Une forte secousse par François Vercammen* rois semaines après les élections européennes de juin 1999, on commence par mesurer leur impact sur la situation politique à court terme et quelques tendances lourdes qui sont à l'oeuvre.
La secousse a été forte. En Italie, les présidents de quatre partis ont démissionné provisoirement ou définitivement, pour sauver les meubles. En Belgique, la social-démocratie, arrive, ruinée, en Flandres derrière les fascistes du Vlaams Blok. En France, le régime présidentiel est à l'agonie. Certes, comme il ne s'agissait pas d'élire des parlements nationaux (sauf en Belgique et au Luxembourg), la composition des gouvernements n'a pas changé. Ce ne sera pas forcément le cas de la politique. La situation n'est pas sereine pour autant. Ainsi, le PPE (parti populaire européen, de facture démocrate-chrétienne) entend exploiter sa progression en députés et en partis adhérents pour peser sur la composition de la Commission Européenne. Mais c'est surtout la socialdémocratie qui encaisse le coup de "l'infidélité" de pans entier de sa base traditionnelle. Elle sera, plus qu'auparavant, au centre des turbulences politiques dans l'Union européenne (UE). La crise sociale au coeur de l'UE
Le fait majeur a été l'abstention massive. Sa signification porte bien au-delà de la constatation que l'enjeu de ces élections était très limité. Elle n'est pas destinée à se répéter telle quelle lors des prochaines législatives ou municipales. Néanmoins les études faites à chaud montrent trois choses substantielles, qui, elles, ont une vraie portée : démobilisation électorale n'égale pas "désintérêt politique; le refus de l'UE ne signifie pas le rejet de l'Europe; la défaite cuisante de la social-démocratie ne débouche pas (encore) sur un renforcement de la droite.
La plupart des commentateurs politiques convergent sur une conclusion : le rejet de la politique actuelle (néolibérale) et une aspiration protonde à un changement. Le bilan (anti)-social des partis sociaux-démocrates et de l'UE est au coeur de la situation politique et de la préoccupations de la population. Même la guerre des Balkans n'a pu changer cette donne. Si elle a pu pousser la cote de popularité des chefs d'État ou des premiers ministres comme "chefs de guerre" ou "artisans de la paix" ', leurs gouvernements n'en ont point profité. Seules des formations politiques minoritaires mais qui étaient opposées à la guerre, ont pu être affectées par des déplacements de voix limités en nombre mais avec effet à leur niveau (ex. le PRC en Italie, IU en Espagne, la liste LO-LCR en France...). Le Kosovo aura plus d'influence sur le comportement des gouvernements et des partis que sur leurs électorats
Au sommet de l'UE, autour de la social-démocratie, s'est constitué un nouveau consensus et une forte volonté, nés de cette guerre, tournant quasiofficiellement la page de "l'Europe sociale" pour afficher la puissance de l'UE, autour de la "défense commune", de la conquête à l'Est et d'une tentative de créer une nouvelle capacité de décision au sommet de l'UE ("réforme institutionnelle"). Ainsi, Schröder, poussé par sa détaite électorale, a décidé de passer en force. Délivré de Lafontaine et de la pression des Grünen, "le camarade des patrons" (comme l'appelle la gauche du SPD) a compacté son gouvernement et lancé le plus lourd paquet de restrictions budgétaires de ''histoire" de l'Allemagne de l'après-guerre. Jospin suit ce mouvement, mais à sa manière. Même s'il cultive sa différence, en s'attachant aux restes de l'héritage idéologique social-démocrate que le couple Blair-Schröder veut détruire. D'Alema avec son arrogance sereine, s'en est pris au système des pensions, en pleine campagne électorale, poussant le PDS un peu plus au fond (16 %) ! Ventroni, le président du Parti, a
Union Européenne été obligé d'appeler à un retrait immédiat et, lui, "le démocrate américain", a proposé la relance de la concertation avec les appareils syndicaux.
Là on touche à deux questions fondamentales.
