Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

FRANCE

La crise des droites françaises

· Inprecor n° 437-438, juillet-août 1999, n° 437/438 · p. 8-11 · 4 143 mots

France Économie mondiale

Apocalypse now par Christian Picquet*

Contrairement au reste de union euro-

péenne, en France, le scrutin du 13 juin aura vu les droites parlementaires se fragmenter comme jamais depuis la fondation de la Vême République. Certes, le total des voix recueillies par les formations conservatrices et par l'extrême droite (44,12 %) continue de devancer l'addition des suffrages obtenus par la gauche et l'extrême gauche (43,63 %). Mais le camp bourgeois français subit une crise majeure et chacune de ses composantes demeure loin derrière un Parti socialiste qui confirme sa place centrale sur l'échiquier politique et dont la liste caracole en tête avec 21,95% des suffrages exprimés. Victime de la scission qui l'a affectée en décembre dernier, l'extrême droite plafonne pour sa part à son étiage le plus bas depuis 1984 : les partis respectivement emmenés par Jean-Marie Le Pen et Bruno Mégret n'obtiennent, à eux deux, que 8,97 % des voix. Une tendance lourde

Un résultat aussi mauvais s'explique d'abord par l'abstention qui aura frappé, à cette élection, 53,24 % du corps électoral. Situation exceptionnelle pour l'Hexagone, c'est l'électorat conservateur qui aura été, cette fois, plus touché que l'électorat de gauche. Base sociale la plus fidèle de l'opposition, les agriculteurs auront boudé les urnes à 62%, les artisans et chefs d'entreprise à 54%, les cadres supérieurs et professions libérales à 52%. Plus que jamais, les droites affichent leur déficit d'audience dans les classes populaires et, tout particulièrement, dans le salariat : pas plus d'un quart des employés et moins d'un cinquième des ouvriers ont apporté leur soutien à l'une de ses trois listes (1).

Des scores que l'on ne peut s'empêcher de comparer à ceux des derniers scrutins. Aux législatives de 1997, le camp réactionnaire ne résistait déjà bien que chez les électeurs âgés, tandis que les secteurs actifs de la population (les 25-50 ans) ne votaient plus qu'à 29% en sa faveur. Bien que la tendance s'avérât moins forte que cette année, il perdait même en audience chez les commerçants-artisans, ainsi que chez les cadres supérieurs et professions libérales (2). A leur tour, les élections régionales de 1998 reflétaient le même phénomène. Un politologue commentait alors : « La coalition RPR-UDF ne dépasse la gauche plurielle (3) que chez les agriculteurs (50 %) et les artisans, commerçants, chefs d'entreprise (37 %) Son audience est très modeste sur l'ensemble de l'arc salarial, des ouvriers (seulement 18 %) aux cadres supérieurs (pas plus de 35 %). Le manque d'attraction de l'opposition se lit dans sa faible capacité à fidéliser son électorat. Seulement 75 % des sympathisants de l'UDF de 1997 et 72 % de ceux du RPR ont cette fois voté pour les listes RPR-UDF. » (4) La déconfiture se révélait alors, dans toute son ampleur, lorsque le Front national parvenait à faire littéralement exploser l'alliance des droites, ce qui aboutissait à la formation de coalitions intégrant l'extrême droite à la tête de quatre conseils régionaux.

Pareil paysage électoral montre bien que l'érosion de l'influence des droites représente une tendance lourde de la situation française et que s'exprime de cette manière le désaveu de la politique suivie par ses états-majors. Il est, de ce point de vue, révélateur que les trois thèmes ayant le plus compté dans le vote des Français aient été les inégalités sociales (42 %), la sécurité et la construction de l'Europe (32 %). Loin devant l'immigration (20 % seulement), sujet dont le néofascisme avait pourtant su faire son fonds de commerce depuis quinze ans. Travaillant en profondeur la société, la question sociale et la question nationale ont, par conséquent, fini par conjuguer leurs effets pour désagréger le front des droites

Depuis le début des années 90, le libéralisme fait l'objet d'un rejet de plus en plus massif au vu des désastres qu'il engendre. Dans le même temps, ce sentiment se mélange à inquiétude croissante devant les conséquences de la construction européenne souS formes présentes. Si les secteurs dominants de la bourgeoisie adhèrent à la mondialisation capitaliste et entendent en pousser les feux, d'autres s'exaspèrent au contraire devant des processus menaçant les positions de certains secteurs du capital et devant une logique sociale créant les conditions d'explosions majeures dans l'avenir. Et une partie de la base la plus fidèle à la droite se montre désormais encline à exprimer son sentiment d'insécurité à l'encontre des formations qui lui paraissent relayer une politique qu'elle rejette

