Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ITALIE

Une grave dérive

· Inprecor n° 437-438, juillet-août 1999, n° 437/438 · p. 16-17 · 1 512 mots

Italie

Italie - Union Européenne

Une grave

dérive

par Livio Maitan* n Italie les élections européennes ont eu lieu en même temps que des élections provinciales et municipales dans de nombreuses régions et dans des villes importantes comme Milan, Turin et Bologne. De prime abord, on pourrait parler de succès du pôle de centre droit et d'échec du centre-gauche, qui gère le gouvernement, tout en remarquant l'étonnant résultat obtenu par l'outsider Emma Bonino, commissaire européenne et depuis de longues années l'une des dirigeantes du Parti radical.

En effet, la formation de Berlusconi, Forza Italia (Fl), n'a pas hésité à crier victoire, alors que les Démocrates de gauche (DS), descendants et ensevellisseurs de l'ancien Parti communiste italien (1), après la cuisante défaite à Bologne (pendant un demi siècle ville phare du rétormisme municipal modéré) se sont littéralement roulés dans la poussière. Ces réactions se justifient si l'on juge les résultats en termes de pourcentages : Fl a atteint 25,2 % (20,6 % aux législatives de 1996) et les DS n'ont eu que 17,3 % (21,1 % en 1996). Par rapport aux élections d'il y a trois ans, toutes les autres formations reculent : L'Alliance nationale (AN, héritière de l'ancien parti néofasciste MSI) est passée de 15,7 % à 10,9 %, tout en ayant fait bloc avec le courant de centre-droite autour de Mario Segni, le parti populaire italien (PPI), principal héritier de la Démocratie chrétienne, de 6,8% à 4,2 %, les Verts de 2,5 % à 1,8% D'autres formations du centre ou du centre-gauche faisant parti du gouvernement ont également perdu du terrain (par exemple, la liste du ministre des Affaires étrangères et ancien premier ministre, Lamberto Dini, est passé de 4,3 % à 1,1 %). Il faut finalement ajouter que les deux partis en dehors du pôle du centre-droite et du bloc centre-gauche ont * Livio Maitan, dirigeant de la IV° Internationale, est membre de la direction du PRC italien. 1. Rappelons que ce parti s'appelait depuis 1991 Partito della sinistra democratica, Parti de la gauche démocratique (PDS). Il a changé de nom par la suite en s'appelant Democratici di sinistra, Démocrates de gauche, (DS) après la convergence avec quelques petites formation (dont les élus ou anciens élus avaient quitté en 1995 le PRC) et des personnalités de provenance socialiste. 2. Le point de référence des élections européennes de 1994, qui devrait être normalement

D'Alema et Prodi, BOLOGNA retour de Bologne CANNELL eux aussi essuyé une incontestable défaite : la ligue du Nord, qui en 1996 avait obtenu 10,1 %, est tombée à 4,5% et le Parti de la Refondation communiste (PRC) n'a eu que 4,3 %, c'est-à-dire exactement la moitié de son score d'il y a trois ans (2). Le parti des communistes italiens, issu de la scission du PRC opérée par Armando Cossutta en octobre de l'année dernière, a obtenu 2 %

Mais le tableau d'ensemble comporte deux nouveautés. La première est l'apparition de la nouvelle formation du centre-gauche (ou tout simplement du centre?) lancée par l'ancien Président du conseil, Romano Prodi, avec la collaboration de plusieurs maires de grandes villes (dont Rome et Venise) et de l'ancien juge Antonio Di Pietro. Quelques anciens dirigeants des DS, notamment à Bologne, s'était ralliés à cette entreprise. Le score n'a pas été très important (7,7 %), mais il a été remporté surtout au détriment des DS et du PPI, aggravant la fragmentation du centre-gauche et de sa majorité gouvernementale. Il est vrai que, d'après les calculs étalés par le Premier ministre D'Alema au lendemain des élections europris en compte, mérite d'être relativisé du fait qu'entre-temps le cadre politique italien a connu pas mal de bouleversements et que plusieurs échéances électorales se sont succédées. Toutefois, dans la mesure où des comparaisons peuvent fournir des indications, le bilan général ne change pas pour l'essentiel, sauf pour FI qui en 1994 avait atteint son apogée avec 30 % des voix. Le PDS avait alors obtenu 19,1 %, le PPI 10 %, AN 12,5 %, la Ligue du Nord 6,6 %, les Verts 3,2 % et le PRC 6,1 %.

péennes, sa coalition aurait obtenu plus de 41 % des voix contre environ 38 % pour le pôle, mais il ne saurait lui-même ignorer le fait que cette coalition est une constellation de plus en plus bigarrée dont font partie huit formations : une majorité à faire pâlir la "majorité plurielle" de France ! Après le second tour des élection municipales et provinciales et la chute de Bologne (27 juin), D'Alema a du renoncer à son triomphalisme en reconnaissant que son parti et plus généralement le centre-gauche avaient essuyé une lourde détaite.

