Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

MONDIALISATION

Dette du Tiers Monde : Mensonges du G-7

· Inprecor n° 437-438, juillet-août 1999, n° 437/438 · p. 46-47 · 2 167 mots

Économie mondiale Afrique Afrique australe

Le G7 a annoncé une annulation des dettes des pays pauvres...

Quelle supercherie !

Mondialisation par Éric Toussaint* n préparation du G7 à Cologne, environ

17 millions de signatures demandant l'annulation de la dette des pays pauvres ont été collectées à travers le monde. Le 19 juin 1999, elles ont été remises aux chefs d'État des sept pays les plus riches. Ceux-ci ont annoncé le même jour qu'une solution était apportée à la dette des pays pauvres. Coût annoncé : 70 milliards de dollars. 90% de la dette seraient annulés. C'est faux. Le montant réel et le montant annoncé

Si on accepte les chiffres avancés dans le communiqué du G7, 70 milliards de dollars, cela représente environ 3% de la dette totale du Tiers Monde qui s'élevait en 1998 à 2030 milliards de dollars (1) et 35 % de la dette des pays les plus pauvres concernés par la mesure. La dette totale des 41 pays concernés s'élevait, selon la Bm, à 205,7 milliards de dollars en 1998 (2). Selon l'estimation du CADTM (Comité pour l'Annulation de la Dette du Tiers Monde), le montant réel des annulations annoncées s'élève au maximum à 25 milliards de dollars US soit environ 12 % de la dette des pays concernés par * Éric Toussaint, président du Comité pour l'Annulation de la Dette du Tiers Monde, est auteur de La Bourse ou la Vie. La Finance contre les peuples, éd. Luc Pire/Syllepse/CADTM/CETIM, Bruxelles-ParisGenève 1998. 1. 2030 milliards de dollars US (ex-bloc de l'Est non compris) selon le dernier rapport de la Banque mondiale (Global Development Finance, avril 1999). 2. Les 41 pays les plus endettés selon la Banque mondiale : Angola, Bénin, Birmanie, Bolivie, Burkina Faso, Burundi, Cameroun, Congo, Côte d'Ivoire, Éthiopie, Ghana, Guinée, Guinée Bissau, Guinée équatoriale, Guyane, Honduras, Kenya, Laos, Liberia, Madagascar, Mali, Mauritanie, Mozambique, Nicaragua, Niger, Nigeria, Ouganda, République Centrafricaine, République Démocratique du Congo, Rwanda, Sao Tomé et Principe, Sénégal, Sierra Leone, Somalie, Soudan, Tanzanie, Tchad, Togo, Viêt-nam, Yémen, Zambie.

l'initiative et 1,2 % de la dette totale du Tiers Monde. Une goutte de réduction dans l'océan des dettes.

Pourquoi parler de 25 milliards plutôt que de 70 ? Pour plusieurs raisons :

Primo : Sur les 41 pays mentionnés, plusieurs n'arriveront pas à remplir les conditions fixées. Si un pays n'applique pas à la lettre les politiques d'ajustement, il devra renoncer à l'allégement en question. L'allégement de la dette se fait au cas par cas, pays par pays, il implique l'application d'au moins trois ans d'ajustement structurel renforcé et l'accord conjoint du FMI, de la Banque mondiale et du Club de Paris (qui regroupe les États créanciers du Nord). La République Démocratique du Congo (ex-Zaïre), le Soudan, le Liberia, le Sierra Leone, voire l'Angola et le Nigeria, ne rempliront sans doute pas les conditions. La dette de ces pays représente environ la moitié de la dette des 41 pays les plus pauvres les plus endettés.

Secundo, la dette due par ces pays à la Banque mondiale et au FMI ne fera pas l'objet d'annulation. En effet la charte de la Bm et du FMI leur interdit de renoncer à une créance. Le remboursement d'une partie de la dette due par les pays aux deux institutions de Bretton Woods sera pris en charge par un fonds fiduciaire alimenté par les pays membres. La Bm et le FMI puiseront dans ce fonds pour se rembourser.

Tertio, une partie des dettes bilatérales qui seront annulées sont des dettes irrécouvrables datant du début des années 80. Les membres du G7 qui renoncent à ces créances le font car ils savent parfaitement qu'elles n'ont plus aucune valeur. Cette partie de l'allégement est une opération purement comptable, effaçant dans les livres d'anciennes créances de toute façon irrécouvrables. Refinancer des prêts irrécouvrables...