Bien qu'il s'agisse du courant structurant la réaction depuis 1958 — date du retour aux affaires du général de Gaulle - et du parti dont le président de la République, Jacques Chirac, assura la présidence jusqu'à son élection, en 1995, le Rassemblement pour la République est la principale victime de ce maelström. En alliance avec Démocratie libérale (5), le scrutin européen * Christian Picquet est membre du Bureau politique de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale 1. Enquête IPSOS, publiée par Le Point du 18 juin 1999. 2. Pierre Brichon et Bruno Cautrès, « La cuisante défaite de la droite modérée », in Le vote surprise, Presses de Sciences Po, 1998. 3. Jusqu'à ce scrutin, les appareils de la droite française — le RPR, héritier du parti gaulliste, et l'UDF, qui confédérait les formations libérales et centristes — se présentaient le plus souvent en alliance. Depuis leur victoire de 1997, les partis de la gauche gouvernante sont désignés sous le nom de " gauche plurielle ». 4. Commentaire d'Éric Dupin pour une enquête de l'institut IPSOS. 5. Cette petite formation, à la tête de laquelle se trouve Alain Madelin, une ancienne figure de l'extrême droite des années soixante, se veut le porte-drapeau d'un libéralisme intransigeant. Lors des élections régionales de 1998, elle s'est montrée ouverte aux accords avec le Front national. Cela l'a notamment conduite à quitter l'UDF, rompant ainsi son compagnonnage avec le courant centriste et démocrate-chrétien.

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l'aura le plus identifié à l'option libérale et européenne des secteurs dominants du capital. Sur ce créneau, il n'aura pu compter que sur un électorat réduit à son noyau dur (12,82 % des suffrages exprimés), dont il est significatif de constater qu'il ne se préoccupe qu'à 25 % des inégalités sociales. Comme l'expliquait, au lendemain du vote, un hiérarque du clan chiraquien, François Baroin, le maire de Troyes : « Dimanche, l'électorat du RPR a clairement dit qu'il ne voulait pas d'une fusion avec le libéralisme. Ce que veut le terrain, c'est le renforcement de la sécurité. En matière sociale, c'est le maintien de l'Etat-providence, de la Sécurité sociale etc. »

Les secteurs populaires encore fidèles à la famille gaulliste auront préféré la liste de Charles Pasqua: 32 % des agriculteurs mécontents de la Politique agricole commune, comme 20 % des artisans, commerçants et chefs d'entreprise que l'unification européenne déstabilise, se seront prononcés en sa faveur. Figure marquante du RPR, ancien mentor de Jacques Chirac, l'ancien ministre de l'Intérieur aura donc réussi la prouesse d'arriver en tête des droites (13,05%), sur une ligne « souverainiste », où se mariaient exaltation de l'indépendance française, phraséologie antilibérale, critique de la construction de l'Europe et nostalgie du modèle « social-autoritaire » que le Général avait incarné entre 1958 et 1969. Un succès obtenu en dépit de l'alliance conclue avec Philippe de Villiers, incarnation d'une droite aussi extrême qu'héritière de la tradition contre-révolutionnaire française

Profitant de la crise convulsive du parti dominant de l'arc conservateur, la nouvelle UDF aura, à l'occasion de ces européennes, repris son indépendance et réalisé, en dépit de la concurrence exacerbée entre les droites, l'une de ses meilleures performances (9,29%). Affichant un discours aussi moderniste que résolument européen et fédéraliste, mais prenant soin de mâtiner ces options de références sociales le distinguant de l'ultra libéralisme, cet avatar du courant démocrate-chrétien, qu'incarne François Bayrou, aura attiré à lui un commerçant, un artisan et un cadre sur dix, ainsi que 13% des diplômés du supérieur et autant de chômeurs. La crise vient de loin

