistes turcs (dont certains ont aussi été recrutés par les services secrets turcs pour effectuer les basses besognes de l'Etat et qui en ont profité pour se lancer aussi dans le trafic de drogue) n'ont été condamnés par cette justice turque; aucun des assassins, auteurs de milliers d'assassinats de militants kurdes et turcs (les « disparus » ou victimes de « meurtres aux auteurs inconnus », selon la formule consacrée) n'ont été identifiés ni condamnés; et aucun des dirigeants de l'État turc, qui ont organisé, ordonné, favorisé ou ne serait-ce que « toléré » ces crimes n'a rendu compte de ses actes.
Cette mise au point faite, il est utile de tirer un premier bilan politique du jugement d'Apo, compte tenu de l'importance politique de ce procès pour l'évolution ultérieure de la question kurde en Turquie, ainsi que des importantes déclarations autocritiques d'Apo (1) qui confirment et précisent la nouvelle ligne politique du PKK (voir encadré sur l'autocritique faites par Ocalan). Il faut aussi préciser que cette condamnation à mort n'est qu'une première péripétie, qui ne présage en rien de la suite des événements. Ce n'est que maintenant que vont commencer les choses sérieuses. La vraie bataille se déroule donc en marge et au-delà du tribunal, dont la seule fonction semble de vouloir sauver les apparences juridiques, satisfaire l'opinion publique turque et mondiale, ainsi que les instances européennes (voir encadré sur la « stratégie juridique de l'État turc »). C'est d'ailleurs ainsi qu'Öcalan lui-même interprète le verdict : « Je m'attendais à un tel verdict. C'était normal. Cette décision est surtout destinée à satisfaire l'opinion publique. C'est pour cela qu'elle n'est pas très importante. C'est à partir de maintenant que va commencer le processus politique. La peine de mort ne change en rien notre ligne de fond. Notre orientation de paix va se maintenir. (...) Notre réalité populaire et organisationnelle doit accueillir cette décision avec sang-froid
et développer des politiques basées sur la maturité. Nous allons poursuivre et même intensifier notre lutte pour la paix. Dans ce cadre, nul ne doit prendre ce processus à la légère. La paix est une nécessité historique Nul ne doit avoir une approche simpliste vers la solution par ce moyen de la question kurde. (...) Tout le monde doit accomplir son devoir pour la paix. Les associations de masse, les partis politiques, les intellectuels et toute l'opinion publique doit œuvrer pour la paix.». (2)
Durant le procès il est d'ailleurs apparu qu'Öcalan tentait de négocier avec l'État turc et les militaires par tribunal interposé (à supposer que d'autres contacts plus directs n'aient pas eu lieu dans les couloirs de sa prison d'lmrali). Il a d'ailleurs révélé durant les audiences, qu'il avait envoyé une lettre au président de la République et au premier ministre turcs. Le site web du PKK précise aussi que la plaidoirie d'Apo a été postée à tous les députés turcs. L'attitude de l'État turc durant le procès semble aussi confirmer la réalité d'une telle négociation.
Ce verdict de peine capitale ne signifie donc pas automatiquement que l'État turc a décidé de pendre Apo illico presto, et de continuer à vouloir traiter la question kurde par la seule répression militaire. Selon la loi turque, toute peine capitale est d'ailleurs automatiquement envoyée devant la Cour de cassation (et les avocats d'Öcalan peuvent aussi saisir la Cour de cassation). Cette procédure pourrait être beaucoup plus longue que celle du procès en tant que tel, faisant gagner du temps aux deux parties.
