Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

FRANCE

Un succès pour tous les révolutionnaires en Europe

· Inprecor n° 437-438, juillet-août 1999, n° 437/438 · p. 5-7 · 2 956 mots

France Ex-Yougoslavie Écologie Syndicalisme

gauche qui ont dépassé les abstractions sectaires et gauchistes, forment une gauche radicale qui devient visible à l'échelle de l'Europe. A contre-courant et en décalage avec la position défensive de la classe ouvrière.

La première chose à remarquer : plus qu'auparavant il y a débat, celui-ci est public, le ton est nettement moins arrogant et il est directement lié à l'existence (voire à la survie) de ces organisations comme force significative.

La seconde, c'est qu'en général, le centre de gravité de l'activité c'est la défense des acquis, le soutien aux revendications immédiates et les luttes des couches exploitées et opprimées, ainsi que le cap sur la "transformation sociale", c'est-à-dire la lutte contre le capitalisme.

Après, se pose un double défi : — D'abord, la nécessité de s'adresser à la société comme telle, et d'y reconnaître, puiser et stimuler les ressources de résistance, d'organisation et de vitalité militante telles qu'elles apparaissent (et non comme on voudrait qu'elles soient). Cela pourrait être décisif. Certes, les organisations ouvrières et sociales continuent à être des sources de résistance et de militantisme très importantes. Mais elles ont perdu leur monopole de la médiation entre la société et le pouvoir politique. La société civile plus agile et active n'a pas encore réussi à constituer des instruments pour une action collective et continue. Il n'y a toujours pas de processus d'accumulation et coagulation des forces (cf. en Belgique, le résultat dérisoire sur le plan du mouvement organisé des énormes mobilisations liée à la "crise blanche" qui pourtant ne cesse de "peser" et qui s'est à nouveau exprimé électoralement). Les mouvements sociaux de la dernière décennie qui ont une capacité "protagoniste" (telle que les Marches Européennes, ATTAC, CADTM) sont exemplaires mais leurs assises restent encore faibles. Le discours politique sur ces sujets, surtout quand il réussit à percer dans les grands médias, est important; même s'il sert quelque part comme substitut et anticipateur de l'action et de l'auto-organisation. — Ensuite, et c'est sans doute le plus difficile à faire, c'est de dépasser l'inadéquation des traditions et des formes organisationnelles des organisations politiques engagées dans la recomposition, par rapport aux modalités d'action, de réflexion et d'organisation que se donne aujourd'hui une société ouest-européenne en activité.

Cela fait certainement partie du bilan du PRC italien. Et de l'avenir de l'alliance entre LO et la LCR.

le 4 juillet 1999 par Alain Mathieu*

C'est la premiere fois qu'en France une

liste indépendante des organisations révolutionnaires passe la barre des 5 % et obtient des élus à une élection nationale. C'est un événement qui montre qu'une gauche radicale peut être non seulement au coeur des luttes sociales mais aussi peser sur le terrain électoral. Ce sera un point de référence pour toutes les forces radicales en Europe.

Plus de 915 000 électeurs et électrices, 5,2 %, se sont exprimés en notre faveur. Ce vote confirme les bons résultats obtenus par Lutte ouvrière depuis 1995 et la LCR en 1998.

La liste dépasse les 6 % en Lorraine, Haute-Normandie, Picardie, Nord-Pasde-Calais. Elle franchit le seuil des 7 % en Seine-Saint-Denis et dans le Pas-de-Calais, elle le frôle en Seine-Maritime ou dans l'Oise. Dans beaucoup de grandes agglomérations les résultats sont significatifs, et dépassent le PCF à Paris, Lyon, Strasbourg, Toulouse, Bordeaux, Clermont-Ferrand, Lille...

Dans de nombreuses villes ouvrières, généralement des municipalités communistes de la "ceinture rouge" des villes industrielles et en région parisienne, les scores sont plus importants, entre 7 et 10 %. Une fraction de l'opinion populaire se fidélise dans un vote à la gauche de la majorité gouvernementale et s'est saisie de notre liste pour envoyer un signal clair au patronat et à la droite, mais aussi à la gauche gestionnaire. Un geste de refus des politiques qui conduisent au chômage et à la misère, une recherche d'une autre voie, une voie qui remette en cause la gestion patronale et

France

Un succes pour tous les révolutionnaires en Europe refuse la soumission aux impératifs capitalistes. Cette force électorale est un point d'appui pour les luttes et les échéances futures : les 35 heures, la régularisation des sans-papiers, la remise en cause du système des retraites, les plans de licenciements ou les privatisations, le productivisme agro- industriel qui empoisonne notre alimentation. Autant d'axes de notre campagne qui, nous le savons, seront sujets à mobilisations et mettront encore plus en contradiction ce gouvernement et les aspirations populaires.