La décomposition présente apparaît l'aboutissement d'un long processus qui aura miné les droites françaises dans leurs projets, leurs légitimations historiques, leurs bases sociales. Le gaullisme avait bien tenté, à partir de 1958, d'offrir une réponse à la dislocation de l'empire colonial et à l'exacerbation des concurrences intercapitalistes durant la longue période de croissance d'après-guerre. Au service de la modernisation et de la rénovation de l'appareil productif, il entreprit une reconstruction de l'Etat dans le cadre d'un régime assimilable au bonapartisme. Le monarque tout-puissant prétendait y nouer une relation directe avec e peuple, relayé par un parti-godillot colonisant littéralement l'appareil étatique et marginalisant les familles de droite qui avaient auparavant dominé la IV° République. Un discours interclassiste, mêlant allègrement culte de la grandeur française, autoritarisme et références sociales servait, en outre, de ciment à un bloc social alliant les secteurs alors dominants du capital, les classes moyennes traditionnelles et certains secteurs populaires jusqu'alors influencés par la

Le réveil du monde du travail, au milieu des années soixante, commença à mettre l'édifice à mal. Le régime y perdit une arge partie de son assise populaire, phénomène parfaitement perceptible, à partir de la présidentielle de 1965, dans le retour d'une bipolarisation de la vie publique entre droite et gauche. La tourmente de Mai 68 devait finalement coûter le pouvoir à l'homme du 18 Juin 1940, mais ses successeurs se révélèrent impuissants à jeter les bases d'un nouveau bloc social, d'une nouvelle alliance autour des secteurs dominants du grand capital.

Progressivement, sous la houlette de Georges Pompidou d'abord, de Valéry Giscard d'Estaing ensuite, le camp conservateur dut s'adapter à une nouvelle donne politique et sociale. D'abord, privé du pouvoir cathartique du fondateur de la Vo République, le bonapartisme des origines céda progressivement le pas à un comportement conservateur plus traditionnel. Ensuite, l'omniprésent parti gaulliste se trouva obligé d'associer à la gestion des affaires les familles libérales et démocrates-chrétiennes, lesquelles avaient été marginalisées depuis 1958. Enfin et surtout, l'électorat conservateur tendit à reprendre une configuration classique. Deux chercheurs, Jean-Marie Donegani et Marc Sadoun, ont analysé avec pertinence cette tendance : « Avec le départ du général de Gaulle, on assiste à une transformation sensible des bases sociales de l'électorat gaulliste qui se marque par une féminisation et un vieillissement croissant et surtout par une perte d'implantation populaire puisque 30 % des ouvriers votent pour Georges Pompidou en 1969 alors qu'ils étaient 42 % à avoir choisi le général de Gaulle en 1965. Le mouvement se confirme en 1973 qui tend à rapprocher les bases électorales du gaullisme de celles d'un parti conservateur classique. Et c'est ainsi, dans une période où les familles tentent de préciser leurs filiations et les principes de leur distinction - notamment avec la création du Rassemblement pour la République (RPR) en décembre 1976 et de l'Union pour la démocratie française (UDF) en 1978 -, que pour la première fois se dessinent les contours d'un seul peuple de droite : la répartition des suffrages entre gaullisme et centrisme répond désormais davantage à la structure de l'otfre électorale qu'à de réelles différences sociologiques et idéologiques dans l'électorat. L'électorat conservateur présente en 1978 un profil d'abord féminin et âgé. A l'UDF comme au RPR, les femmes sont nettement plus nombreuses que les hommes et les personnes âgées considérablement sur-représentées. En raison de cette présence massive de femmes et d'électeurs de plus de 60 ans, les actifs apparaissent sous-représentés, à l'inverse bien sûr de ce que l'on constate dans l'électorat de gauche, particulièrement communiste. Mais le trait sociologique sans doute le plus significatif de cet électorat concerne la répartition entre salariés et non salariés, ces derniers étant plus importants à droite que dans l'ensemble de l'électorat (22

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% à l'UDF et 24 % au RPR au lieu de 17 %). » (6)

Giscard tenta bien de refonder l'assise sociale de son pouvoir en déployant une orientation moderniste censée lui rallier un vaste « groupe central » constitué des couches moyennes salariées. C'est au service de ce dessein qu'il lança l'UDF, confédération des partis libéraux et démocrates-chrétiens, dont l'essor devait damer le pion au RPR. En pure perte, la dynamique de la crise économique, qui ne cessa de s'aggraver à dater du premier choc pétrolier, venant saper les bases de la tentative. L'exacerbation de la concurrence entre les pôles dominants du monde capitaliste, la soumission de tous les gouvernements à ce que l'on baptisera plus tard la « contrainte extérieure » et l'élimination consécutive des secteurs retardataires de l'économie, la déréglementation des marchés et la perte des capacités de régulation et de planification de l'Etat sous le choc de la mondialisation, la dictature des impératifs monétaires dans le cadre des politiques anti-inflationnistes, l'internationalisation du capital et l'ouverture croissante du marché français vinrent percuter le bloc hégémonique qu'eussent voulu préserver les gouvernants. Cela se traduisit par un divorce grandissant entre les diverses composantes de la droite parlementaire et les classes moyennes traditionnelles, lesquelles en arrivèrent, à partir des années quatre-vingt, à rechercher une nouvelle représentation politique. Ce qui entraîna l'essor du Front national, principalement au détriment du RPR.