Dès l'annonce du verdict, le premier ministre Ecevit a d'ailleurs déclaré que le processus judiciaire n'était pas achevé et « qu'il fallait laisser du temps au temps pour que les passions s'apaisent ». En tout état de cause, compte tenu des congés judiciaires, le dossier ne sera pas examiné avant début septembre. Ensuite, il faudra que le dossier (en cas de maintien de la peine de mort — ce qui est très probable) arrive devant le Parlement. La procédure parlementaire pourra aussi ne pas être très rapide, d'autant qu'une quarantaine de condamnations à mort sont en souffrance au Parlement, puisque la Turquie n'applique plus la peine de mort depuis 15 ans. Dans la mesure où le sommet de l'OSCE doit se dérouler à Istanbul au mois de novembre, en présence de nombreux chefs d'État (dont Clinton et Chirac), il semble évident que même si l'État turc décidait d'exécuter Öcalan, il ne s'aventurerait pas à le faire avant cette date. (3)
Compte tenu de la composition du Parlement (majorité de droite et d'extrême droite) et de l'ambiance dans l'opinion publique, il est peu probable — dans l'état actuel des choses — que le Parlement refuse de ratifier la condamnation d'Apo. D'ores et déjà trois partis, le parti fasciste MHP et les deux partis de droite, ANAP et DYP, se sont prononcés pour la ratification de la peine. Les islamistes du FP hésitent, alors que le DSP (gauche nationaliste) d'Ecevit s'est déclaré opposé par principe à la peine de mort. Mais la pression de l'opinion publique nationaliste pourrait forcer ces deux derniers partis à voter pour ou — dans le meilleur des cas — à s'abstenir. En tout état de cause, les partisans de l'application de la peine de mort sont largement majoritaires. Il faudrait donc un changement substantiel de la situation politique (notamment par une reddition réelle et effective du PKK) et une pression dans ce sens des militaires pour pouvoir modifier cette situation.... et encore !
Il reste cependant une autre option, celle suggérée la semaine dernière par le président de la République Demirel, qui a attiré l'attention sur le fait que les avocats d'Öcalan pouvaient déposer un recours devant la Cour européenne des droits de l'homme (dès la confirmation de la sentence par la Cour de cassation) et que la Cour européenne pourrait alors décider de demander à la Turquie de « suspendre » l'exécution. Demirel a souligné que la Turquie « ne pouvait pas tout simplement passer outre une telle décision éventuelle de l'Europe ». Il est important de préciser que le lendemain, Ecevit a aussi mentionné cette possibilité de recours. Cette formule pourrait être la solution qu'a imaginé l'Etat turc, pour trouver un compromis entre, d'une part, la soif de « vengeance et de vendetta » des milieux ultra nationalistes et « parents de soldats martyrs » et, d'autre part, les « intérêts bien compris » de la raison d'État. Autrement dit, une formule qui leur permettrait de se couvrir face à l'hystérie vengeresse des milieux nationalistes, tout en dégageant les conditions d'un accord en coulisses avec le PKK.
D'ailleurs, le ton de la presse va aussi dans le sens d'un rejet de l'application de la peine de mort. Certes, les manchettes flattent encore dans le sens du poil les parents des « soldats martyrs », qui ont célébré le verdict en entonnant l'hymne national dans la salle du tribunal (à la grande gêne du juge), mais malgré cette ambiance, les principaux éditorialistes n'hésitent pas à aller à contre-courant de l'opinion publique nationaliste et expriment de plus en plus ouvertement des doutes sur le bien-fondé de l'exé2. Les citations d'Öcalan dans ce dossier sont reprises du site web du journal du PKK, Özgür Politika, sauf lorsqu'il s'agit de ses déclarations orales au tribunal, telles qu'elles ont été retransmises par la télévision turque et notées par nos soins. 3. En somme, Öcalan pourra disposer largement du délai de trois mois qu'il avait demandé au début du procès, " pour faire descendre ses militants de la montagne ». Öcalan avait aussi demandé que l'État lui donne à cette fin la possibilité de communiquer avec son organisation : apparemment, c'est aussi chose faite, compte tenu des nombreuses déclarations qu'il a pu envoyer aux organes de presse du PKK, par l'intermédiaire de ses avocats.
cution d'Apo, pour expliquer à leurs lecteurs que, « même si Apo a mérité la peine capitale », l'exécution de cette peine ne serait pas conforme aux intérêts du pays. Plusieurs d'entre eux soulignent que la capture d'Apo et ses propos au tribunal confirment la victoire de l'Etat face au PKK et que par conséquent, il faudrait maintenant élaborer une nouvelle politique pour pacitier réellement le pays, en évitant de froisser les Kurdes et de donner des arguments aux « ultras du PKK », par l'exécution d'Öcalan. Ces mêmes éditorialistes et les porte-parole des principales associations patronales se prononcent d'ailleurs depuis de longues années en faveur d'une solution « pacifique et démocratique » à la question kurde, réclamant l'octroi de droits culturels pour les Kurdes et la libéralisation de l'espace politique pour les nationalistes kurdes.
