Inprecor 1974–2004

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TURQUIE

L'autocritique d'Öcalan

Inprecor n° 437-438, juillet-août 1999, n° 437/438 · p. 44-45 · 1 981 mots

Grèce et Turquie

d'Abdullah Öcalan

Document*

« Compte tenu de la dimension internationale du procès, je tiens à préciser que depuis le jour où j'ai été capturé, c'est-à-dire le jour où j'ai promis de vivre pour la paix, je n'ai subi aucun mauvais traitement, insulte verbale ou torture. (1) Je tiens donc à souligner avec respect et reconnaissance à la République de Turquie, comme une réponse à son attitude respectueuse à mon égard, que je suis déterminé à œuvrer désormais au service de l'État, pour la paix et la fraternité, dans la perspective de la république démocratique. Je tiens aussi à souligner que dans ma capture par des méthodes tout à fait illégales [en pirate], les pays comme surtout la Grèce, la Russie, le Kenya et partiellement l'Italie, n'ont pas agi conformément aux règles du droit international. Je proteste contre cela et exprime qu'en conséquence, mon jugement n'étant pas conforme au droit, ma plaidoirie ne sera pas non plus juridique. Je souhaite vivre pour la paix et la fraternité. Je voudrais aussi faire une déclaration pour les honorables familles de soldats martyrs. Je partage de tout mon cœur leur * La plaidoirie d'Ocalan a été publiée sous forme de livre. Il s'agit d'un document volumineux qu'il nous est bien sûr impossible de reproduire intégralement. Nous nous sommes contentés ici de reprendre quelques extraits significatifs, exprimant et expliquant le changement de ligne du PKK. Ceux qui souhaitent consulter la totalité du document peuvent l'obtenir en version anglaise sur le site web du PKK : <http://www.asrinhukuk.com/english/defense> 1. Ocalan a confirmé à ses avocats qu'il n'avait subi aucun mauvais traitement ni torture, mais a précisé que ses « conditions d'isolement étaient pires qu'une torture ». A la question du juge : « Certains parlementaires allemands prétendent que vous avez subi un mauvais traitement, est-ce vrai ? ", Ocalan a répondu : « C'est une approche très courante. En Italie, à Moscou, on ne m'a pas traité humainement. J'ai fait mon choix pour la Turquie. Que je meurs ou que je vive, je serai en Turquie. Ici on m'a traité avec respect ; en particulier lors de l'interrogatoire, l'on a adopté une approche digne d'un État. Je vais moi aussi être respectueux.

L'autocritique

douleur et leur tristesse. Je suis désolé pour ma part de responsabilité dans ceci. Je promets de tout faire pour arrêter ce sang, dû à une plaie sociale et œuvrer pour la paix. Avec mes respects. » (...) « Je veux que le PKK arrête la lutte armée. Je veux qu'il quitte la situation armée pour retourner à un statut légal. Je veux que l'on pense à quelque chose comme une espèce d'amnistie. Je m'adresse au PKK, c'est moi qui vous ai induit en erreur, vous ai fait peiner, c'est mor qui suis responsable de tant de souffrance. Je vous le dis, sans subir aucune pression. La seule chose qui peut nous protéger, c'est le toit de la République démocratique. J'ai compris cela. Cela ne veut pas dire que je retourne ma veste. Imral La République démocratique est le seul foyer où peuvent se réfugler les Kurdes. Il n'y a rien d'autre. Ici, il y a déjà la liberté d'expression. Il y a déjà les libertés politiques. Pourquoi demander des choses qui existent déjà ? Le seul problème réside dans la langue et les libertés culturelles, mais ce sont des problèmes que l'on peut résoudre démocratiquement. D'ailleurs beaucoup de pas positifs ont été faits dans cette direction depuis 1990. » (...) « Je veux vivre pour œuvrer à la paix. Accordez moi trois mois. Je ferai descendre les militants de la montagne. »