Les états-majors s'efforcèrent désespérément d'endiguer le processus. Sans égard particulier pour leurs filiations idéologiques respectives, ils tentèrent d'abord de se doter de nouveaux référents, supposés leur permettre de gagner de nouvelles franges de l'opinion. Ainsi vit-on Jacques Chirac vanter les vertus d'un « travaillisme à la française » à partir de 1976, avant de découvrir celles de l'ultra libéralisme après l'élection de François Mitterrand, en 1981, dans la version maximaliste que lui donnait, à l'époque, l'école de Chicago. La question du leadership à droite s'en trouva aiguisée, RPR et UDF voyant se dissoudre davantage leurs identités propres tandis que leurs électorats se confondaient de manière grandissante. Laissons encore la parole à Donegani et Sadoun : « La fin de la décennie soixante-dix apparaît donc tout à fait nouvelle dans 6. Jean-Marie Donegani et Marc Sadoun, « Les droites dans la vie politique, le jeu des institutions », in Histoire des droites en France, tome I, Gallimard 1992.

l'histoire de la droite sous la V° République puisque les deux courants libéral et gaulliste, divisés et antagonistes sur le plan des formations partisanes, sont au contraire largement unifiées sur le plan des clientèles électorales. Si la période qui s'ouvre avec le septennat de Valéry Giscard d'Estaing peut être considéré comme le temps des partis, c'est d'abord du fait de ce décalage nouveau entre le peuple de droite et sa représentation.»

En 1995,. les droites abordèrent l'échéance présidentielle sans avoir trouvé l'issue de leur crise. Par l'échec ou le peu de résultats des politiques alors menées, les deux épisodes cohabitationnistes de 1986-1988 et 1993-1995 n'avaient fait qu'exacerber les problèmes de programme, de légitimité populaire et de direction en leur sein. La recomposition, qu'eût dû logiquement appeler pareille situation, s'était heurtée à des mécanismes institutionnels reproduisant la polarisation des scrutins entre deux grands blocs, ainsi qu'à la paralysie propre d'appareils partisans en voie de désagrégation.

La présidentielle de 1995 fut ainsi l'ultime tentative de dessiner une réorganisation possible de l'architecture des droites. A un pôle, derrière Edouard Balladur, une tendance libérale et conservatrice prétendit fédérer, autour de choix correspondant à l'intérêt du capital financier, la base sociale traditionnelle de la droite et les couches supérieures du salariat, celles dont la position ne se trouve pas menacée par les choix économiques et européens du moment. A l'autre pôle, avec Jacques Chirac, s'affirma une logique recherchant, dans l'héritage du bonapartisme et du gaullisme, le socle d'une grande force populaire de droite, opposant au déferlement libéral un certain repli sur l'Hexagone, le retour à une conception volontariste de l'État, l'objectif affiché étant d'ouvrir la voie au ressourcement du « pacte républicain ». Par un paradoxe tout à fait éloquent, puisqu'il consacra l'impuissance de l'UDF à porter un projet lisible, cette fracture s'opéra au sein du RPR. Et par un autre paradoxe, tout aussi significatif dans la mesure où il reflétait la profondeur de l'exaspération sociale, la victoire revint au pourfendeur de la « fracture sociale », contre le favori des marchés.

A peine la victoire venait-elle de lui être acquise, que l'héritier du trône se convertissait en catastrophe à la religion des « grands équilibres » et au dogme de la réduction des dépenses publiques, ruinant du même coup son capital de sympathie populaire. En novembre et décembre 1995 le « plan Juppé » de réforme de la Sécurité sociale se heurtait au soulèvement des salariés du secteur public, soutenus largement par l'opinion. Redoutant que cela ne lui vaille une cuisante défaite aux législatives initialement prévues pour 1998, le chet de l'État tentait un passage en force, procédant à la dissolution anticipée de l'Assemblée nationale, au printemps 1997. La manoeuvre n'en échouait pas moins, amenant aux affaires une coalition composée des socialistes, des communistes et des Verts. Deux ans seulement après s'être imposé à la présidentielle, Chirac se voyait contraint de cohabiter avec un gouvernement dirigé par son principal adversaire de 1995, Lionel Jospin.