Cette ligne commence aussi à se refléter dans les articles pour grand public: une des principales chaîne de télévision, Kanal D, a interviewé en direct un soldat turc blessé à la guerre, qui estimait que le « repentir d'Apo était sincère » et que l'essentiel était de mettre fin à la guerre et non pas de pendre Apo. Un des principaux quotidiens a également publié à la une la photo d'un soldat devenu cul-de-jatte et aveugle à la suite de ses blessures à la guerre et qui s'opposait aussi à l'exécution d'Apo, « parce que la mort serait encore trop douce pour lui et qu'il valait mieux le laisser croupir en prison jusqu'à la fin de sa vie ». Certes, l'argument n'est pas du même tonneau, mais il vise néanmoins à convaincre les milieux les plus radicaux de ne pas pendre Apo. Allant même plus loin, le principal hebdomadaire du pays, Aktüel, a publié une enquête assez osée sur les « mères des militants du PKK tués au combat », soulignant qu'elles avaient autant le droit à la considération et à la compassion que les mères des soldats turcs tués au front.
Le gouvernement s'apprête pour sa part à faire voter une loi de semi-amnistie, « la loi du repentir », pour les militants du PKK qui acceptent de déposer les armes (mais le contenu de cette loi sera extrêmement restrictif et elle n'aura donc qu'une valeur symbolique). L'un des partenaires de la coalition au pouvoir a souligné qu'un projet de loi sur la décentralisation sera bientôt voté et que cette loi instaurerait de véritables « parlements locaux ». Parallèlement, Apo déclarait durant le procès que le seul problème concernant la question kurde était un problème de « droits culturels » et que des formules du genre « fédération » ou « autonomie » seraient inopérants en Turquie...
On peut certes interpréter tout cela comme des manœuvres hypocrites de journalistes ou politiciens bourgeois, qui ne chercheraient qu'à sauver les apparences en se dotant d'une fausse image « démocratique ». Mais contrairement à ce que croient certains « amis européens du PKK », qui se complaisent dans la propagande caricaturale (alimentée par la diaspora kurde en Europe), la société turque n'est pas une société uniforme de couleur kaki et tous les Turcs ne sont pas forcément des « salauds assoiffés de sang kurde » (et tous les Kurdes ne sont d'ailleurs pas des partisans inconditionnels d'Apo et du PKK, qui ne rêveraient tous que d'indépendance). Ceux qui ont une telle vision manichéenne de la Turquie estiment aussi, tout naturellement, que l'État turc est un état nazi dirigé uniquement par des généraux sanguinaires dont le seul rêve atavique est d'ajouter à leur palmarès un « génocide des Kurdes ». Mais la réalité est plus complexe que toute cette vision simpliste et manichéenne. (4)
Comment peut-on d'ailleurs s'imaginer qu'une société plongée depuis quinze ans dans une guerre fratricide, qui a coûté la vie à 30 000 personnes, ne soit pas traversée par des débats, des intérêts contradictoires et des doutes ? Comment peut-on considérer comme monolithique, un pays industrialisé de 65 millions d'habitants, avec de multiples origines ethniques et croyances religieuses ou politiques, divisé en de nombreuses couches, catégories et classe sociales, possédant des centaines de télévisions et radios privées, recevant aussi par câble ou antennes paraboliques les chaînes internationales, internet, etc., et ayant de nombreux contacts avec le monde extérieur et ceci dans toutes les catégories sociales ? Comment pourrait-il ne pas y avoir des intérêts divergents et contradictoires entre toutes ces catégories et que cela ne se reflète pas dans des luttes intestines à l'échelle du pouvoir politique ?
Il y a donc bel et bien un véritable débat à ce sujet dans l'opinion publique, au sein de la bourgeoisie et dans les hautes sphères de l'Etat et de l'armée et également dans la mouvance nationalistes kurde. Tout cela peut effectivement déboucher sur des éléments d'un accord, ou n'être que de la poudre aux yeux ou encore des velléités qui resteront impuissantes devant la force du lobby va-t-en guerre. Il y a en effet des secteurs de la population (aussi bien chez les Turcs que chez les Kurdes) et de l'État qui souhaitent en finir avec cette guerre, d'autres au contraire qui ont intérêt à la poursuivre.
