Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

TURQUIE

La stratégie judiciaire de l'État turc

· Inprecor n° 437-438, juillet-août 1999, n° 437/438 · p. 40 · 861 mots

Grèce et Turquie

juridique

de l'État turc

presse a fait des comptes rendus assez détaillés, certains journaux diffusant même en feuilleton la quasi intégralité des propos d'Ocalan et sa plaidoirie écrite (de manière assez conforme au texte «officiel» du site web du PKK, qui n'a, en revanche, pas publié l'intégralité de la plaidoirie orale

Les droits de la défense ont aussi été respectés, du moins en apparence, puisqu'Apo et ses avocats ont pu s'exprimer aussi librement et longuement qu'ils le voulaient durant les audiences Mais il n'en allait pas de même sur le fond, puisque les avocats d'Öcalan ont été initialement intimidés et «bousculés», aussi bien par la police que par les «familles de soldats martyrs» (ils ont échappé de peu à des tentatives de lynchage !). De plus, même Si les «procedures légales» ont été plus ou moins «respectées» (en tout cas plus que dans la plupart des procès politiques en Turquie !), il ne faut pas oublier que le tribunal qui a jugé Ocalan était un tribunal d'exception combattu depuis de longues années par les juristes et démocrates de Turquie, une «Cour de sûreté de l'État» (inspirée du modèle gaulliste français), qui possède ses propres «procédures» (qui sont peut-être conformes à la «loi», mais certainement pas au Droit !).

Toulours est-il que le juge. qui est lui-même d'oriaine kurde et qui a la réputation d'être un «juge de gauche» (il a notamment déclaré après le verdict était personnellement opposé a la peine de mort mais qu'il ne pouvait faire autrement que d'appliquer les lois existantes !), a conduit les débats avec un souci visible d'impartialité et même de «courtoisie» à l'égard d'Apo et de ses avocats, ce que même les avocats d'Öcalan ont reconnu devant la presse (il ne leur a jamais coupé la parole, alors qu'il a expulsé une fois des avocats des parents de soldats, provoquant leur colère et leur départ massif de l'audience). A un moment donné, lorsqu'un avocat de la «partie civile» (dont la plupart étaient des fascistes notoires) a voulu que l'on demande a Öcalan si ses parents étaient arméniens plutôt que kurdes (aux yeux des réactionnaires turcs, les Arméniens, qui sont chrétiens, sont «pires» que les Kurdes, qui au moins sont «musulmans» comme les Turcs !). Le juge lui a alors coupé la parole, pour dire qu'il serait scandaleux de questionner l'origine ethnique des gens «D'ailleurs, tous les citoyens de ce pays sont à moitié Turcs et à moitié Kurdes dans leur coeur» » a-t-il même déclaré... ce qui n'est pas tout à fait la façon dont se serait exprimé un juge nazi sur les Juifs ! Lors d'une autre audience, un parent de soldat tué au front par le PKK est intervenu pour s'adresser en kurde a Öcalan et l'accuser d'avoir assassiné des Kurdes (propos qu'il a répété le soir même en direct sur les chaînes de télé turques, toujours en kurde, avec sa traduction en turc), histoire de «prouver» à la galerie que la langue kurde n'est pas aussi interdite en Turquie qu'on veux bien le croire..

Certes, tout ce souci méticuleux du «respect des formes» fait partie de l'arsenal de contre-propagande de l'Etat turc, qui commence à s'initier à cet art (mais il marque» internationale). Mais cela reflète aussi la complexité et les contradictions de ce pays, où les pires exactions répressives et violations des droits de l'homme les plus élémentaires cohabitent avec certains espaces de libertés démocratiques. Autrement dit, si le régime turc n'est certainement pas la «démocratie à l'occidentale» qu'il prétend être, il n'est pas pour autant cette «féroce dictature sanguinaire et totalitaire» que certains dépeignent parfois trop allègrement (la différence entre la situation actuelle et celle des années 80 - sous la dictature militaire — est en tout cas évidente pour ceux qui l'ont vécue!). Toujours est-il qu'il y a aussi une situation duale (avec des interactions dans les deux sens...), avec un régime plus «libéral» à l'Ouest du pays et une féroce répression dans la région kurde, plongée depuis 20 ans dans des procédures de loi martiale ou de «loi d'urgence».

Mais au-delà de «l'image de marque» du régime, l'un des objectifs de la relative «modération» du comportement de l'Etat durant le processus était aussi de donner un «message» à la population kurde et au PKK. L'État turc n'a pas cherché à «humilier» outre mesure Ocalan. Ce que ce dernier a reconnu durant le procès : «L'État turc m'a traité avec respect et je veux aujourd'hui agir en conséquence», a-t-il notamment déclaré. On peut interpréter cela de deux façons soit l'État a agi dans le seul souci opportuniste d'éviter de crisper la population kurde, pour ne pas provoquer des mouvements de révolte et des troubles durant le procès, soit il a voulu aussi montrer à Öcalan et au PKK qu'il était disposé à accepter une «négociation feutrée». En tout état de cause, plusieurs signes, tant dans l'attitude d'Öcalan que dans celle de l'État, tendent à faire croire qu'une telle négociation a été engagée, sans doute avant même le début du procès et peut-être même avant la capture d'Öcalan au Kenya (c'est ce qu'a sous-entendu ce dernier à un moment donné, avant de se rétracter par la suite).

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