La première, c'est le rapport entre socialdémocratie et mouvement syndical. Depuis plus d'un siècle, ce relais à double entrée a assuré la stabilité du système capitaliste en Europe et... de la social-démocratie. Ce lien est fortement compromis : dans les années 80, les directions social-démocrates avaient elles-mêmes poussé à la "déconnexion" pour donner des gages à la bourgeoisie. Celle-ci ne sera-t-elle pas tentée de ramener le poids social du mouvement syndical au niveau où est tombé le poids institutionnel des partis sociaux-démocrates ? Que vont faire, dans ces conditions, les appareils syndicaux pour lesquels ce lien ouvrait la porte à la capacité législative, la concertation à haut niveau et les privilèges matériels ? La seconde, c'est la panne "stratégique" qui éclate déjà au sein de certains partis sociaux-démocrates : si la réforme néolibérale de la société aliène la base des ouvriers et employés, sans gagner pour autant les couches salariés intermédiaires et les jeunes générations, quel sera le prix à payer pour la poursuite d'une telle politique, et si l'on passe à l'opposition, quelle politique alternative ?
On entre sans aucun doute dans une nouvelle étape de la crise du mouvement ouvrier traditionnel.
Les Verts dont les progrès "compensent" (sauf en Allemagne) en partie la chute social-démocrate, sont plus que jamais associés à cette politique néolibérale. Dépassant leurs inhibitions originelles, ils confortent l'option stratégique (les Belges rejoignant * Francois Vercammen est membre du Secrétariat unifié de la IVe Internationale.
Union Européenne désormais les Verts allemands et français). Leur politique n'aide pas la résistance à la nouvelle vague néolibérale qui est annoncée. Nés en dehors du mouvement ouvrier, le Verts ont été incapables jusqu'à aujourd'hui de créer une assise organisée équivalente à celui-ci. La victoire de Joschka Fischer au congrès de crise des Grünen et l'avancée spectaculaire de Cohn-Bendit dans les élections achèveront la mutation des Verts en un courant libéral/libertaire. Dépourvu de relais organisés dans la société, leur stabilité (relative) ne peut être assurée que par un enracinement dans les couches urbaines, avec un niveau culturel et salarial relativement élevé : le Manifeste des "jeunes verts" allemands appelant à la liquidation de l'esprit 68 et souhaitant l'absorption du FDP libéral est en parfaite concordance avec la campagne de Cohn-Bendit.
Au total : la force centripète des principales forces politiques (anciennes et "nouvelles") autour de la politique néolibérale poussera à son comble l'écart désormais abyssal entre "la masse des gens" mécontents et désarçonnés et les mouvements sociaux qui organisent la résistance d'une part, et de l'autre, "leurs" représentations politiques-institutionnelles qui vont carrément dans la direction opposée. Difficile quête de légitimité
Le passage à l'UE supranationale avec abandon de souveraineté nationale continue à poser problème, de façon plus aiguë dans certains pays que dans d'autres.
Dans le nord de l'Europe, la réticence reste forte. Elle oscille en fonction de facteurs très conjoncturels (économie) ou événementiels (scandales). Au Danemark, les deux mouvements d'opposition ont maintenu un score élevé, dépassant nettement la social-démocratie. En Suède, le Parti de gauche (ex-communiste) très critique, continue sa montée fulgurante (de 4 % en 1994 à 16 %). Ailleurs, l'UE est désormais acceptée, fut-ce de manière critique, soit comme un fait accompli et naturel étant donné la situation géo-économique du pays (Bénélux, Allemagne et, largement, la France), soit que l'UE y distribue aides et avantages (Irlande, Espagne, Italie, et même la Grèce, malgré la violence qu'y engendre les privatisation et l'austérité). Sauf retour de manivelle par une crise institutionnelle majeure, cette évolution est censée durer. L'alliance entre la démocratie-chrétienne et la social-démocratie en a été la clé de voûte dans le noyau de l'UE (ce que les partis concernés ont payé le prix le plus fort).
Restent deux pays où ce passage à (un certain degré de) la supranationalité mine le système politique : la France et la GrandeBretagne. Pas les moindres donc ! Le maintien, voire le renforcement des "souverainistes" a brisé l'épine dorsale des deux principaux partis bourgeois de ces pays, le parti gaulliste et les Tories (parti conservateur). Leurs liens profonds avec l'histoire du pays et ses traditions particulières, qui leur ont créé une légitimité très forte et partant une assise populaire dans la classe ouvrière et la petite-bourgeoisie traditionnelle, les empêchent de prendre le virage vers l'UE monétaire et militaire. Le problème est vaste : le repli sur l'État national est encore majoritaire dans le Labour si n'est dans sa base électorale actuelle. En France, il rayonne au sein de la social-démocratie (Chevènement) et du PC, ainsi que dans l'intelligentsia dont on connaît le rôle important.