Les secteurs maffieux, les trafiquants de drogue (pour qui le no man's land dans la région kurde est une aubaine), les trafiquants d'armes, les États voisins, les « gardiens de villages » (milices féodales kurdes pro-gouvernementales), la police spéciale de la région kurde (« Ozel Tim »), les secteurs les plus pourris de l'armée et de l'État, etc., tous ceux qui vivent des rentes de la guerre, ont objectivement des intérêts dans le prolongement de l'état de guerre dans la région. En revanche, les travailleurs turcs et kurdes et la majorité de la population civile n'aspirent qu'à la paix. La grande bourgeoisie industrielle et commerciale souhaite aussi pacifier la région pour gagner un nouveau
(lire la suite page 41) 4. Compte tenu de la sauvagerie de la répression et de l'oppression du peuple kurde, il est tout à fait compréhensible que des militants kurdes adoptent une vision purement nationaliste (à caractère « anti-turc ») et qu'ils en fassent leur principal cheval de bataille. Mais venant de la part d'Occidentaux arrogants et donneurs de leçon, une telle attitude relève plutôt du racisme.
de soldats martyrs» et leurs out en laissant les «familles avocats se livrer à des shows nationalistes délirants devant une presse complaisamment complice de cette hystérie chauvine, réclamant la tête d'Apo pour venger leurs fils tués à la guerre, l'État turc a néanmoins adopté une attitude prudente Cette prudence avait bien entendu pour premier objectif de ménager la susceptibilité (uniquement formelle) des instances européennes et de limiter par conséquent l'ampleur des pressions internationales contre la Turquie. Ainsi, à l'initiative du gouvernement, le Parlement turc a adopté un amendement constitutionnel (voté par 423 députés sur 550 !), qui supprimait le juge militaire des Cours de sûreté de l'État. Même le parti fasciste (membre du gouvernement) a voté pour cette réforme, qui avait pour unique but de satisfaire les exigences des «normes» de la Cour européenne des droits de l'homme Certes, cela n'a en rien changé le verdict. D'ailleurs, il est déjà arrivé que les juges militaires adoptent parfois de drôle de comportements : ainsi, quand le journaliste Oral Çalislar (membre du Parti de la liberté et de la solidarité, ÖDP) a été très récemment condamné à un an de prison pour avoir publié (il y a 5 ans) une interview d'Öcalan, les deux juges civils avaient voté pour sa condamnation, alors que le juge militaire votait contre !
La publicité des débats a également été respectée, puisque 20 journalistes (dont 8 européens et pas toujours les mêmes) étaient présents à chaque audience, ainsi que des observateurs étrangers, y compris des représentants du Conseil de l'Europe et des diplomates occidentaux (qui n'ont cependant eu aucun statut «officiel», puisque la Turquie refusait d'accorder un tel statut, contraire à sa conception de la souveraineté nationale). Des interprètes professionnels ont traduit le procès dans les langues européennes. Certaines audiences et notamment la première, avec les déclarations sensationnelles d'Öcalan, ont même été diffusées sur toutes les chaînes de télé. La
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a encore un long chemin à faire pour améliorer son «image de
(suite de la page 39) marché et pour ne plus être entravée par cette question dans ses relations avec l'Europe.
Quant à l'armée, elle est sans doute partagée par deux courants. Certains généraux et officiers doivent vouloir maintenir cette guerre, qui leur permet d'accroître leur influence sur la société, d'acheter des armes, d'avoir ainsi l'armée la mieux entraînée et la plus opérationnelle de la région, pouvant faire impunément des incursions en Irak, etc. D'autres peuvent penser que le maintien d'une guerre à l'intérieur des frontières affaiblit les capacités de défense du pays et entrave sa capacité de peser militairement sur les pays avoisinants, gaspille des ressources qui pourraient être mieux utilisées à moderniser l'armée et qu'elle risque à terme de nuire aux intérêts internationaux du pays, par la détérioration de son image et de son économie. Certains penseront que la Turquie viendra plus facilement à bout du PKK en exécutant Apo « pour l'exemple » et en sapant le moral de ses militants, d'autres seront d'avis qu'une fois que l'adversaire a admis sa défaite, il serait moins onéreux de collaborer avec lui pour assurer la fin effective de la guerre. C'est donc l'issue de toutes ces luttes et calculs et leur interaction, ainsi que le contenu des négociations en coulisse entre Apo et l'Etat turc qui détermineront la suite du processus. Autrement dit, à l'heure actuelle, le processus engagé depuis l'arrestation d'Apo suit son cours et rien n'est déterminé par avance
Toujours est-il qu'à partir du moment où Apo et le PKK renoncent aussi ouvertement à la perspective d'indépendance ou d'autonomie (5), se déclarent prêts à renoncer à la lutte armée, se contentant de réclamer des droits culturels et une démocratisation de la société, en promettant en échange de « se mettre au service de l'État turc », la distance qui sépare les revendications du PKK de ce que les « réformateurs » de l'Etat turc sont prêts à accepter de donner diminue sensiblement. Autrement dit, les conditions objectives d'un accord se dégagent.