Nous avons réussi à franchir la barre des

5%, mais sans pour autant bousculer les rapports de forces à gauche.

Arlette laguiller (LO) et Alain Krivine (LCR) à une manif de soutien aux sans-papiers.

En matière électorale, rien n'est acquis d'avance. Même si la fidélité d'une frange de l'électorat à Arlette Laguiller, construite sur une présence régulière de LO dans les campagnes électorales, est pour beaucoup dans ce succès commun, le palier des 5 % obtenu par LO en 1995 n'est pas garanti à chaque fois,

En 1997, Lutte Ouvrière obtenait 2,7 % dans une élection à deux tours, où le vote utile joue plus en faveur des partis traditionnels. Aux élections régionales de 1998, LO et la LCR avaient obtenu en moyenne 4,5 % des voix. Mais c'était dans les régions où

*Alain Mathieu est membre du Bureau politique de la Ligue communiste révolutionnaire (section française de la IVe Internationale).

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nous avions choisi de nous présenter, donc là où nous sommes habituellement présents. En 1999, c'était un scrutin national qui concernait 40 millions d'électeurs, même dans les régions où nous n'avons pas d'implantation ni de bons scores habituellement. Et cette fois-ci, contrairement aux élections des conseils régionaux de mars 1998, la gauche plurielle se présentait en ordre dispersé : une partie des votes critiques s'est peut-être portée vers les listes des Verts ou de "Bouge l'Europe" (du PCF), qui ont tenté d'apparaître, de manière plus ou moins habile, à une certaine distance du gouvernement.

Ces 5,2 % peuvent être considérés comme un progrès par rapport aux régionales.. sans compter les européennes de 1994, où l'extrême-gauche réunissait 3,7%.

D'autant que ce résultat est obtenu dans le contexte d'une abstention massive, d'abord dans les couches populaires se désintéressant d'un Parlement européen dénué de pouvoirs réels, inapte à "changer la vie". Cette faible participation populaire a aussi touché notre liste.

Il est donc difficile de comparer ce résultat avec les scores précédents présidentiels, législatifs ou régionaux.

Toutes les listes sont évidemment touchées par l'abstention, comme à toutes les européennes (53% d'abstention, 2,5 % de plus qu'en 1994). Mais à la différence des années précédentes, l'abstention a été plus forte à droite et à l'extrême-droite qu'à gauche. Face à la division du Front National et de la droite, nombre de leurs électeurs se sont abstenus (chez les plus âgés, les agriculteurs, les commerçants). Par contre la tranche 18-25 participe plus qu'à l'habitude, ce qui est un phénomène nouveau . Dans cette tranche d'âge-là les Verts ont de 18 à 20 %, le PS de 20 à 22 %, notre liste de 6 à 8 %, le PCF 4 %. Une exception française, héritage des grèves de l'hiver 1995 ?

Les résultats gauche/droite sont équilibrés pour la première fois depuis 10 ans. Pour la première fois depuis des années, le Front National recule de manière significative. La droite traditionnelle explose.

Après deux ans de gouvernement Jospin, la gauche gouvernementale reste majoritaire, à la différence du reste de l'Europe, notamment de l'Allemagne et de a Grande Bretagne, et n'est pas sanctionnée par un vote à droite. Cela renvoie à des marges de manoeuvre maintenues pour le PS (il obtient 22 %, quand Jospin obtenait

23 % au premier tour des présidentielles en 1995), liées à l'éclatement de la droite, à l'enveloppe politique et idéologique de la politique de Jospin, plus marquée à gauche que celle de Blair ou Schröder...

Le score des Verts (9,72 %) marque en partie une défiance vis-à-vis du PS, malgré les positions de sa tête de liste Cohn-Bendit. La percée des Verts est la combinaison de plusieurs facteurs : — un positionnement européen bien perçu notamment des jeunes générations : - un vote écologiste, renforcé par l'affaire du poulet à la dioxine ; - les effets de la guerre du Kosovo ; - un vote critique de certains secteurs vis-à-vis d'une série de positions du PS (écologie, sans-papiers...).

En même temps, en adhérant à une construc-

Armonie Bordes (LO), tion européenne sociale employée dans la chimie, libérale, la critique de la députée européenne société de Cohn-Bendit ne fait plus de la question sociale et du refus du libéralisme un critère discriminant, ce qui marque une différence importante avec les références des Verts dans la dernière période.