Cette défaite peu glorieuse marquait le début de la désintégration de la droite. Deux facteurs devaient précipiter les tendances centrifuges à l'oeuvre. Avec la montée du Front national au milieu des années quatre-vingt, puis avec l'irruption d'une série d'autres formations — des écologistes au « parti des chasseurs », en passant par la liste de l'affairiste aux accents populistes Bernard Tapie lors des européennes de 1994 -, la crise de la représentation politique fit tout d'abord éclater le système bipolaire sur lequel reposaient jusqu'alors les alternances. L'extrême droite en fut la grande bénéficiaire, ce qui lui permit d'agir puissamment sur les contradictions des partis traditionnels de la classe dominante jusqu'à les faire éclater, comme à l'issue des élections régionales de 1998. Vers une nouvelle architecture des droites

La fin de la bipolarisation et l'affaiblissement concomitant de l'autorité présidentielle, jusque sur sa propre famille politique, auront trouvé leur aboutissement dans la guerre sans merci que viennent de se livrer les droites à l'occasion du scrutin européen. La scission du FN et l'amoindrissement de la pression qu'il faisait jusque-là peser sur l'alliance conservatrice auront, à cet égard, levé la dernière hypothèque empêchant encore que la logique des divisions prennent le pas sur l'union de façade

La crise du Front renvoie précisément, non à des désaccords stratégiques entre Le Pen et Mégret, mais à l'incapacité du parti néofasciste à poursuivre l'offensive qui lui avait valu ses impressionnants succès de 1998. Artisan d'une démarche visant à faire exploser la droite classique afin de la restructurer sous hégémonie de l'extrême droite, Bruno Mégret en arriva vite à considérer que le caudillo en place était devenu « un boulet » interdisant au FN d'engranger de nou-

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velles victoires. La guerre des chefs qui suivit l'affirmation de deux organisations rivales eut néanmoins des conséquences dévastatrices. Si Le Pen sauva in extremis sa représentation au Parlement européen, grâce au prestige du démagogue dont il jouit encore au sein du noyau dur, populaire, de l'électorat frontiste, Mégret échoua dans sa tentative de se doter d'une légitimité électorale qui lui fût propre. Ce double revers, s'il ne referme pas l'espace qu'occupa l'extrême droite quinze durant jusqu'à pouvoir se poser candidate au pouvoir, se révèle néanmoins de nature à rouvrir totalement le jeu politique hexagonal.

Ainsi, les trois listes en belligérance ce 13 juin révèlent-elles la nouvelle donne politique et expriment-elles parfaitement les défis aggravés devant lesquels se retrouvent la classe dominante comme ses appareils politiques. Le premier de ces défis concerne le projet hors de la cohérence duquel les droites ne pourront trouver le chemin d'une réunification. Défi redoutable que celui-là, dans la mesure où les possédants se montrent, on l'a vu, profondément divisés face aux effets d'une mondialisation libérale qui met en crise l'Etat-nation, confronte nombre de secteurs industriels ou bancaires à des menaces importantes, se paie d'un coût social particulièrement lourd. Demeurer dans le cadre d'un ultra libéralisme destructeur de vies et d'emplois risque fort de valoir une cure d'opposition prolongée à la constellation conservatrice. A l'inverse, le choix d'un refus de l'Europe de Maastricht et d'un certain repliement sur le cadre national s'oppose par trop aux intérêts du capital financier et des marchés pour incarner une sortie de crise crédible à cette étape. Ce défi en recoupe évidemment un autre, celui de la stratégie qui permettrait à l'actuelle opposition de retrouver une base populaire stable.

Seule la résolution de questions aussi fondamentales peut donner aux formations concernées les moyens d'un nouveau leadership. Les appareils en place étaient, jusqu'à présent, les produits d'histoires dépassées. L'échec du RPR sonne le glas de ses prétentions à être le pivot de l'opposition, la force capable de réaliser la synthèse entre un libéralisme socialement tempéré et le tropisme national. De ce qui apparaît comme un véritable champ de ruines, émergent donc aujourd'hui trois pôles.