Le seul point de litige d'un tel accord entre le PKK et la Turquie risque d'être le rôle qu'Apo et le PKK se targuent de jouer à l'avenir, ce que l'État turc n'acceptera jamais, en tout cas sous cette forme. De même, « se mettre au service de l'État turc » honni sera probablement une phrase difficile à avaler pour beaucoup de militants ou sympathisants du PKK et notamment les proches de ceux que l'on a envoyé se battre et se faire tuer dans les montagnes contre ce même État turc (accusé par la diaspora kurde de pratiquer « un génocide des Kurdes »).
Car en effet, il y a 30 000 cadavres sur le tapis (sans parler des dizaines de milliers d'estropiés et de blessés). Et il ne suffira pas de dire « pardon » pour effacer ces traces ! Les erreurs politiques du PKK, qu'Öcalan reconnaît aujourd'hui, ne sont pas de « petites erreurs bénignes », qu'il suffit de mentionner au passage et de faire oublier en continuant à prétendre jouer un rôle de premier plan. Dès lors que l'on affirme, comme le fait Öcalan, qu'il était erroné de se lancer dans une guerre pour l'indépendance et que cette erreur n'a été comprise qu'avec des années de retard ; dès lors que l'on affirme, comme le fait Ocalan, que la question kurde en Turquie pourrait être réglée par la démocratisation et par l'octroi de droits culturels, « d'autant que la situation politique, en termes de droits culturels et de libertés d'expression s'était améliorée en Turquie à partir des années 90 » ; dès lors qu'on ajoute, toujours comme le fait Öcalan, que « ceux qui connaissent les Turcs et les Kurdes, la situation historique, politique et économique des deux peuples, savent bien que la séparation ne pourrait se faire » ; ne serait-on pas en droit de se demander pourquoi sont mortes les 30 000 victimes de cette guerre (militants du PKK, soldats turcs, civils kurdes et turcs) ? Ne seraient-elles pas mortes pour rien ?
Dans ce cas, est-il cohérent de la part de la direction du PKK de continuer à soutenir les positions d'Öcalan, tout en menaçant la Turquie de « guerre totale » si leur chef était pendu, faisant ainsi dépendre la suite des événements du sort que réservera la Turquie à la seule personne d'Öcalan ? Car l'argumentation d'Apo supprime tous les éléments sur lesquels le PKK basait la légitimité 5. « Nous sommes unis avec la nation turque, nous ne pouvons nous séparer. Ces gens-là, et moi y compris, n'avons pas la possibilité de nous séparer pour aller vivre tout seuls sur un coin de montagne. Ni révolte ni bagarre. On doit pouvoir résoudre cela sur base de la culture démocratique. (...) Il n'y a aucun autre problème que les droits culturels. La grandeur de la nation turque est une réalité. Et là-dedans, il y a aussi de la place pour les Kurdes. Le mieux est de vivre ensemble sans se renier. Il faut vivre ensemble fraternellement en s'unifiant à la République, en préservant sa langue et sa culture. La séparation serait une erreur. (...) Les droits politiques et démocratiques des Kurdes ne peuvent se réaliser sans et contre la République de Turquie. Les approches basées sur la fédération et l'autonomie ne sont pas [des revendications] très avande sa ligne politique et idéologique (Apo reconnaît lui-même que « le PKK est dans une impasse » et ajoute : « On ne peut plus continuer avec l'ancien programme et l'ancienne idéologie du PKK »). S'il était conséquent, le PKK devrait logiquement en tirer les leçons, changer radicalement sa ligne politique et abandonner ses « méthodes » précédentes qu'Apo a ouvertement condamnées durant le procès (6), indépendamment de l'attitude de la Turquie sur le sort personnel d'Apo. Car même si les dirigeants actuels de l'État turc faisaient une « erreur de jugement » (ou si les « faucons » l'emportaient temporairement) et en arrivait à exécuter Apo (ce qui n'est pas exclu, loin de là), cela ne changerait pas en profondeur la situation objective qu'il a décrite et la nécessité de « faire la paix ». Serait-il logique de la part du PKK de relancer alors une guerre sanglante sans issue et sans aucune chance de victoire... rien que pour « venger la mémoire d'Apo » ? Pourtant, leur président Apo leur dit : « Que les personnes soient en prison ou dans la tombe, les solutions correctes continuent à être réelles et valables »... cées compte tenu des réalités de la Turquie. (...) Si l'État manifeste aussi l'approche nécessaire, il est plus que temps de renoncer à la lutte armée. » (tiré de la déclaration orale d'Öcalan durant le procès). 