Parallèlement, l'UE reçoit un renfort assez inattendu des pays où une importante question nationale ou régionale subsiste qui met en cause l'État national. La France n'a pas fini avec la Corse et, aujourd'hui, les angues régionales. En Grande Bretagne, "la dévolution" (redistribution des pouvoirs vers les régions) que Blair a initiée, dérape : loin de renforcer le contrôle du Labour en Écosse et au Pays de Galles (sans parler de l'Irlande du Nord), ce qui était le pendant de la réforme pour la faire dans la stabilité, ce sont des forces nationalistes qui progressent spectaculairement. Cela vaut aussi pour l'Espagne, où la poussée des forces "autonomistes" et indépendantistes aux élections (surtout les municipales) menace l'équilibre de l'État.
Ce qui se profile derrière cette réalité à première vue disparate, c'est une question démocratique vaste et complexe, à laquelle ni l'UE ni les Etats nationaux ne peuvent répondre. Inadéquation entre l'État et la société
Une autre grande question, qui a traversé les élections et qui ne cessera de se manifester, est celle du rapport entre l'Etat et la société. Abstraction faite du problème de la nécessité régulatrice de l'État sur le plan économique (débat ouvert à l'échelle mondiale par rapport à la crise tumultueuse récente), l'État est de moins en moins "supporté" à cause de son "immixtion" dans les rapports sociétaux. Cela comporte certainement un ensemble d'aspect très contradictoires. Certains sont franchement réactionnaires, en synergie avec la politique néolibérale et l'omniprésence du marché ("libre" concurrence, individualisme, montée du pouvoir juridique en place de la politique, dépérissement de droits protecteurs des plus faibles et des plus pauvres, lobbying et marketing...). Mais d'un autre côté, il signale aussi un éveil durable d'une société civile agissante. Cette activité remet à mal, par un autre biais que '1968", toutes les formes de tutelle. Elle est portée par une évolution des mœurs sur les questions vitales (la vie, la mort, la naissance, la sexualité, l'éducation) qui soulèvent de nouveaux problèmes, portent sur de grands principes, exigent des réponses légales à dimension de la civilisation (euthanasie, avortement, homosexualité, bio-génétique...).
A côté de la difficulté pour les courants progressistes d'y répondre adéquatement, l'évolution des mœurs frappe de plein fouet la sphère démocrate-chrétienne. Et le pape y apporte plus que son grain de sel. En guerre pour sauver son Église, il ne cesse d'intervenir avec emphase par ses campagnes mondiales et italiennes. Plus à gauche que la mouvance "moderniste" (les Verts, la socialdémocratie, l'intelligentsia d'Etat) sur les question qui touchent à l'exploitation capitaliste, à la "marchandisation" générale de la société, à la guerre (des Balkans par exemple), il tente de résoudre la crise existentielle dans un sens réactionnaire, totalement à contre-courant.
C'est un des facteurs qui ont pulvérisé la démocratie chrétienne et confortent Berlusconi. En Belgique, la mise à jour progressiste de la DC flamande qui avait échoué récemment, est une des raisons de ses déboires. En Allemagne, la CDU-CSU n'est pas sortie de sa crise "programmatique" que les élections de septembre 1998 avait révélée en lui donnant un sens sociologiquement tres marque : ce parti est en train de "quitter la ville". Les européennes ont amené un redressement très spectaculaire, mais c'est la CSU, bavaroise et très réactionnaire, qui se renforce en voix, alors la CDU en perd. Ce vieux fond réactionnaire qui se réveille, se retrouve certainement ailleurs en Europe et dans d'autres partis. Mais ce sont les partis démocrates-chrétiens qui en sont les principales victimes. Défis de la recomposition à gauche
C'est sur cet arrière-fond politique et social, que se pose la recomposition à gauche.
La percée de la liste LO-LCR, les PC qui ont survécu à l'effondrement du stalinisme et s'en sont dégagés (en partie), des courants de gauche au sein de la social-démocratie et les Verts souvent peu cohérents et peu solides, des organisations de l'extrême-