Le premier, d'inspiration nationale-républicaine, se pose en recours dans la perspective d'une future crise politique ou sociale, voire d'une implosion de la construction européenne. Il cherche à canaliser les inquiétudes et exaspérations d'une série de secteurs de la population, tentant à cette fin de retrouver les ingrédients du mythe gaulliste des origines. Le deuxième pôle, libéral et autoritaire, affiche ses prétentions à prendre la succession du parti chiraquien moribond et de Démocratie libérale. Le troisième, centriste, se veut manifestement candidat à une solution de « troisième force » (7), pour le cas où la « gauche plurielle » viendrait à se déliter dans la foulée de la prochaine présidentielle.

Cette dernière hypothèse acquiert désormais un surcroît de crédit. S'il est, naturellement, trop tôt pour avancer des scénarios un tant soit peu précis, il convient néanmoins de noter que les pressions s'exerçant sur le Parti socialiste, dans le contexte de la mondialisation économique et financière comme de la structuration de l'Europe des marchés, poussent à terme à la rupture de l'alliance intégrant le Parti communiste au gouvernement. Encouragée par la campagne de Daniel Cohn-Bendit, une telle solution a manifestement aussi le soutien d'une aile des Verts. Autour de Lionel Jospin, la direction socialiste résiste pour le moment à cette tentation, tout en conduisant d'ailleurs pratiquement une politique se distinguant peu de celle de Tony Blair ou Gerhard Schröder. Elle se montre, en effet, consciente qu'un renvoi du PCF dans l'oppo-

Philippe Seguin, président demissionnaire du RPR sition et l'accélération parallèle de son déclin historique libéreraient des énergies sociales difficilement contrôlables par une coalition « rose-vert-bleu ». Pour la social-démocratie, la désintégration de l'opposition n'en crée pas moins la tentation d'occuper l'espace qui s'affirme au centre de l'échiquier politique, avec l'affirmation indépendante d'une force dont le programme, en matière européenne notamment, s'avère fort proche de la politique gouvernementale. Les lendemains de la présidentielle pourraient, de ce point de vue, favoriser une redistribution générale des cartes.

Les trois pôles apparus à l'occasion de ces européennes sont appelés à structurer le long processus de décomposition-recomposition qui s'amorce. A l'arrivée, le rapport des forces se trouvera largement déterminé par les synergies qui auront pu s'opérer avec une série de secteurs libérés par le déclin de l'extrême droite. D'évidence, autour de l'option libérale-autoritaire, gravitent depuis longtemps des courants se référant à l'expérience du post-fascisme de Gianfranco Fini et de l'Alliance nationale italienne. Mais, du côté de la galaxie Pasqua-Villiers, la tentation de récupérer des forces issues du Front national se fera aussi d'autant plus forte qu'à la dernière consultation, la liste « souverainiste » réalisa ses meilleures performances là où elle sut mordre sur l'électorat lepéno-mégrétiste, comme les régions Provence-Alpes-Côte-d'Azur, Nord-Pas-deCalais, Rhône-Alpes, Languedoc-Roussillon ou ile-de-France. A l'inverse, le tandem Pasqua-Villiers n'opéra qu'une percée moindre lorsque l'extrême droite parvenait à limiter son recul

Principale victime de la dernière consultation, le RPR se retrouve à présent dans l'oeil du cyclone : privé de président, en proie aux affrontements de clans, menacé de perdre son principal bastion municipal, l'Hôtel de Ville de Paris, frappé par une avalanche de scandales politico-financiers... Discrédité auprès de ses propres amis, Jacques Chirac se retrouve isolé en son palais de l'Élysée, en situation extrêmement périlleuse à trois ans de la présidentielle. Dans l'objectif de reconquérir le leadership sur son camp, il pourrait être tenté de se lancer dans une opération bonapartiste consistant à opposer aux appareils en place un « parti du président », postulant à la réunification autour de sa personne de toutes les composantes aujourd'hui rivales. Pour y parvenir, il lui manque toutefois l'essentiel : un appareil politique suffisamment structuré et disposant de ramifications au sein des partis concernés.

Autant dire qu'avant de trouver le chemin d'une réorganisation sur de nouvelles lignes de partage et sur la base d'un nouveau rapport de forces, les droites sont loin d'en avoir fini avec leur déconstruction. Cette dernière n'est, au fond, que la traduction de la crise de direction de la classe dominante française. En ce sens, ses répercussions pourraient être importantes sur l'ensemble de l'Union européenne dans l'avenir. 7. Sous la IVème République, de la Libération au coup de force du général de Gaulle en 1958, on désignait ainsi l'alliance, qui structurait la plupart des équipes ministérielles, entre la social-démocratie et la démocratie-chrétienne.

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