6. «Il y a eu des événements et des meurtres que je n'approuve pas non plus, aussi bien moralement que politiquement. (...) Il y a eu en particulier en 1987, sous prétexte de s'en prendre aux gardiens de villages milices kurdes pro-gouvernementales), des actions tournées vers des civils, notamment des femmes et des enfants et des gens qui n'étaient pas partie prenante des affrontements et auxquels ont n'aurait jamais dû toucher. (...) J'ai dit ces derniers temps que les actions outrancières visant les civils étaient erronées. J'ai lutté contre cela. J'ai dit que ces actions causaient notre perte. " (tiré de sa plaidoirie).
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35 FF ce de l'État turc et notamment de sa politique étrangère (7) : « La Turquie a la chance, non seulement de se prémunir de grands dangers, mais aussi de les transformer en nouvelles ressources. Les ressources militaires de guerre du PKK vont entrer au service de la Turquie, aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur. » (tiré de sa déposition écrite). Autrement dit, le PKK deviendrait alors un instrument de l'État bourgeois turc ! Si cela n'est pas une capitulation devant l'Etat turc, qu'est-ce ? Le PKK se propose-t-il de se retourner alors contre les travailleurs turcs et kurdes qui vont continuer à combattre cet État, instrument de l'exploitation capitaliste ? C'est aussi ce point qui a fait l'objet de critiques virulentes du Parti socialiste du Kurdistan de Kemal Burkay (formation marxiste kurde clandestine, qui était l'une des forces dominantes dans la région kurde dans les années 70). Comme nous, le PSK critique en effet le fait qu'Apo ait répété plusieurs fois durant le procès que son parti était prêt à se mettre au « service de l'État turc ».
Cette approche régionale d'Apo, d'un mélange de chantage et d'offre de services pose bien évidemment un problème politique supplémentaire. De tout temps, les Etats de la région (Turquie, Iran, Irak, Syrie, l'ex-URSS), qui oppriment leurs propres Kurdes, ont manœuvré avec ceux des voisins. Ainsi, la Turquie soutient le PDK Irakien de Barzani, l'Iran soutien l'UPK de Talabani. La Turquie a prêté ses bases et a participé à « l'Opération Marteau », pour « protéger les Kurdes Irakiens » contre Saddam. En 1993, le PDK et l'UPK se sont battus aux côtés des troupes turques contre le PKK, qui a lui-même fait alliance avec la Syrie et parfois l'Iran. Pendant la Guerre Iran/Irak, les directions kurdes d'Iran se sont battues aux côtés de l'Irak et vice-versa. Quant aux impérialistes, ils tentent de manœuvrer tantôt avec les uns tantôt avec les autres, en fonction de leurs intérêts. Par exemple, les Kurdes d'lrak sont aujourd'hui l'un des éléments et atouts essentiels de la politique américaine dans la région, contre l'Irak. La question kurde, comme beaucoup de questions nationales dans la région, a donc souvent été prise en otage par les intérêts économiques et stratégiques multiples des puissances impérialistes et des États de la région. Öcalan lui-même attire l'attention sur cette dimension de l'affaire (en mettant en cause notamment les manœuvres britanniques dans la région) et fait une autocritique à peine voilée à ce propos (8). Mais cette fois-ci, il va trop loin dans le sens inverse, puisqu'il propose ses services à l'État turc pour l'aider dans sa politique
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internationale !