La deuxième nouveauté, inattendue pour tout le monde, a été le succès spectaculaire — 8,5 % (2 631 621 voix) — de la liste BoninoPannella se réclamant de la tradition de ce Parti radical qui, après avoir joué un rôle de premier plan dans des batailles démocratiques des années 1970, notamment en défense du divorce et de l'avortement, avait connu une évolution vers la droite en devenant l'avocat sans nuance du néolibéralisme et du modèle nord-américain et l'ennemi acharné des partis et des syndicats. Emma Bonino avait mené une campagne pour son élection à la présidence de la République, qui, en fait a été une campagne de propagande très active pour l'introduction en Italie d'un système présidentiel. Sa campagne europeenne, menée en investissant des sommes considérable, a eu du début à la fin une tonalité outrancière : pour un néolibéralisme sans borne et pour la guerre en Serbie (sous cet angle, il y a des similitudes entre elle et Cohn-Bendit).

Mais si on veut saisir la signification des élections du mois de juin, il faut prendre en compte un autre facteur, en dernière analyse le plus important, c'est-à-dire le taux d'abstention très élevé, tout à fait inhabituel en Italie. Déjà aux élections européennes, les abstentions avaient frôlé 30 % : le 27 juin, dans la plupart des cas, ne se sont rendus aux urnes que de 50% à 65% des électeurs. Il taut y ajouter les bulletins blancs ou nuls, sur lesquels on n'a pas encore de données exactes, mais dont le nombre a été de toute façon important. Conséquence de toutes ces abstentions : même ceux qui s'en sont le mieux sortis, n'ont pas gagné de voix, voire en ont perdu. Même Berlusconi qui est passé, rappelons-le de 20,6% à 26,1 %, n'a gagné que très peu de voix : de 7 712 149 à 7 829 442 voix (10 089 139 en 1994). Ce n'est pas un raz de marée.

Si on vérifie les hypothèses déjà avancées sur les transferts multiples des voix même à des échéances assez rapprochées, on a la confirmation de ce qu'il avait été déjà possible de saisir auparavant : les électeurs n'ont plus de références fortes et stables et peuvent se déplacer d'un parti à l'autre sans trop de problèmes. Il peuvent s'abstenir ou voter et s'abstenir en même moment (à Bologne la différence est considérable entre le score des DS aux européennes et le score aux élections municipales où la chute a été plus spectaculaire).

On peut donner plusieurs explications à ce

----- photo credits and running heads -----

E

Page 17

phénomène. En premier lieu, il faut constater que le dépérissement progressif aux yeux d'une grande partie des citoyens des valeurs sociales, politiques et culturelles qui avaient fondé ou refondé les grandes formations politiques après la chute du fascisme s'est énormément accentué et risque d'atteindre, si aucun changement majeur n'intervient, un point de non retour. Le point crucial de la crise à l'heure actuelle se situe beaucoup plus au niveau politique qu'au niveau social. Évitons tout malentendu : aux racines de tout ce qui se passe reste une crise socio-économique qui s'éternise et qui frappe, avec des différences d'intensité, une multitude de couches sociales.

Mais seuls des secteurs limités, y compris de la classe ouvrière, voient leur cible principale dans les ressorts socio-économiques du système. Aux yeux de la majorité des gens, c'est le système politique qui est sur la sellette, avec ses mécanismes rouillés, qui vident de tout contenu la participation des citoyens. C'est contre ces institutions et ces mécanismes qu'ils réagissent soit par leur abstention soit en exprimant un vote de protestation allant à des formations qui se veulent — démagogiquement, il est vrai — en dehors du système. Voilà ce qui explique aussi bien le refus d'aller voter, que le succès d'Emma Bonino et, dans une moindre mesure, celui de Berlusconi lui-même, qui joue le rôle d'un réformateur des institutions visant à en accroître l'efficacité, alors qu'en réalité il prône une démocratie oligarchique (3).

Finalement, quels effets ont eu sur le vote la guerre de l'OTAN dans les Balkans ? Le PRC, nous y revenons ailleurs, n'a pas été récompensé de son attitude hostile à la guerre, bien que, d'après les sondages, une majorité d'Italiens étaient plutôt contre elle. En attendant des analyses plus affinées, nous sommes enclins à penser que, face à cet événement horrible, de nombreux citoyens ont éprouvé un sentiment d'impuissance : d'où leur choix de bouder les élections.

1 juillet 1999

Une erreur sur cette page ?