Voilà pourquoi deux jours après la déclaration du G7, le chancelier Schröder a pu déclarer au quotidien Kölner Stadt Anzeiger

(21/06/1999) que l'allégement de la dette des pays les plus pauvres n'implique aucun coût pour le trésor allemand. Et, pour sa part, le Wall Street Journal Europe (1819/06/1999) avait raison de dire dans un éditorial que les deux institutions de Bretton Woods avaient obtenu du G7 de pouvoir refinancer d'anciens prêts irrécouvrables par de nouveaux.

A Cologne, les chefs d'États membres du G7 ont réalisé une opération de charme par rapport à une opinion publique sensible (17 millions de signatures) à la détresse des plus pauvres du Sud sans devoir réellement bourse délier.

Depuis le début des années 90, le G7 annonce régulièrement qu'il a pris les mesures adéquates pour améliorer la situation des pays les plus pauvres. En 1994, à Naples, le G7 annonçait l'annulation de 67 % de leur dette. En 1996, à Lyon, il avait proclamé qu'il allait jusqu'à 80 % d'annulation. Et pourtant depuis 1994, la dette des pays les plus pauvres n'a cessé de croître. Comment expliquer que malgré les annulations successives, la dette augmente ? Ne serait-ce pas parce que les mesures annoncées ne se concrétisent pas ? N'y a-t-il pas une explication supplémentaire qui ressort d'un des propos de François Mitterrand dans son discours à Naples lors de la réunion du G7 de juillet 1994 : « En dépit des sommes considérables affectées aux aides bilatérales et multilatérales, le flux des capitaux qui viennent d'Afrique vers les pays industriels, est plus important que le flux de ceux-ci vers les pays en développement », disait-il. Son affirmation concernant l'Afrique peut être étendue à tout le Tiers Monde.

Trois indicateurs : — En 1998, le Tiers Monde a remboursé 30 milliards de plus que ce qu'il a reçu comme nouveaux prêts. - L'Aide publique au Développement a atteint son minimum historique : entre 1990 et 1998, elle a baissé de 33% en termes réels. — En 1998, le Tiers Monde, dans son ensemble, a remboursé 250 milliards de dollars alors que l'Aide publique

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Développement dépassait péniblement les 30 milliards de dollars.

Cela signifie que le Tiers Monde a transféré vers les pays riches 8 fois plus que ce qu'il a reçu de cette soi-disant généreuse Aide publique au Développement. A l'heure où ces lignes sont écrites, une nouvelle crise de la dette a éclaté car les prix des produits vendus par les pays du Tiers Monde sur le marché mondial ont considérablement baissé tandis que les taux d'intérêt appliqués pour le service de la dette ont augmenté. Bref, les pays du Tiers Monde gagnent moins et remboursent plus (3). De leur côté, les pays les plus industrialisés font des économies au niveau de leurs importations de matières premières en provenance du Tiers Monde. De plus, les taux d'intérêt sur les dettes publiques des pays industrialisés ont baissé depuis que la crise asiatique a entraîné un reflux de capitaux du Tiers Monde vers le Nord (« fuite vers la qualité »). Bref, les pays du Nord dépensent moins.

Les pays du Sud remboursent-ils ou non leurs dettes ? Depuis l'éclatement en 1982 de la précédente crise de la dette, les pays du Tiers Monde ont remboursé 4 fois ce qu'ils devaient pour se retrouver 3,5 fois plus endettés (4). Conditions d'austérité draconienne

Les mesures annoncées à Cologne vont-elles améliorer le sort de la majorité des pauvres de la planète ? La majorité des pauvres de la planète vit en Inde, en Indonésie, au Brésil, au Bangladesh, au Pakistan, au Mexique et aucun de ces pays n'est visé par des mesures d'allégement. La situation des pauvres des pays les plus pauvres va-t-elle être améliorée ? Les pays candidats à l'allégement devront appliquer pendant 3 ans (voire 6 ans) des politiques d'austérité draconienne : diminution du pouvoir d'achat des citoyens les plus pauvres suite à l'augmentation de la fiscalité sur les services et les biens de consommation de première nécessité, dégradation des conditions d'accès à la santé, à l'éducation, etc. (5) Or, dans ces pays, 50 % ou plus de la population vit déjà en-dessous du seuil de pauvreté absolue (dans le cas du Mozambique et du Rwanda, il s'agit de plus de 70 %). (

Les mesures annoncées constituent une extension de l'initiative prise en 1996 par la Banque mondiale, le FMI et le G7 (Initiative pour les pays pauvres très endettés). Les mesures prises dans le cadre de cette initiative ont-elles amélioré le sort des populations concernées ? Non. La Banque mondiale elle-même le reconnaît et recommande... « la patience »

Si le niveau de vie ne s'est pas amélioré, y a-t-il au moins une amélioration de la situation économique des États ? Dépensent-ils moins par an en remboursement des dettes ? Non. C'est le contraire. Les Etats doivent rembourser plus que ce qu'ils reçoivent. En 1997, les pays riches ont prêté aux pays les plus pauvres 8 milliards de dollars tandis que ceux-ci remboursaient 8,2 milliards de dollars soit 200 millions de plus. La Banque Internationale pour la Reconstruction et le Développement (groupe Banque mondiale) et le FMI reçoivent plus des pays pauvres en remboursements que ce qu'ils ne prêtent ! Pour le futur, la Banque mondiale vient d'avouer que malgré les mesures d'allégement de dettes envisagées, les sommes à rembourser ne diminueront ON VOUS AVAIT POURTANT BiEN DIT DE FAiRE DES EFFORTS!