Jusqu'à maintenant, le PKK a largement manié l'arme du « chantage international » contre la Turquie, flirtant avec les intérêts des autres États bourgeois de la région et dénonçant la Turquie à l'opinion publique européenne par l'intermédiaire de la diaspora kurde nourrissant quelque aigreur contre la Turquie (n'hésitant pas pour cela à recourir à une propagande exagérée, qui risque à terme de se retourner contre les Kurdes en minant leur crédibilité), ceci afin d'entraver les relations de la Turquie avec l'UE et d'affaiblir économiquement la Turquie (notamment en s'attaquant à ses ressources touristiques). Les milieux bourgeois réactionnaires voulant « bouter les Turcs hors de l'Europe » ont allègrement utilisé cette propagande de la diaspora kurde pour justifier leurs mesures de rétorsion impérialistes contre la Turquie. Une partie de la gauche européenne, sincèrement solidaire des Kurdes, s'est laissée prendre de façon a-critique à ce jeu de « diabolisation » de la Turquie, sans se rendre compte que les attaques manichéennes qui ne font aucune distinction entre les politiques de l'État turc et le peuple turc, n'ont servi qu'à pousser les travailleurs turcs dans les bras du nationalisme et de l'État turc, affaiblissant les forces démocratiques turques et rendant donc encore plus précalre la situation des Kurdes à l'intérieur du pays.
Lorsque Cemal Bayik, l'un des principaux dirigeants du PKK, déclare récemment dans les organes de presse du PKK (30/6) que la « détérioration de la situation [internationae] de la Turquie n'est pas dans l'intérêt des Kurdes », c'est à la fois l'expression d'une prise de conscience de ce danger que de la 7. Entre autres, suggérant de servir ses visées expansionnistes en Irak du nord : « En particulier en Irak du nord, (...) avec le développement de l'intégration des Kurdes à la République démocratique, ces menaces cesseront d'être un danger du point de vue militaire et se transformeront en nouvelles ressources. La solution nous offre aussi cette possibilité." 8. « S'il n'y a pas d'approche démocratique et culturelle à la question kurde, (...) compte tenu de la nature peu fiable de la région, propice à toute sorte de renversements d'alliances. les relations politiques et militaires que l'on peut développer dans le monde entier avec les Kurdes portent le risque d'intensifier encore plus l'affrontement. (...) Les Arabes, en fonction de leurs problèmes avec la Turquie vont développer encore plus leurs relations avec le PKK. (...) L'Iran sera un facteur d'approfondissement des affrontements, en utilisant le Hezbollah mais surtout les Kurdes et le PKK. Les relations limitées qui existent peuvent se développer encore plus. (...) Dans ses contradictions avec les Turcs, la Russie (...) pourra utiliser le plus facilement les Kurdes et le nouvelle ligne politique d'Apo. Ce dernier s'est en eftet senti « trahi » par les Européens : « Si l'avais réellement été leur fantoche, ils auraient été suffisamment forts pour me garder afin de m'utiliser. Mais ils savaient au contraire qu'ils ne pouvaient m'utiliser à long terme. C'est pour cela qu'ils ont refusé de me garder et m'ont remis à la Turquie, en faisant fi de toute considération internationale juridique et humaine. Ils ont fait cela dans l'espoir d'intensifier encore plus notre affrontement avec la Turquie. (...) Ils m'ont cloué des quatre côtés, en m'envoyant en Turquie pour que j'y meure, créant un problème qui va durer cent ans. Ils m'ont jeté comme une boule de feu. (...) Ma mort est un piège tendu à la Turquie, il ne faut pas qu'elle tombe dans le panneau. ». En conséquence, Apo propose aujourd'hui à la Turquie d'inverser cette tendance (9). Il propose notamment l'abandon des deux côtés des « propagandes exagérées », message qui s'adresse aussi aux Kurdes de la diaspora et aux « amis européens du PKK » (10). Mais là encore, les dirigeants du PKK vont trop loin, puisque Bayik ajoute : « Ceux qui pensent aux intérêts de la Turquie doivent s'unir à nous. Si nous nous mettons d'accord sur la solution, les milieux qui mettent la Turquie en difficulté seront désarmés. La Turquie pourra respirer et prendre la place qu'elle mérite dans l'arène internationale ». Ce n'est pas tout à fait une ligne compatible avec les positions des révolutionnaires de Turquie, qui n'ont cure des intérêts de l'État bourgeois turc dans la région et de sa « place méritée » dans l'arène du capitalisme international !