Il faut différencier l'analyse de l'évolution politique négative des Verts et l'image que la liste Verts a donnée dans l'opinion. Ceux qui ont voté Cohn-Bendit ne se sont pas prononcés pour autant pour les bombes et le libéralisme. Le temps d'une campagne il a su mettre en avant des propositions qui ne le réduisaient pas au "vert-kaki" ou au "vert libéral". Sa liste permettait à certains électeurs de penser faire un vote utile pour infléchir la politique du gouvernement, une liste qui apparaissait moins liée à celui-ci

Le déclin du PCF continue. Avec 6,8 %, il retrouve le même résultat qu'aux européennes de 1994, son plus mauvais score. En décidant d'ouvrir sa liste à 50 % de candidats non membres du PCF (G. Fraisse et F. Sylla, deuxième et cinquième sur la liste sont membres du PS), R. Hue n'a cessé de faire le grand écart entre son soutien et sa participation au gouvernement, et les exigences de son électorat traditionnel. Il a abouti à brouiller le message de sa liste qui, selon les candidats aux positions opposées, pouvait être ni pour, ni contre le traité de Maastricht, ni pour, ni contre la guerre au Kosovo.

Beaucoup de militants du PCF ont refusé de faire la campagne, de nombreux électeurs ont voté pour notre liste, d'autres se sont abstenus. C'est le résultat d'une tendance devenue structurelle - quels que soient les choix de la direction communiste, le parti perd — et ce que confirme le recul des partis communistes ou d'ex-PC ailleurs en Europe. La mutation est en panne.

Ce nouveau paysage politique français annonce des modifications de la donne politique à gauche, avec une nouvelle phase de la crise du PCF.

Le mouvement gréviste de l'hiver 1995 avait bouleversé la donne politique et sociale en France. Il faut savoir en mesurer les limites, les paliers, voire l'épuisement sur le terrain des recompositions syndicales, même si de nouvelles luttes sur les 35 heures ou de nouvelles mobilisations sur les fonds de pension et les retraites vont réapparaître. Mais au niveau électoral, la parenthèse ouverte par 1995 n'est pas refermée : la droite triomphante sur le thème de la "fracture sociale" après les dégâts du mitterrandisme s'est échouée sur l'écueil des grèves. La gauche a pu remonter la pente, et dans celle-ci, le pôle radical-révolutionnaire s'est renforcé, pour la première fois sous un gouvernement de gauche. Après décembre 1995, la droite a perdu en 1997, s'est enfoncée aux régionales de 1997, coule en 1999 C'est la résistance au libéralisme qui traverse tout le débat politique en France, qui éclate la droite entre libéraux et nationalistes.

Après l'élection, Cohn-Bendit a dû avouer : « En France, il y a une chose qui complique tout c'est l'héritage des grèves de 1995. Il est temps de dépasser cela... refuser le néolibéralisme sans buter sur un néotraditionalisme. »

Ce qui "complique tout" pour l'ancien leader de Mai 68 a fait le succès de notre liste et nous réjouit pour l'avenir. LCR/LO, une forte mobilisation militante

Le contenu de la plate-forme a constitué un point d'appui pour la propagande et l'agitation sur un plan d'urgence contre le chômage et la crise

La campagne a démontré les capacités communes de rassemblement de LO et de la LCR : 62 meetings communs d'Alain Krivine et Arlette Laguiller ont rassemblé plus de 32 000 personnes. La campagne s'est conclue par un meeting de 5 500 participants à Paris

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Plus de 150 réunions, meetings et cercles de la LCR seule ont, de plus, réuni près de 3 000 personnes.

Nous avons pu aussi noter un mouvement de jeunes et de militants/sympathisants PCF vers nos initiatives.

La campagne a eu une bonne couverture médiatique, malgré l'hostilité de rédactions qui ne nous faisaient pas de cadeaux, et l'accès inégalitaire aux médias : deux minutes de campagne officielle à la télé !

Enfin, une remobilisation sans précédent depuis une dizaine d'années de la LCR débouche sur de nouvelles implantations dans des villes petites et moyennes. La campagne commune avec LO s'est doublée d'une apparition propre de la LCR, notamment autour d'un programme européen, avançant des mesures transitoires pour rompre avec le capitalisme et redéfinir les contours d'un projet socialiste.

Les rapports entre LO et LCR ont été loyaux, sans manœuvres, une fois que le cadre de la campagne commune était fixé. Nous avons constaté à plusieurs occasions que nous pouvions nous influencer mutuellement : ce fut le cas pour élaborer la plateforme, mais aussi sur la guerre du Kosovo, ou LO, pourtant peu portée à comprendre les questions nationales, nous a rejoint autour de l'autodétermination du Kosovo contre l'OTAN et la purification ethnique.