(premières déclarations orales d'Öcalan,

« L'approfondissement de l'impasse dans le problème a fait en sorte que les approches basées sur la force armée, militaire, ont perdu leur sens, n'ont plus fait que faire subir des pertes. Toutes les guerres, les révoltes sont le fruit d'un problème social. (...) Si l'on ne fait attention aux nécessités morales politiques, une dégénérescence violente, voire une véritable sauvagerie finissent par se développer. (....) Le PKK avait au début un objectif démocratique et culturel et compte tenu de la fermeture de l'espace politique, on peut comprendre que cela se soit transformé en révolte, et on peut estimer qu'elle avait une légitimité morale et politique. C'est comme cela que l'on peut interpréter la violence appliquée jusqu'au début des années 90. Et à partir de cette date, il y a eu en fait des possibilités pour une solution, même limitée aux droits culturels et démocratiques. Mais le processus qui a suivi, n'a fait qu'approfondir une impasse

L'^le prison d'Imrali caricaturée par la pres se turque réciproque, aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur. (...) Dans la mesure où l'institutionnalisation militaire du PKK, à l'intérieur et à l'extérieur, a atteint des proportions devant lesquelles une solution démocratique en Turquie ne pouvait être proposée, cela a abouti à un accroissement de l'option militaire. L'impasse s'est approfondie. Et de par sa nature, le problème ne pouvait se régler militairement. Cela, nous l'avons désormais compris. C'est pour cela que ma volonté d'en finir avec la lutte armée n'est pas simplement une volonté étroite de me tirer personnellement d'affaire. C'est le résultat d'une approche scientifique correcte de la question, du point de vue aussi bien politique que militaire. Si l'Etat manifeste aussi l'approche nécessaire, il est plus que temps de renoncer à la lutte armée. (...) La Turquie

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a la chance, non seulement de se prémunir de grands dangers, mais aussi de les transformer en nouvelles ressources. Les ressources militaires de guerre du PKK vont entrer au service de la Turquie, aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur. (...) Si la voie de l'intégration démocratique à l'État est ouverte, l'hostilité à l'État sera dépassée. Si l'approche démocratique reste ouverte, tous les centres internes et externes du PKK et ses institutions perdront leur raison d'être et cesseront d'être un danger. (...) La solution pratique, c'est que les valeurs nationales turques et en premier lieu la langue turque soient enseignées comme valeurs et langue d'éducation de base, et qu' on laisse le kurde comme langue d'enseignement et d'expression libre. D'ailleurs, l'enseignement des deux langues selon les besoins est une nécessité qui découle de la Constitution elle-même. (...) Autant l'ambiance d'oppression, qui niait les individus, la culture et la langue avait conduit à la violence, jusqu'aux années 90, autant tout cela perdait de son importance à mes yeux à partir du moment où les possibilités même limitées de liberté commençaient à apparaître. (...) Ma principale lacune à ce sujet [en 1993] a été de n'avoir pas su comprendre la profondeur du processus de cessez-le-feu ainsi que les préparatits que faisait l'État, et d'avoir ainsi raté une occasion historique. Le processus de violence qui a suivi n'avait aucun sens, mais il a été très douloureux et a causé beaucoup de pertes.»

(Plaidoirie écrite du 23/6)