Le problème vient d'ailleurs du fait que tous ces discours ne sont pas aussi nouveaux PKK. (...) Le rôle de l'Europe et de la Grèce est aussi très clair à ce sujet. Il est inévitable que les relations se développent encore plus comme zones où les Kurdes et le PKK forces et s'institutionnalisent. (...) Bien qu'ils soient alliés à la Turquie, les États-Unis et l'Angleterre ont d'autres visées en Irak du nord. (...) Nous savons quel rôle ont joué tous ces foyers de force stratégique et quel est leur potentiel d'approfondir l'affrontement en se mettant en relation surtout avec les Kurdes et le PKK, pour servir leurs propres intérêts. (...) Tous ceux qui ont des problèmes avec la Turquie, et avant tout les pays voisins, vont politiser et utiliser pour leurs propres intérêts les Kurdes et surtout ceux qu'ils ont attiré à leurs côtés par d'importants mouvements de réfugiés [la diaspora] » (déposition écrite du 23/6) 9. « L'Europe en particulier agit à sa guise en fonction de ses intérêts et utilise pour cela des prétextes démocratiques. C'est pour cela que la Turquie ne peut pas devenir membre de l'UE. [mais une fois le problème résolu] adhérer à l'UE ne sera plus un problème et se réalisera. En se que cela dans la bouche d'Apo, puisqu'il avait déjà fait des déclarations suivant la même logique politique, bien avant son arrestation. C'est cette même logique qui avait sous-tendu ses négociations avec Özal en 1991 et les illusions qu'il avait entretenues à l'époque sur ce premier ministre de la junte militaire et ancien représentant du patronat turc. Et c'est justement cette logique politique qui a été et qui est à la base de notre opposition politique au PKK, depuis le début. Et ce genre de dérive est difficilement évitable, lorsque l'on place la solution de la question nationale dans la seule perspective nationaliste.
On peut objecter qu'en échange, le PKK espère aboutir à une solution démocratique de la question nationale et contribuer à la démocratisation du pays. Mais c'est bien là que le bât blesse. Comme le fait également remarquer Mahmut Alynak (ancien député du parti nationaliste kurde DEP), est-ce en collaborant avec l'État bourgeois turc que l'on peut contribuer à la démocratisation du pays, ou est-ce plutôt en s'alliant aux forces démocratiques de ce pays pour combattre ce même État, avec une ligne politique et des « méthodes » de luttes susceptibles d'unifier (et non pas de diviser) les travailleurs kurdes et turcs autour de leurs intérêts démocratiques et sociaux communs ? Là est la question. C'est la même, depuis des années !
Istanbul, le 2 juillet 1999 basant sur ses ressources propres, la Turquie deviendra le principal candidat au leadership dans sa région. (...) Gagner les Kurdes, c'est gagner tout le Moyen-Orient. (...) Cela ouvrira le chemin pour se renforcer dans les Balkans, au Caucase et jusqu'en Asie centrale. » (tirés de sa déposition écrite). 10. Hasip Kaplan, l'avocat d'Öcalan, vient de déclarer au quotidien Radikal (4/7) : « L'Europe applique deux poids deux mesures. Les déclarations des pays européens laprès la condamnation à mort] sont de nature à provoquer les politiciens et l'opinion publique turcs. Ce genre de pressions politiques, à un moment où la Turquie essaye de résoudre le problème, ne peut qu'être contre-productif. (...) Ce n'est pas l'Europe, mais les gens de ce pays, Turcs et Kurdes, qui vont résoudre le problème. (...) Vous autres les Européens, vous avez tout fait pour chasser Öcalan de chez vous et maintenant vous exigez qu'il ne soit pas pendu. Ce n'est que de la provoca-