Ali v pas. Pire, certains pays devront rembourser plus qu'auparavant (c'est le cas du Mali et du Burkina Faso). Le FMI et la Banque mondiale sont chargés par le G7 de veiller à la réalisation des politiques d'ajustement. C'est comme si on demandait aux pyromanes d'intervenir en tant que pompiers. Selon le communiqué du G7, ces plans devraient favoriser l'amélioration des soins de santé et de l'éducation. Mais comment peut-on imaginer une telle amélioration dans le cadre étroit de l'austérité budgétaire ? C'est la quadrature du cercle. Après l'allégement de sa dette, le Mozambique devra encore consacrer plus de 40 % de son budget au remboursement de la dette. Comment, dans ces conditions, améliorer substantiellement la santé de la population ? Les populations du Tiers Monde n'ont que trop remboursé

Les résultats sont là. Selon la Banque mondiale, entre 1987 et 1999, au niveau mondial, le nombre de personnes vivant sous le seuil de pauvreté absolue (revenu de moins de 1 dollar par jour) est passé de 1 200 millions à 1 500 millions (5). En réalité, comme l'indique chaque année le Rapport mondial sur le développement humain, réa-

Mondialisation lisé par Le PNUD (Programme des Nations Unies pour le Développement), ce n'est pas le Nord qui vient en aide aux pays du Sud. Ce sont les populations du Sud qui transfèrent aux détenteurs de capitaux du Nord des richesses considérables, au prix de souffrances et de sacrifices intolérables. Ce transfert se réalise à travers deux mécanismes fondamentaux : le remboursement de la dette et le commerce inégal.

Il faut annuler totalement les dettes publiques extérieures des pays du Tiers Monde (6). Pour que cette annulation ne favorise pas les régimes dictatoriaux et corrompus du Sud, il faut geler les avoirs qu'ils détiennent dans les pays riches et, après enquête, les rétrocéder aux populations du Tiers Monde via un fonds de développement géré démocratiquement sur place. D'autres mesures doivent être prises de manière complémentaire : arrêt des plans d'ajustement structurel, mise en place d'une taxation sur les transactions financières (taxe Tobin ou autre), développement d'accords régionaux Sud-Sud.

Pour empêcher que le mécanisme de l'endettement ne se remette en place après annulation des dettes, il faut aller plus loin en remettant en chantier la création d'un nouvel ordre économique et humain plus juste. Refuser d'annuler la dette extérieure et accepter d'imposer des politiques d'ajustement qui ont prouvé leur caractère néfaste, n'est-ce pas un refus d'aide à populations en danger?

21 juin 1999 3. World Bank, Global Development Finance, Washington, avril 1999. 4. Entre 1982 et 1998, le Tiers Monde a remboursé environ 2 500 milliards de dollars. En 1982, la dette totale du Tiers Monde s'élevait à environ 590 milliards, tandis que fin 1998, elle atteignait 2 030 milliards. En ce qui concerne l'Amérique latine, la Commission Économique des Nations Unies pour l'Amérique Latine (CEPAL) estime que le transfert net de capitaux d'Amérique latine vers le Nord a atteint entre 1983 et 1991 plus de 200 milliards de dollars. Les pays d'Amérique latine ont donc transféré aux créanciers du Nord des sommes colossales. Entre 1982 et 1996, l'Amérique latine a remboursé en service de la dette 739 900 millions de dollars (soit plus de trois fois son stock de dette de 1982). 4. cf. Éric Toussaint, La Bourse ou la Vie. (6) World Bank Week in Review, 1-4 June1999 (7) La dette extérieure publique du Tiers Monde représente environ 1 500 milliards de dollars soit moins de 15 % de la dette publique intérieure des États-Unis, du Canada, des États membres de l'UE et du Japon. Plus de 80% de la population mondiale vit dans le Tiers Monde tandis que 12 % vivent en Amérique du Nord, dans l'UE et au Japon. Enfin près de 50 % de la dette publique • extérieure des pays du Tiers Monde est détenue par des institutions financières privées.

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