« [A partir des années 90] l'État connaissait une mutation importante (...) La solution de la question kurde devenait vitale et cela passait par une démocratisation en profondeur. C'est là que le PKK a résisté. Au lieu de progresser, il a résisté en se répétant outre mesure. Pourtant, après l'effondrement du socialisme réellement existant, il aurait dû en tirer comme leçon une solution avec une approche démocratique. Le PKK aurait dû comprendre que le temps du droit des peuples à l'autodétermination était révolu (...) et qu'une solution qui développerait la démocratie au sein des frontières, sans toucher aux frontières, serait plus réaliste. Autrement dit, il aurait dû abandonner son programme des années 70 et en élaborer un nouveau. Il aurait dû faire une nouvelle analyse de la Turquie, tenant compte de son évolution à partir des années 90. (...) Surtout si l'on tient compte de l'extrême mélange des deux populations, l'intensité de l'assimilation, du fait que près de la moitié de la population [kurde] vit dans une autre géographie [à l'ouest du pays], ce que l'on aurait dû choisir était une démocratie approfondie. C'est-à-dire, au lieu d'opter pour une violence qui dégénérait de plus en plus, qui causait de nombreuses pertes et souffrances, on aurait dû s'orienter vers une ligne d'action visant à intensifier l'activité politique-démocratique. (...) On voit très nettement que le PKK est à une croisée des chemins. Soit il va maintenir sa ligne classique, en devenant encore plus rigide et dur, vivant grâce à de larges moyens internes et externes, soit il va interpréter correctement la réalité de la Turquie et du monde et abandonner la lutte armée comme tactique fondamentale, en échange de certaines garanties légales et se transformer en se basant sur une forme d'organisation et d'action légale et politique, avec un programme de transformation de la société kurde plus détaillé dans le cadre d'un programme de démocratie général basé sur l'intégrité de la Turquie. C'est cela, l'étape historique. Cela n'est ni une trahison ni une liquidation, au contraire, cela doit être interprété comme une véritable transformation révolutionnaire. Le contrairé serait un conservatisme exagéré qui se transformerait en liquidationnisme. Ou alors, on finirait par ne pas être capable d'éviter la rigidité sectaire comme dans d'autres organisations semblables. (...) Alors que la République est entrée dans un grand processus irréversible de démocratisation aussi bien social qu'idéologique, le PKK doit aussi changer son programme, influencé par le socialisme réellement existant des années 70 et une conception dogmatique de la réalité des relations turco-kurdes, pour aboutir à un programme plus détaillé et plus profond dans la société kurde et en général dans la politique démocratique en Turquie. Cela ouvrira la route à un dépassement de l'impasse et donc à un développement politique et légal. (...) Les formulations programmatiques prévoyant la création d'un Etat indépendant ou toute chose qui va dans ce sens n'est ni réaliste ni nécessaire. »

(plaidoirie écrite du 23/6)

« Je l'ai vu et je l'ai dit : la réalité kurde est une réalité à un tiers malade, un tiers délirante et un tiers captive. Ces particularités se sont directement reflétées dans la structure de notre organisation. Les grèves de la faim, les immolations par le feu, les bombes humaines, les actions suicides, les actions indéfendables contre les masses civiles, sont le fruit à la fois d'une influence profonde de la structure sociale, mais aussi d'une conscience insuffisante et d'une volonté et de sentiments anormaux. J'ai beaucoup lutté pour asseoir la structure sur une ligne militaire saine, mais je n'ai pu y réussir que d'une façon limitée. Mais s'il n'y avait pas eu tous ces efforts de ma part, nous aurions pu voir des développements encore plus impitoyables et tragiques, voire même terrifiants. Mais dire [comme le fait l'acte d'accusation] que toutes les actions [du PKK] étaient de nature terroriste ne ferait qu'approfondir l'impasse. Beaucoup d'actions [du PKK] sont en fait les événements les plus douloureux de ma vie. Je n'ai cessé de les critiquer. (...) Je donne souvent cet exemple : "on donna à un gitan le grade de général et la première chose qu'il fit, fut de pendre son père". C'est un peu ça que nous avons vécu. J'appelle cela les attitudes de gangs indisciplinés. Quand une telle personnalité qui a grandi dans des bagarres de clans et de familles qui durent depuis des siècles, fusionne avec une structure sociale dénuée de toute base politique et lois militaires, où les gens sont prêts à se tuer pour une poule, on peut comprendre que l'on en arrive à des situations difficiles à contrôler. (...) Les actions qui ont le plus mis le PKK en difficulté, ont été commises par ce genre de personnages qui tenaient le contrôle en main. Ceux-là n'en ont fait qu'à leur tête et l'ont caché avec des mensonges, profitant des avantages que leur procuraient les conditions du terrain. (...) Rien que pour accroître leur propre influence, ils n'ont pas hésité à punir [exécuter], sous les prétextes les plus futiles, leurs meilleurs camarades, des amis du peuple qui nous aidaient (...) »

(plaidoirie écrite du 23/6)

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