Si la LCR a porté un jugement positif sur le résultat obtenu, cela ne l'a pas empêché de s'interroger sur ce qu'il a manqué pour faire mieux, et tirer quelques leçons pour l'avenir : • Notre liste s'est laissée enfermer dans le piège d'un duel avec la liste du PCF. Cette présentation de notre campagne fut cultivée à loisir par la presse. LO a insisté sur la dimension "reconstruire un vrai communisme", sur le thème du "Parti communiste révolutionnaire" à construire. Un discours en rétérence au vrai communisme qui ne pouvait attirer la majorité des électeurs de gauche, même critiques vis-à-vis du gouvernement, et laissait indifférente la jeune génération.... A l'heure où la baisse de l'électorat du PCF s'accentue, il faut trouver d'autres voies pour rendre crédible une alternative au capitalisme. • Notre campagne n'a pas été assez identifiée autour de 4 ou 5 grandes mesures immédiates pour une autre Europe. Trop souvent l'affirmation d'un vote "extrême- gauche", "révolutionnaire" couvrait les mesures du plan d'urgence.

• La guerre au Kosovo nous a été défavorable. Le débat a été étouffé pendant deux justes

Roseline Vachetta (LCR), éducatrice spécialisée, députée européenne

Des perspectives pour les révolutionnaires en Europe...

devons formuler des propositions unitaires sur des revendications liées aux mobilisations des travailleurs ou des chômeurs, ou sur les mesures d'un plan d'urgence contre la crise, tique électeurs de notre liste, aux communistes, écologistes, socialistes, le rassemblement sur concrètes qui construisent un nouveau rapvernement.

semble du mouvement social. Nous sommes en meilleure position pour nous adresser à vis du PCF et des militants communistes .

vailleurs. Une force politique qui soutienne les luttes sociales, défende une alternative anticapitaliste, une perspective politique opposée au gouvernement de la gauche gouvernementale, et enfin prépare les conditions d'une transformation radicale de la société.

mois, faisant passer les préoccupations sociales après le débat sur la guerre.

Autant les grandes lignes de notre position étaient

("Ni OTAN,

Milosevic, autodétermination du Kosovo") autant nous avons eu du mal à la faire comprendre par notre électorat potentiel (toutes les études d'opinion montrent qu'il était à 60 % en faveur d'une intervention contre Milosevic).

démocratiques.

En France comme en Europe, nous points c'est possible, au Parlement européen pour une Europe unie, socialiste et démocracomme en

France.

Aux militants associatifs, syndicalistes,

Il faudra apprendre à l'ensemble du aussi le travail mouvement ouvrier, nous proposons l'unité, parlementaides propositions re, qui doit servir de triport de forces face au patronat et au goubune à l'expression

Nous proposons à LO, mais aussi à d'une d'autres courants de la gauche critique, des actions et des débats tournés vers l'entoute la gauche et à ses partis, à l'ensemble du mouvement ouvrier, pour mener ces campagnes, mais aussi pour multiplier les propositions et les démarches unitaires vis-à-

Ce résultat sera aussi un point d'appui pour avancer dans la voie de la construction d'une nouvelle force politique pour les tra-

MENT PLOS

AR SEMAiNE

_Fallan.

Elle doit chercher à être le correspondant politique de responsables des mouvements sociaux et des animateurs des luttes, être la référence dans une série de milieux syndicalistes, associatifs, travailleurs combatifs, militants communistes, écologistes radicaux et socialistes critiques. Ce projet ne peut se réduire à nos deux organisations ou aux seuls groupes révolutionnaires.

La LCR et LO ont des responsabilités particulières. Elles ont décidé d'établir des relations permanentes au niveau des directions nationales et locales, en discutant régulièrement les politiques des uns et des autres, et en testant les possibilités d'actions communes. Ce que nous avons été capables de défendre pendant la campagne électorale, nous devons essayer de le traduire en activités communes sur des questions sociales ou

Le contact et l'activité commune de nos cinq élus peut être le point d'appui pour avancer dans cette perspective. Nous chercherons, ensemble, le maximum d'expression commune de nos 5 élus sur tout les où Chantal Cauquil (LO), employée des assurances, députée européenne autre politique, mais devra aussi être capable de s'appuyer sur les mobilisations sociales et ouvrières pour les concrétiser en propositions de lois, de résolutions au Parlement européen : interdiction des licenciements dans les entreprises qui font du profit, réduction du temps de travail, alignement vers le haut des acquis sociaux, salaire minimal européen, défense des retraites et lutte contre les privatisations, autant de combats qui peuvent être la base d'activités et de campagnes communes et devront se porter sur le terrain européen. Nous aurons besoin de la collaboration de toutes les forces radicales pour faire vivre une alternative à l'Europe de Maastricht. Les élus LCR-LO seront les vôtres, sans patrie nI frontières ! •

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